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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 05:55

Guénolé Le Maout vient de passer deux ans en prison. Aussitôt sorti, il prend la direction de la Bretagne, tournant le dos à dix années d’expérience parisienne, vaste échec. Par le train, il arrive à Guingamp. Sa destination, c’est Paimpol, son terroir natal à quelques kilomètres, en bord de mer. Pas étonnant que, dans le train régional, il croise Jeannot Malard, employé SNCF. Cet ancien copain d’adolescence, il le surnomme “le Rat” car c’est un fouineur invétéré. Le seul vrai ami de Guéno, c’est Serge, patron de bistrot à Paimpol. Il l’engage pour des travaux de rénovation, le loge chez ses défunts parents à Guingamp. Faire le trajet quotidien en train entre les deux villes ne dérange nullement Guéno.

Ayant remarqué une jeune femme de son âge dans le TER, il finit par reconnaître cette ancienne copine de lycée qu’ils appelaient “Cousine”. Amours platoniques d’alors, car il ne savait même pas son prénom. Elle se prénomme Marie-Jeanne, mais préfère Marie. S’il est de nouveau attiré par elle, rien à voir avec son abstinence en prison. Au fond, Guéno reste un éternel romantique. Ils refont connaissance, même si le jeune homme sent bien qu’elle ne lui livre pas tous ses secrets. Il y a du mystère autour de Marie, à l’évidence. Un soir, il cherche au village de Traou-Nez la maison de son amie, sans succès. Initiative qui fâche Marie, le lendemain. Mais, idylle naissante oblige, le couple se réconcilie bientôt.

Finalement, Marie invite Guéno au manoir où elle habite. Il y rencontre Richard, le frère de la jeune femme, d’une froideur rebutante, d’un caractère probablement brutal. Il y a aussi Tino, le sbire au service de Richard : son allure menaçante n’est pas qu’une impression, Guéno le devine dangereux. Si Marie et Guéno deviennent intimes, l’ombre inquiétante de Richard plane sur eux. La relation entre la jeune femme et son frère apparaît trouble. Ils ont tout un parcours en commun, depuis qu’ils sont orphelins. Que Guéno soit un repris de justice semble intéresser Richard, bien que le jeune homme lui confirme qu’il n’a aucune intention de replonger, de risquer à nouveau la prison.

Éloigner Marie de l’aura oppressante de son frère dominant, s’enfuir ensemble afin de débuter une nouvelle vie ? L’amoureux Guéno y pense fortement. Mais avant, il faudra sans doute en passer par le projet concocté par Richard. Une vengeance, un plan qu’il a minuté à la perfection. Tout se passera autour du train régional Guingamp-Paimpol, que Guéno connaît si bien. Ce qui lui permet de suspecter Richard, de penser qu’il n’expose pas toutes les facettes de son idée destructrice. Quand arrive le jour J, la nervosité monte. Ce n’est pas ce rat de Malard qui pourra s’interposer, face à la détermination de Guéno…

 

Denis Flageul : Jagu (Éd.Goater, 2016)

La suite s’est déroulée comme une évidence, Marie sanglotant sur mon épaule. Je l’ai serrée dans mes bras. Et voilà… Je crois qu’on est restés comme ça jusqu’à Paimpol. Quand on est descendus, elle m’a pris la main. Même si elle a fini par me lâcher avant de pénétrer dans le bâtiment de la gare j’ai été, durant ce court instant, le plus heureux des hommes. À tel point que je n’ai même pas réagi au clin d’œil de Malard, lancé avec son sourire plein de sous-entendus. Sur le parking devant la gare, elle s’est enfin tournée vers moi. Le visage ravagé, elle m’a souri à travers ses larmes.

Depuis toujours, le train et le roman sont partenaires en littérature policière. D’Agatha Christie, avec l’Orient-Express ou le Train Bleu, jusqu’à J.B.Pouy et le TER de Fécamp dans “La petite écuyère à cafté” (mais aussi “L’homme à l’oreille coupée” du même auteur), en passant par “La maldonne des sleepings” de Tonino Benacquista, “Compartiment tueurs” de Sébastien Japrisot ou “Tokyo Express” de Seicho Matsumoto, on en trouve quantité d’exemples. Si elle n’a pas le prestige du Transsibérien cher à Blaise Cendrars, la modeste ligne ferroviaire de la vallée du Trieux, est très utile pour relier Paimpol à Guingamp. Pour le tourisme, mais aussi pour la population locale. Tel est le décor choisi par Denis Flageul, qui connaît bien sa région. Le pittoresque n’est pas forcément dans de lointaines contrées.

Est-ce que “les histoires d’amour finissent mal, en général”, comme le chanta Catherine Ringer ? Ce n’est pas une fatalité, non. Les contes d’antan ne se concluent-ils pas sur la formule “Ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants” ? Encore que, à bien lire ces histoires édifiantes, il en émane souvent une sacrée cruauté. Au fil du récit, Denis Flageul nous laisse d’ailleurs entrevoir les conséquences des retrouvailles entre Guénolé et Marie. La tonalité limpide du récit est chargée d’une tension progressive, cadencée par le tempo des trains suivant inexorablement les rails…

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24 janvier 2017 2 24 /01 /janvier /2017 05:55

Au Danemark, Thomas est un policier en arrêt maladie. Il possède un appartement, mais préfère vivre avec son chien sur son voilier à quai, le Bianca, qui a besoin de réparations. Alcoolique et bagarreur, Thomas n’est pas prêt de réintégrer la police. C’est à la suite de la mort de sa compagne avocate Eva, que sa situation a dégénéré. Eva a été tuée chez eux par un cambrioleur, mais l’enquête des policiers danois n’a abouti à rien. Malgré son allure peu engageante, Thomas compte encore des amis. Il y a Eduardo, son voisin de quai, qui vit sur un ketch. Son collègue flic Mikkel, qui voudrait le voir redevenir sain. Le patron de bar Johnson, qui doit souvent se gendarmer contre Thomas. L’antiquaire Victoria, qui le supporte tant bien que mal. Preben Larsen, responsable du port, n’est qu’à demi sévère à l’égard de Thomas.

Johnson s’adresse à Thomas pour une mission délicate. Originaire de Lituanie, Nadja est sans nouvelle de sa fille de vingt-trois ans Masja. Bien que peu excité par une enquête, d’autant moins qu’il y a trois ans qu’elle ne répond plus, Thomas accepte de chercher des éléments sur Masja. Il comprend rapidement qu’elle se prostituait, ce que lui confirme son ami policier Mikkel. Il interroge Rosa, vieille connaissance qui dirige un refuge hébergeant d’ex-prostituées. Elle suggère que des mafieux russes sont sûrement derrière l’affaire. Igor, ancien mac de Masja, a tort de jouer au dédaigneux avec Thomas. Celui-ci le secoue et lui met la pression, afin qu’Igor avoue les raisons de la disparition de Masja. C’est bien à cause de lui, d’une dette de jeu énorme à rembourser, qu’à commencé l’enfer pour elle.

Trois ans plus tôt, la jeune femme fut cédée à une bande, qui la revendit bientôt au nommé Vladimir Slavros. Ce vétéran russe de la guerre de Tchétchénie s’est reconverti dans les trafics d’armes, de stupéfiants, et dans l’exploitation forcenée de la prostitution. Il s’est implanté en Suède. Bien que connu des services de police, Slavros réussit à passer à travers les mailles du filet. Avec Masja, il s’est affiché conciliant, mais les dures réalités ont rattrapé la prostituée. Les "taureaux", ses clients, c’est difficile mais supportable. La vie au club de Slavros, entre les sbires du caïd et les autres putes, devient oppressante. Elle consigne tout cela dans son cahier intime, au fil des ans. Masja a tenté de s’enfuir un jour avec une amie prostituée, mais ça a viré au drame. Et la police suédoise ne s’est pas montrée vraiment curieuse, s’agissant de mafia russe et de prostitution.

Thomas a recueilli ce qu’il pouvait comme informations sur Masja. La mère de celle-ci et le patron de bar Johnson l’incitent à aller la rechercher en Suède, même si rien ne prouve que Masja soit encore en vie. Sur place, Thomas contacte l’amical policier Karl Luger, qui le dirige vers Arkan, mafieux Turc emprisonné, ex-complice de Slavros. Toutefois, la police suédoise a fort à faire avec le cas d’un psychopathe momifiant des putes de l’Est. Il est vrai que celui-ci débuta adolescent son parcours criminel. L’Arizona Market est une zone de non-droit aux abords de Stockholm, où aurait peut-être échoué Masja. Dangereux pour Thomas de s’attaquer seul frontalement aux activités de Slavros !…

Michael Katz Krefeld : La peau des anges (Éd.Actes Noirs, 2017)

— En tous cas, je pense qu’on a très peu de chances de la retrouver maintenant. Elle fait désormais partie de la statistique.
— Quelle statistique ?
— Celle selon laquelle, chaque mois, cinq mille filles de l’Est franchissent les frontières de l’Union européenne dans l’espoir d’une vie meilleure. La plupart retournent chez elles au bout de quelques années, après avoir été exploitées jusqu’à l’épuisement, mais certaines disparaissent purement et simplement de la surface de la terre pendant leur séjour ici et on ne les revoit jamais…

Certes, Thomas Ravnscholdt n’est pas le premier flic dépressif sur la mauvaise pente, servant de héros dans des romans à suspense. Quand on sait que son sobriquet “Ravn” signifie “corbeau” en langue danoise, c’est symbolique de la noirceur néfaste et malsaine du personnage. Néanmoins, malgré sa marginalisation et sa part d’agressivité, Thomas nous apparaît plus honnête et sympathique qu’on pouvait le craindre de prime abord. La passivité de ses collègues policiers danois et scandinaves se concilie mal avec sa fougue, sa capacité à brusquer les enquêtes. C’est donc officieusement, sans plaisir, qu’il accepte de se renseigner sur une prostituée dont la disparition n’inquiète que la mère de celle-ci.

L’autre ligne principale de l’intrigue, c’est le sort de la jeune Masja. C’est "en immersion" dans la nébuleuse où elle s’est engluée que nous la suivons. Comment pourrait-elle aider ses compagnes d’infortune, alors qu’elle-même survit péniblement dans ces milieux ? Espoir ou avenir sont des mots bannis du vocabulaire des prostituées se trouvant sous la coupe de bandes mafieuses cruelles. On se demande si ces "mafias de l’Est" bénéficiant du trafic d’êtres humains sont tellement ciblées par les polices des pays en question, c’est un fait… En parallèle, l’auteur nous raconte comment le psychopathe suédois – auquel Thomas va aussi s’intéresser – en est arrivé à ses crimes monstrueux.

 

Il ne s’agit pas d’un roman d’investigation ou d’énigme, puisqu’on nous donne les clés des diverses situations. Par contre, c’est une histoire très riche par ses ambiances sombres, ses protagonistes avec chacun leur psychologie, sa part de violence, ses décors frisquets et, surtout, par le caractère (plus volontaire qu’il ne l’admet) de Thomas, au cœur de ce récit humain, désespérément humain.

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 05:55

Le docteur John Watson nous a conté les enquêtes de Sherlock Holmes, offrant à ce grand détective une notoriété internationale sans égale. Toutefois, de nombreux autres écrivains ne se sont pas privés d’imaginer des aventures parodiques mettant en scène Holmes ou son créateur. Ami de Conan Doyle, James M.Barrie (l’auteur de Peter Pan) le pasticha dans quelques textes. Pendant “une soirée avec Sherlock Holmes” au manoir de Conan Doyle, l’invité va prouver qu’il est aussi brillant dans ses déductions que le célèbre détective. Flegmatique, Sherlock Holmes ? Plutôt susceptible, si on l’attaque sur son propre terrain.

Quant au détective privé Adrian Mulliner, fut-il le seul à se poser les bonnes questions au sujet d’Holmes ? Le colocataire du 221B Bakerstreet dilapida beaucoup d’argent pour des enquêtes lui rapportant fort peu. Il fallait être aussi candide que Watson pour ne pas comprendre qui était réellement son ami. Un très joli texte de P.G.Wodehouse… Qu’Holmes soit mort en Suisse voilà un certain temps, cela ne chagrine guère Watson. Le médecin a bénéficié d’une belle notoriété grâce à lui, tant mieux. Revenant à leur ancien logement, Watson retrouve une ambiance familière qui l’inciterait presque à se prendre pour le grand détective. Y a-t-il une chance pour que Sherlock Holmes réapparaisse un jour ?

La disparition d’Holmes, son enlèvement, l’intéressé lui-même n’y voit rien de dramatique, juste une aventure ne justifiant pas d’explication précise… Alors qu’ils voyagent ensemble jusqu’à Boston, aux États-Unis, Watson ne peut que s’extasier devant les éblouissantes facultés déductives du formidable Sherlock Holmes. Un professeur de Harvard semble tout autant estomaqué par le génie intellectuel du détective britannique. Aussi formidable que soit Holmes, leur visiteur va lui apprendre ce que signifie le pragmatisme américain… Pour le grand détective, toujours en Amérique, rien n’est plus évident comme indice qu’un cheveu. Ce qui, avec un brin d’observation, le mène sans problème jusqu’à l’assassin.

Vite baptisée par les journaux “le mystère de Pegram”, la mort d’un vieil agent de change londonien dans un train qu’il n’empruntait pas habituellement n’est pas une affaire si insoluble pour Charlot Keums (ou Sherlaw Kombs). En compagnie de Whatson, un petite reconstitution dans le fameux train suffit à entraîner des conclusions – erronées… À la veille de Noël, Conan Doyle et son éditeur ont certaines choses à partager dans le manoir isolé et sinistre de l’écrivain. Voilà qu’un intrus s’impose en la demeure, qu’ils sont bien obligés de recevoir quand même. Il sait tout des calculs du duo qui l’exploite. Mais Conan Doyle a déjà prévu la riposte pour se débarrasser de cet importun…

Les avatars de Sherlock Holmes (Éd.Rivages, 2017) – Inédit –

— Formidable, dis-je, mais comment saviez-vous que j’ai effectué un long voyage, en partie par bateau et en partie par le train, selon un trajet spécifique ?
— C’est la simplicité même, répliqua Holmes avec retenue. J’ai fait la traversée sur le vapeur avec vous. Quant au train, la suie qui subsiste dans vos oreilles et tache votre nez est identique à celle qui mouchette mon propre visage. Tenant la mienne du New Haven-Hartford, j’en déduis que la vôtre en vient aussi. En ce qui concerne le porteur de couleur, ils ne prennent que des porteurs de couleur sur ces trains, pour la simple raison que les effets de la poussière et de la suie se voient moins sur eux que sur des porteurs blancs. Le fait qu’il vous ait brossé est visible aux rayures grises sur votre veste blanche : les marques laissées par la brosse. Il y a aussi une empreinte de pouce sur votre poche de veste, celle dont vous avez extrait la seule pièce de monnaie en votre possession, une pièce de six pence.

Il est toujours plaisant de lire ou relire les authentiques tribulations et les raisonnements déductifs de Sherlock Holmes. Si le héros créé par Conan Doyle fut maintes fois parodié, ce fut généralement par des écrivains ne manquant pas de talent et d’humour. On éprouve donc également un grand plaisir à la lecture de ces pastiches. Les uns s’amusent à laisser entendre que le détective n’était pas si fortiche que ça, qu’un cerveau ordinaire suffisait à l’égaler. D’autres montrent le Dr Watson tel un benêt fasciné, écrivant n’importe quelle ânerie dictée par son colocataire. Certains ironisent même sur la relation entre Holmes et Watson, le premier méprisant peut-être le second. Mais tout cela nous est présenté avec le plus grand sourire, bien sûr ! Huit textes parodiques (il y en a d’autres à venir) pour une parenthèse de bonne humeur, en compagnie du plus illustre des détectives privés.

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 05:55

Le jeune Franck vient de purger cinq ans de prison pour braquage à Gradignan. Jamais il n’a dénoncé son grand frère Fabien, complice dans cette affaire qui a rapporté un beau pactole. Contrairement à ce que pensait Franck, ce n’est pas Fabien qui l’attend à la sortie, mais la compagne de celui-ci, Jessica. Elle explique que son frère est parti pour quelques semaines en Espagne, à Valence, pour son bizness. Franck sera logé dans une caravane, chez la famille de Jessica. Ils habitent en bordure de forêt, du côté de Bazas et de Langon, dans la région bordelaise. Roland, le père, maquille des voitures volées pour Serge Weiss, un caïd gitan qui n’est pas du genre à plaisanter. Maryse, la mère, d’allure aussi âgée et vulgaire que Roland, passe son temps à picoler et à fumer, travaillant ponctuellement. Leur chien Goliath, un molosse inquiétant, rôde dans leur propriété.

Franck trouve Jessica très excitante. Si elle n’est pas tellement farouche, son caractère peut s’avérer changeant, nerveusement survolté. Elle a une fille âgée de huit ans, Rachel. Presque mutique, du moins peu causante, la gamine. Avec des réactions étranges, comme de se laisser couler dans la piscine familiale. Jessica semble l’adorer, mais peut se montrer brutale envers Rachel. Sans aller jusqu’à copiner, Franck parvient à apprivoiser la fillette. Ce qui l’embête, c’est que son frère reste injoignable au téléphone. Par prudence, estime Jessica, ce qui constitue une bonne raison. Franck a compris qu’il vaut mieux rester à l’écart du gitan Serge, qu’il voit tel un fauve cruel. S’étant acheté une voiture, il conduit Jessica à Biscarrosse, sur la côte. Mais bientôt la fête tourne mal pour tous les deux.

C’est le Serbe et sa bande qui ont violé la jeune femme et agressé Franck. Des trafiquants de drogue adeptes de la violence, des durs ne laissant rien passer. Après un bref retour chez ses parents, Jessica trouve refuge chez un de ses riches amis, Patrice Soler, mêlé lui aussi aux trafics de stupéfiants. Sûrement pas le meilleur moyen pour elle de retrouver un équilibre. S’il n’est pas tellement aguerri, Franck n’a pas tort de penser qu’il va dominer ce Soler, en débarquant chez lui avec une arme. Il récupère Jessica, qu’il ramène dans sa famille. Elle finit par lui avouer le problème : Fabien, elle et ses parents sont embringués dans un gros deal de drogue, pour lequel ils se sont endettés. Le Serbe et son gang sont de moins en moins patients, ce qui explique l’agression de Biscarrosse.

Franck reprend contact avec ses amis Nora et Lucas, parents d’un bébé de neuf mois. Si Nora aspire à une vie stable, Lucas vivote de petits jobs et autres combines. Quand Franck fait appel à lui pour lancer des représailles contre le Serbe, Lucas répond présent. Jessica les accompagne. Mais la baston mouvementée qui s’ensuit n’est pas sans conséquences. Faire appel à Serge le Gitan, comme le suggère le père de Jessica ? Franck a maintenant de bonnes raisons de vouloir régler ce conflit tout seul…

Hervé Le Corre : Prendre les loups pour des chiens (Éd.Rivages, 2017)

Il s’est allongé sur le lit dans une odeur de linge propre et il a fermé les yeux en pensant à Fabien et à la bringue qu’ils feraient à son retour avant de s’arracher d’ici et commencer à vivre vraiment. Et puis parce que cette baraque, avec ce chien monstrueux, cette fille qui avait l’air vraiment chaude, et cette petite quasi muette, lui semblait bizarre, bancale. Quelque chose dans l’air, comme un relent, la trace d’une ancienne puanteur qui empêchait parfois de respirer à fond. Rien à voir avec la prison. Il n’aurait pas su dire vraiment ce qu’il ressentait…

Le début de cette histoire ne prétend pas être original. Un type sortant de prison, c’est un des postulats les plus classiques du polar, une base qui peut dériver vers le tragique ou se décliner dans des intrigues plus légères. On se doute que le héros ne va pas sagement se résoudre à une tranquille réinsertion, résultat d’une maturité acquise en prison. Éviter les embrouilles, s’insérer socialement, ce n’est pas à la portée de la plupart des délinquants libérés. En s’installant chez la famille de la compagne de son frère absent, Franck ne peut que replonger dans un climat décalé. Là réside le point fort de ce roman : l’auteur nous présente avec réalisme des protagonistes assumant leur marginalité décomplexée.

Oui, ils existent bel et bien, ces gens vivant "hors système". Qu’ils traficotent de la drogue dans l’espoir de gros gains rapides, un bizness souvent moins rentable qu’ils ne l’ont cru, c’est plus que probable. Qu’ils maquillent des véhicules volés (à destination de pays de l’Est, mais aussi pour des clients bien Français), c’est une de leurs filières favorites. Qu’ils travaillent sur des chantiers du bâtiment au noir, et qu’ils appliquent toutes les ressources possibles de l’économie parallèle, c’est certain. Il n’est question que de fortes sommes, de dizaines de milliers d’Euros, de transactions hyper-lucratives, quand on les écoute. Dans les faits, ces minables vivotent chichement, glanant un peu de fric de-ci, de-là. Ce qu’ils n’admettront jamais, évidemment. Tel est le monde que décrit ici admirablement l’auteur. Un microcosme où, logiquement, la violence finit toujours par s’imposer.

Le personnage de Jessica incarne toute l’instabilité de cet univers-là. Élève intelligente et déjà effrontée, elle se prit dès l’adolescence pour une "presque adulte" et ne cessa plus de faire n’importe quoi, d’agir à sa guise. Le contexte familial s’y prêtait, ce que ses parents ne mesurent même pas. La seule qui puisse – éventuellement – être encore sauvée, c’est la petite Rachel, la fille de Jessica. Au-delà d’un scénario agité de péripéties, c’est une ambiance malsaine, crue, menaçante, et même "animale" par les comportements, que nous fait partager Hervé Le Corre dans “Prendre les loups pour des chiens”. Un roman noir de très belle qualité, dense et implacable, dans la meilleure veine de ce genre littéraire.

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20 janvier 2017 5 20 /01 /janvier /2017 05:55

D’avance, l’année électorale 2017 s’annonçait compliquée. Même si le lien ne paraissait qu’indirect, le suicide de Christian Dumas – président de la commission des comptes de campagne – marquait le début d’une période funeste. Pour les Présidentielles, la candidate de la droite Hélène Cassard talonna le président sortant, sans le détrôner. La carrière de cette politicienne de cinquante-cinq ans plaidait pour son sérieux, mais le président réélu s’affichait comme garant des institutions, à défaut d’être un brillant chef de l’État. Face au fonctionnement bureaucratique de l’Europe, envers lequel les Français restaient méfiants, le président symbolisait un certain équilibre. Toutefois, les inévitables élections législatives changèrent diamétralement la donne, car la gauche présidentielle n’y fut pas majoritaire.

La cohabitation entre un gouvernement de droite et un président de gauche, ça fonctionne en France. Du moins, cela permet-il de gérer le pays aussi correctement que possible. D’autant que, désormais, toute la classe politique se réclame du général de Gaulle, ce qui lisse les différences idéologiques. Cette fois, à l’issue des Législatives, il faut compter avec l’extrême droite, le Rassemblement national. Le parti de Laurence Varennes, héritière des idéaux xénophobes de son père, a fait élire soixante-sept députés. Grâce à un "ravalement de façade" trompeur et avec de gros moyens financiers, les populistes ne peuvent plus être vraiment écartés. Évidemment, Laurence Varennes ne sera pas premier ministre, mais son parti peut revendiquer plusieurs postes au gouvernement.

C’est à Hélène Cassard qu’échoit logiquement la fonction de premier ministre. Néanmoins, le président se réserve la nomination du ministre des finances. Pour ne pas effrayer les instances européennes, il faut que ce soit un homme chevronné qui s’en charge. Banquier proche des politiciens, Antoine Fertel est tout indiqué. Dans son équipe, il y aura Daniel Caradet, un vieux de la vieille des milieux financiers, ainsi qu’Angélique Dumas. La jeune femme n’est autre que la fille de Christian Dumas, suicidé quelques semaines plus tôt, avec lequel elle avait coupé les ponts de longue date. Un référendum sur l’Europe et la monnaie européenne, ça ne coûte rien de l’évoquer, mais le président est conscient qu’il vaut mieux l’éviter. Pour le reste, il espère bien qu’Hélène Cassard échouera rapidement.

Dans les cercles occultes du pouvoir, sévit le septuagénaire François Belmont, tel un rusé marionnettiste. Fils de collabo, partisan d’une France passéiste traditionnelle, opposé autant à l’Europe qu’aux doctrines libérales économiquement et moralement, il fut jadis un ami de Christian Dumas. Belmont flirta avec le mouvement réactionnaire Occident. Depuis quelques années, il est le conseiller spécial d’Hélène Cassard. Il a contribué à sa montée en puissance, notamment en levant des fonds, même si celle-ci a pas toujours strictement suivi ses avis. Dans le climat tendu qui règne à la tête de l’État, entre le Rassemblement national hostile à l’Europe et son parti de droite qui a besoin de l’Union Européenne, entre Bercy et l’Élysée, rien ne sera aisé pour Hélène Cassard, manipulée par Belmont…

Thomas Bronnec : En pays conquis (Série Noire, 2017)

Assis derrière son bureau en chêne massif, [Antoine Fertel] examine les notes rédigées par ses collaborateurs pendant le week-end. L’un d’eux a cru bon d’écrire sur les résultats de l’élection, comme s’il avait besoin de ça. L’analyse est simple : les gens se laissent séduire par ceux qui leur disent ceux qu’ils veulent entendre, ceux qui leur affirment que rien n’est leur faute, et qui leur mentent comme on ment à des enfants pour les rassurer. Tout est de la faute des étrangers, de l’Europe, de l’Euro, des élites, de la finance… C’est tellement facile de ne pas se cogner à la réalité, d’être dans ces discours qui n’engagent à rien […] Il pense à cet édifice auquel il a apporté sa part et qui en en train de vaciller par la faute des gens qui, eux, n’ont jamais rien fait de leur vie à part prospérer sur les imperfections du système.

Une fiction ne prétend pas refléter exactement la réalité. D’autant moins dans un monde qui paraît en perpétuelle évolution, tels nos cercles politiques. Dans ce roman, le postulat ne correspond pas précisément avec la situation que nous connaissons. Malgré tout, une part non négligeable concerne les complaisances envers le parti d’extrême droite, qui lui ont permis d’apparaître crédible aux yeux d’un électorat. Surtout, on sait qu’en politique, il existe des "constantes". La toute première, c’est la position de la France sur l’échiquier international, qui ne doit pas régresser. Et puis, nos politiciens sont encadrés de conseillers censés leur donner les meilleurs clés pour gouverner, les bonnes options pour se tromper le moins possible. Là, on met le doigt sur une grosse faille du système.

Généralement, ces conseillers sont plus attachés à des lobbies (financiers, agricoles, ou pharmaceutiques, par exemple) que fidèles au service de la population et aux intérêts de l’État. Parfois, il s’agit de calculateurs ne défendant que leur conception idéologique. C’est le cas de François Belmont, dans cette histoire. Son portrait est bien celui des revanchards qui s’appliquent depuis des décennies à nier le présent, tout en clamant leur patriotisme. L’auteur nous initie quelque peu aux arcanes du pouvoir, une façon de rappeler qu’il est impossible de dévoiler ces vérités pour nos dirigeants. L’essentiel de l’intrigue se passe dans la semaine qui suit les élections législatives, avec les secousses chaotiques et les manigances que ça suppose.

Il n’y a pas de démocratie parfaite, mais encore moins de miracle à espérer, pourrait-on conclure après la lecture de ce roman. Aucun scrutin n’est sans conséquences, ce que l’on vérifie ici à travers les enjeux politico-économiques. Ne pas jouer aux apprentis sorciers afin de ne faire sombrer le pays, seul idéal devant guider autant les citoyens électeurs que les politiciens. Cette intrigue de Thomas Bronnec nous invite à y réfléchir.

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18 janvier 2017 3 18 /01 /janvier /2017 05:55

Paris, 1944. Jérôme est le fils du policier retraité Louis Dracéna, ex-patron de la Brigade Mondaine. S’il a débuté dans la police criminelle, au côté de son ami Jacques Perrégaux, Jérôme Dracéna a préféré s’installer comme détective privé. Il vivote de ce métier, mais ça lui a permis de devenir l’ami d’Arletty, de côtoyer les milieux mondains de l’Occupation, et d’approcher la Gestapo française d’Henri Lafont, rue Lauriston. En ce mois de mars, rien n’est encore acquis, mais la libération de la France se précise. Jacques Perrégaux engage son ami Jérôme dans son réseau de la Résistance. Sa première mission consiste à abattre un truand mouillé dans la bande de Lafont. Avec son copain boxeur Marcel, il va s’occuper d’un maître-chanteur qui espérait rançonner un diplomate suisse. Quant à travailler pour d’autres amis d’Arletty, tel le virulent collabo Robert Le Vigan, Jérôme s’y refuse.

Une effroyable affaire criminelle fait l’actualité. Au 21 rue Le Sueur, les pompiers venus éteindre un début d’incendie ont découvert un charnier, dénombrant au moins vingt-sept victimes. Cette adresse est celle d’un médecin, le docteur Marcel Petiot. Le commissaire Massu et son équipe (dont Jacques) sont chargés de l’enquête. En fuite, le nommé Petiot s’est peut-être réfugié dans sa famille à Auxerre. On retrouve là-bas beaucoup d’objets volés à ses victimes, mais pas de trace du médecin. Le pedigree de Petiot, perpétuel magouilleur mentalement dérangé, aurait dû entraîner des suspicions, pourtant. Il nargue la police, restant introuvable. On sait que le truand Adrien le Basque confia son butin au docteur, pour financer son exfiltration vers l’Amérique latine : Jacques voudrait dénicher cette partie du magot de Petiot, afin que cela serve à la Résistance.

Repérer Loulou, le frère du Basque, n’est pas facile, à moins de passer par la pute Sonia. C’est au bar Le Tango que Jérôme tient sa meilleure piste : Nacho Anduren fut un des rabatteurs envoyant des clients juifs à Marcel Petiot. Si le patron du bar paraît coopératif, Jérôme n’ignore pas prendre des risques avec ce genre d’individus. D’ailleurs, un ancien complice du Basque se manifeste à cette occasion, cherchant lui aussi le butin. Quand le frère Loulou est finalement rattrapé, Jérôme et Marcel placent à l’abri le fameux magot. Devant se cacher, le détective s’installe chez son amie Lita, danseuse de cabaret. Il est mis en contact avec un Résistant inattendu de Neuilly, le comte de Rochelongue. C’est un oncle par alliance de l’actrice Florence Préville, amie intime de Jérôme, dont le père est un collaborateur de Pétain. La cave du comte permet de stocker le butin du Basque.

Émule de Fantomas, le docteur Petiot fait toujours planer son ombre sur Paris. Jérôme va découvrir des documents lui appartenant, en particulier un récit de son voyage à Berlin. C’est ainsi que Jérôme fait le lien avec Mara Tchernycheff, comtesse et mannequin connue à Paris. Il sympathise bientôt avec le fougueux Pierre Brasseur, qui lui présente un couple de banquiers juifs qui a besoin des services de Jérôme. Entre-temps, la Libération de Paris change la donne pour les miliciens, la Gestapo de Lafont, et quelques artistes que Jérôme a pu rencontrer. Pour en finir avec Petiot, il faudra ne pas manquer de courage…

Jean-Pierre de Lucovich : Satan habite au 21 (Éd.10-18, 2017)

— Mais toi, dit Martial, tu n’es plus flic, en quoi est-ce que Petiot t’intéresse autant ?
— Parce qu’il me le faut, Martial. Je me suis trouvé une fois face à face avec lui. J’étais attaché sur une table d’opération sans savoir si j’allais mourir ou être torturé. J’ai entendu le discours d’un fou dangereux dont les morts de la rue Le Sueur ne sont que le début d’un "grand projet", selon les propres mots de Petiot. Si j’étais raisonnable, je laisserais tomber, mais ça m’est impossible, il m’obsède. Il joue avec moi au chat et à la souris. C’est comme si j’étais sur un ring en face d’un adversaire insaisissable qui n’hésitera pas à employer tous les moyens pour m’éliminer, et pourtant je continue. Le mystère, c’est : pourquoi ne l’a-t-il pas fait jusqu’à présent…

Avant tout, il est sans doute utile de préciser qu’il ne s’agit ni d’une biographie de Marcel Petiot, ni d’un énième livre sur l’affaire criminelle en question. Le sujet a été traité ailleurs, et tel n’est pas l’objectif de Jean-Pierre de Lucovich. Il s’agit d’un roman d’aventure, où le sinistre Docteur Petiot tient une place significative, certes. Pour autant, l’essentiel, c’est l’évocation du contexte à Paris, de mars 1944 à la Libération de la capitale. Le monde du spectacle n’est pas si loin de celui des truands, et la cruelle bande d’Henri Lafont observe l’évolution de la situation. Dans la police, si quelques-uns sont d’authentiques résistants, il convient de se méfier des purs collabos, prêts à dénoncer les patriotes. Les arcanes de la Résistance réservent parfois des bonnes surprises, autant que des moments nettement plus compliqués à surmonter.

Après “Occupe-toi d’Arletty !”, on retrouve avec grand plaisir l’intrépide Jérôme Dracéna, volontiers séducteur, toujours proche de la gouailleuse et impertinente Arletty. Parmi les artistes n’ayant peur de rien, on nous offre également un joyeux portrait de Pierre Brasseur, buveur invétéré. Ce Paris de la 2e Guerre Mondiale, c’est surtout un mélange improbable de personnages, s’acoquinant sans complexe. Voilà ce qui alimente les multiples rebondissements de cette histoire, dans laquelle il convient de s’immerger afin d’en apprécier tous les aspects. Une reconstitution de l’époque extrêmement vivante, où prime l’action. Un excellent suspense dans la meilleure tradition !

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 05:55

Éternel Sherlock Holmes ! Champion de la déduction et de l’analyse, à l’affût du moindre indice confirmant son raisonnement, n’établissant d’hypothèses que si elle répondent à la logique ! Le "plus grand détective du monde" n’a guère d’estime pour les enquêteurs de Scotland Yard, et réciproquement. Avec une clarté flegmatique, il explique si facilement le chemin qui mène à la résolution d’un mystère. Merci à son ami le Dr John Watson de nous avoir si brillamment raconté ses aventures, ses exploits. Toutefois, le médecin n’est pas le seul qui, depuis environ cent trente ans, nous a narré des épisodes de la vie de Sherlock Holmes. Face au succès du héros créé par Conan Doyle, bon nombre d’auteurs se sont amusés à le parodier avec drôlerie, à pasticher ses enquêtes.

Rebaptisé Herlock Sholmès, Sherlaw Kombs, Oilock Combs, Hemlock Jones, Shamrock Jolnes, Picklock Oles, assisté par un docteur Whatson, Whatsup, Potson, ou Spotson, c’est toujours l’unique Sherlock Holmes qui est le héros de nouvelles inspirées de Conan Doyle. Son esprit perpétuellement en éveil et sa compétence spectaculaire le conduisent d’Angleterre aux États-Unis, et jusqu’à Prague. Il existe une version pleine de saveur où, enquêtant sur le meurtre d’un jeune homme dans la cathédrale de Canterbury, Shirley Holmes et Joan Watson ne sont autres que les filles du célèbre duo. Étonnante aventure encore quand Sherlock devient Shadrock Cholmes, avec le Dr Hamish Vasser, explorant le parler yiddish des Juifs new-yorkais.

Écrits de 1892 à 2012, les textes rassemblés dans “Le détective détraqué” sont présentés chronologiquement. Les premières histoires, contemporaines de Conan Doyle, misent sur l’humour, montrant un Sherlock aux déductions plutôt erronées, fantaisistes. Confrontant le détective londonien à son Arsène Lupin, c’est avec davantage de subtilité que Maurice Leblanc traite l’image de Herlock Sholmès. Les plus récentes versions, de Jacques Fortier ou Bernard Oudin, respectent aussi ce caractère authentique et énigmatique. Le texte de René Réouven présenté joue sur le personnage de Moriarty, génie du crime ou non. On sourira franchement en lisant, dans la nouvelle “Épinglé au mur”, des lettres adressées à Sherlock Holmes, imaginées par Peter G.Ashman.

Le détective détraqué – ou les mésaventures de Sherlock Holmes (Éd.Baker Street, 2017)

Dans cette sélection, le plus émouvant des textes n’est pas une fiction. En 1916, l’écrivain aventurier Jack London va mourir quelques mois plus tard, à quarante ans. Il raconte ses souvenirs marquants, faisant le parallèle avec la vie et l’œuvre de Conan Doyle. Ils ne se sont jamais rencontrés de leur vivant, malgré les efforts en ce sens de Jack London. Leurs parcours possédaient pourtant des similitudes. Largement autodidacte, l’Américain s’était dès l’enfance nourri des livres de Conan Doyle. Il s’en servira : “Dans une de mes aventures de Smoke Bellew, le scorbut fait de nombreuses victimes et l’on a besoin de pommes de terres crues. Or un homme a volé toutes les pommes de terre. Le seul qui ne soit pas malade, pense Bellew, qui déclare à son ami : "Je te l’ai toujours dit, Shorty. Trop peu de connaissances littéraires est un vrai handicap, même dans le Klondike". Eh bien, ils ont retrouvé leurs patates en utilisant le stratagème employé par Sherlock Holmes dans "Un scandale en Bohème". Ils mettent le feu à la maison du voleur. Holmes avait remarqué que, lorsqu’une femme voit sa maison brûler, elle se précipité à l’intérieur pour récupérer ce qu’elle a de plus précieux. Le voleur fonce chez lui et sauve ses pommes de terre.” Un portrait-croisé de haute qualité littéraire.

Aussi austère que paraisse Conan Doyle dans les portraits que l’on a de lui, il sut faire preuve de dérision en écrivant “La kermesse du terrain de cricket”, s’auto-parodiant avec malice. Son ami James Barrie (l’auteur de "Peter Pan") est également enjoué quand sa nouvelle évoque leur collaboration peu réussie. Bernard Oudin, lui, s’inspire d’une actualité des années récentes, impliquant une personnalité célèbre, pour la base d’une intrigue qui sera plutôt irlandaise. Quant à Frederic Dorr Steele, illustrateur américain des aventures de Sherlock Holmes, il se met en scène de façon tragi-comique. À ce propos, notons que ces vingt textes sont ponctués d’illustrations holmésiennes signées Scott Bond, Leonid Koslov et Vlou. Elles contribuent à l’ambiance du recueil, bien sûr.

À l’évidence, c’est un hommage à Conan Doyle qu’ont rendu tous ceux qui ont imité Sherlock Holmes. Ce recueil de nouvelles parodiques s’avère une excellente initiative.

Watson, bien entendu, tombe des nues. Et Holmes de s’écrier aussitôt : "Voilà bien le côté génial, miraculeux de l’affaire : cet homme règne sur Londres, et personne n’a entendu parler de lui !" N’est-ce pas un peu facile comme postulat, monsieur le rédacteur en chef ? Les gens de bonne foi apprécieront. Bref, selon Holmes, le Pr Moriarty est le Napoléon du crime, le chef occulte de toute la pègre britannique. Invisible, omnipotent, il tire toutes les ficelles de la délinquance, grande, moyenne, petite. Il en récolte, bien entendu, tous les bénéfices. Il était donc fatal qu’une confrontation survînt avec le Wellington de la justice : j’ai nommé Sherlock Holmes. Exaspéré par les obstacles mis sur sa route par ce dernier, le Pr Moriarty décide de le supprimer. Il le fait par des procédés artisanaux, voire primaire, qu’on a du mal à croire sortis d’un si brillant cerveau…
[René Réouven]

- "Le détective détraqué" est disponible dès le 19 janvier 2017 -

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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 05:55

La Finlande, pays scandinave si souvent présenté comme exemplaire ! Gérer 5,5 millions d’habitants n’est pourtant pas comparable à des nations au moins dix fois plus peuplées. Entre forêts et lacs omniprésents, la vie des Finlandais apparaît harmonieuse. Pourtant, il faut croire qu’ils s’ennuient quelque peu. Au point d’égayer leur vie en organisant chaque année un Championnat du Monde du Sauna. C’est dans la petite ville d’Heinola, vingt mille habitants, que ça se passe. Par assonance, ce nom fait penser à Enola Gay, l’avion qui largua la première bombe atomique. Même si la population s’éclate lors de ces festivités, rien d’aussi dramatique lors de la compétition. Encore que des services de secours soient prêts à intervenir lorsque les concurrents subissent des malaises.

Depuis trois années, le champion incontesté, c’est Niko Tanner. Ce Finlandais de quarante-neuf ans est aussi très connu pour ses prestations dans des films pornographique. C’est un "hardeur" qui fait fantasmer les femmes, y compris les jeunes filles. La seule qui soit parvenue à s’accrocher à lui, c’est sa compagne Loviisa Foxx, pro débutante du X. Ce qui ne signifie pas qu’il lui soit fidèle sexuellement. Continuant à s’alcooliser et à forniquer, Niko ne semble pas se préparer au championnat de sauna. Néanmoins ce costaud possède un bon mental et des réserves physiques qu’il sait entretenir.

Âgé de soixante ans, Igor Azarov est depuis trois ans le finaliste perdant du championnat de sauna d’Heinola. D’un petit gabarit, cet ancien militaire russe fit carrière dans les sous-marins puis dans le Renseignement. Veuf, Igor est le père d’Alexandra Azarov, trente-sept ans, juriste auprès du Conseil Européen à Bruxelles. Depuis longtemps, elle a rompu tout lien avec son père. Sa propre vie manquant d’équilibre, d’ailleurs. Igor et Niko éprouvent une estime mutuelle, mais sans concession. Pour le Russe, ce sera la dernière tentative de remporter le titre de champion de sauna. Des raisons personnelles l’amèneront à utiliser certains produits illicites, avec la bénédiction d’un ami médecin compatriote.

Les qualifications et le premier tour du championnat sont quasiment une formalité pour les plus sérieux concurrents. Toutefois, Niko et Igor ne prennent pas les choses à la légère. Quelques adversaires, tels le Révérend, le Turc ou l’Outsider, ont aussi leurs chances. Il ne reste plus que cinquante-trois candidats à la veille du deuxième tour, ce qui explique une sacrée tension chez certains d’entre eux. Cela échappe probablement au public comme aux médias, la bonne humeur étant toujours de mise. Tandis qu’Igor est miné par un doute grandissant, Niko assume son statut de favori alors qu’arrive la demie-finale. Les deux rivaux ont bien l’intention de rester seuls à s’opposer…

Joseph Incardona : Chaleur (Éd.Finitude, 2017)

Le "Révérend" est un adversaire sérieux, un candidat pour la finale. L’année précédant le premier sacre de Niko, il avait manqué le titre de peu, et ce trou du cul de pasteur suédois est de retour. Mais au fond, c’est cela qu’il respecte : savoir durer dans un monde où tout vous pousse vers l’éphémère. Il a pris maintes fois le temps de l’expliquer à Loviisa, comment monter en puissance par paliers, et d’une certaine façon, il veut bien admettre que Dieu est une constante. Travail et pugnacité, il n’y a pas de secret. Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte à son sujet : ses talents naturels, Niko les a toujours soumis à une discipline qui compense ses excès.
Quoi qu’il en soit, ce fils de pute est là. Le problème avec ce genre d’adversaire, c’est que Dieu est son pote, et que sa résistance dépend beaucoup de combien Dieu désire s’inviter dans la boîte avec eux.

Récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 2015, Joseph Incardona figure parmi les stylistes inspirés, les créatifs perfectionnistes. Qu’il prenne pour base un accident qui s’est réellement produit en août 2010 en Finlande ne signifie nullement qu’il se contente de relater ce fait divers, ni même qu’il extrapole l’histoire. Il "personnalise" entièrement l’intrigue, concoctant un scénario à suspense maîtrisé à souhaits. D’une situation que l’on pourrait trouver grotesque ou absurde, il glisse vers un récit humanisant les protagonistes et "situant" le contexte.

En complément, on se doit de préciser que la tonalité d’écriture de Joseph Incardona est percutante, ravageuse, frontale. Ici, Niko est un étalon du porno finlandais. Logiquement, il faut s’attendre à une approche directe du sexe. Idem pour les particularités d’Igor, son adversaire. Normal aussi, puisque tout ça se passe sur fond de compétition. Pour autant, si le ton peut heurter les plus prudes, cela n’exclut pas une véritable finesse narrative. Une fois encore, Joseph Incardona nous propose un roman diablement palpitant.

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