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26 janvier 2018 5 26 /01 /janvier /2018 05:55

Lauréat du Grand Prix de Littérature Policière en 2011 pour “Le poète de Gaza”, Yishaï Sarid avait précédemment publié dans son pays “Une proie trop facile”, en 2000. Ce titre est désormais disponible en format poche, chez Babel Noir. L'aspect enquête est bien présent. Une accusation de viol n'est jamais à prendre à la légère. Dans toutes les armées règne une certaine omerta qui ne facilite pas les investigations. Surtout quand le militaire impliqué jouit d'une bonne opinion générale. Quant à la victime, elle ne fait pas le poids, sa candeur et sa religiosité affichées n'étant pas de véritables arguments. Dans un pays éternellement sur la défensive, compliqué de mener à bien une affaire délicate comme celle-là…

 

À Tel Aviv, à la fin du 20e siècle, cet avocat trentenaire vivote de son métier, sans ambition. Il fut employé par un grand cabinet, avant d'exercer en solo. Heureusement que Shabtaïl, puissant mais obscur en affaires, est assez généreux. Célibataire, sa vie privée n'est pas plus reluisante. Sa colocataire Niva, une artiste dont il est amoureux sans espoir, est trop désargentée pour payer les factures. Fille d'un cinéaste incapable de financer ses films, Niva compte repartir un jour tenter sa chance à New York. Lieutenant-colonel dans les services juridiques de l'armée, Ofra est une amie fidèle de l'avocat. Elle lui propose de traiter une affaire de viol : une ex-jeune soldate a porté plainte contre un capitaine.

Le sergent Koby de la police militaire, homo de dix-neuf ans, sera l’assistant de l'avocat. Le capitaine Erez, visé par la plainte, apparaît comme un brillant élément de Tsahal. Il est sur le départ, vers un poste avancé de l'armée au-delà de la frontière libanaise. Il dirige une compagnie d'élite, où son sens du commandement et son charisme sont appréciés. Erez affirme ne pas être concerné. Koby et l'avocat se rendent dans le village d'Ofakim, au sud du pays, afin d'y rencontrer la victime. Réformée pour cause psychologique, dépressive recluse chez ses parents, Almog (Corail, en hébreu) se contente de réciter sa version des faits. En présence de sa famille hostile, les enquêteurs ne peuvent espérer mieux.

Le journal intime de la jeune fille indique sa foi tourmentée. Almog accepte de parler à l'avocat dans les bureaux d'Ofra. Cette fois, elle raconte précisément l'intégralité des faits. Son récit semble parfaitement crédible, dénotant d'un excès de candeur chez Almog. Des indices confirment que l'ex-soldate ne ment pas, mais le capitaine Erez a toujours le soutien de sa hiérarchie. En place dans un fortin sur le front, il ne compte pas revenir témoigner. Rejoindre la zone de conflit n'enchante guère l'avocat, même s'il est officier de réserve et bon tireur. Un trajet dans un camion de ravitaillement le conduit jusqu'au secteur militaire. Tandis que l'avocat expérimente la vie sur le front, Erez finit par se montrer plus cordial. Mais il faudra bien plus d’éléments au sergent Koby et à l’avocat pour cerner le caractère du militaire et de sa supposée victime…

Yishaï Sarid : Une proie trop facile (Babel Noir, 2018)

— Il vous a obligée à monter avec lui ? ai-je demandé dans l’espoir de trouver quelque chose qui puisse cadrer avec un paragraphe du Code pénal.
— Non, pas obligée. Une Jeep s’est arrêtée à ma hauteur, un modèle tout récent et dedans, il y avait un officier qui m’a invitée à monter. J’étais tellement troublée que je n’ai pas tilté que c’était lui, je ne l’ai pas reconnu avec tous ses galons et son uniforme. Je lui ai demandé s’il allait vers Ofakim et c’est quand il m’a répondu : "On a rendez-vous, non ?" que là oui, je l’ai reconnu. Je me suis installée devant. Il a voulu savoir pourquoi je n’étais pas venue, et je lui ai dit que j’avais oublié. C’était la première fois que je me retrouvais en tête à tête avec un gradé et que je pouvais lui parler simplement.

Les principaux atouts de ce roman noir ne résident pas seulement dans l'intrigue. C'est une image beaucoup plus complète de l’État d'Israël que présente Yishaï Sarid. Contraste entre l'urbanisme galopant de Tel Aviv (qui masque le front de mer, tant apprécié par cet avocat) et la ruralité de l'essentiel du pays ; entre Israéliens ambitieux s'éloignant du pays et patriotes attachés à leurs fonctions militaristes ; entre ce modeste avocat (dont la mère apparaît plus dynamique que lui) et le prestigieux cabinet où il fut employé. Le regard sur les Arabes d'Israël diverge, avec nuances, également. Le besoin de liberté reste inassouvi ou imparfait chez quelques-uns des protagonistes, dont notre avocat anonyme. La part sociologique et l'enquête se complétant, cette histoire racontée avec souplesse offre donc un double intérêt.

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25 janvier 2018 4 25 /01 /janvier /2018 05:55

Jefferson Petitbois n’est pas un détenu lambda. À l’automne 1980, âgé de dix-sept ans, il vient d’être condamné à la peine capitale. Ce jeune Noir a commis des crimes violents, qu’il ne nie pas. Pour lesquels il n’éprouve aucun remords, non plus. Ce qui a pesé dans l’issue du procès, Jeff en est conscient. Comment aurait-il pu expliquer les circonstances, lui qui manque de culture et de vocabulaire, lui qui sait à peine lire et écrire ? Jeff a peur de la mort, c’est d’autant plus normal qu’il ignore quand interviendra son exécution. À quoi lui serviraient des visites de l’aumônier de la prison de Fresnes ? Il n’a foi en aucune croyance. Du moins, dans le sens religieux traditionnel, car avec son ami et mentor Max, il a testé d’autres pratiques s’inspirant de vieux rites africains.

Max n’est plus là. Derrière les barreaux, la solitude est la seule compagne de Jeff. Quant à sa demande de grâce présidentielle, compte tenu du contexte électoral, le président de la République actuel ne prendra pas de décision. Son successeur va tenir une promesse de campagne, la fin de la peine de mort. Si Jeff est soulagé, sa peine étant commuée, il ne se leurre pas : la perpétuité, c’est interminable. Surtout quand on reste considéré comme un détenu à haut risque, réduit à un isolement permanent, généralement enchaîné. Et puis, il y a l’aggravation de ses conditions de détention suite à l’agression sur le gardien Durance, gravement blessé. Jeff n’éprouve pas de regrets pour son acte, les conséquences n’ayant fait que confirmer son statut de condamné hors normes.

Les dix premières années ont passé, dans un quotidien qui ne l’a pas conduit à la folie. Il a apprivoisé une souris, Germaine. Il a résisté aux provocations racistes du Chef Martin. Il a suivi les conseils du gardien Jean Dumont, qui l’a incité à lire et à écrire. Toutefois, pas si évident de raconter sur le papier son parcours d’enfant abandonné, cette violence qu’il contrôlait mal, son envie suicidaire, le rôle de Max. Ce dernier aurait pu simplement être un père de substitution, mais c’était un personnage mystique et pervers. Raconter sa vie à la psychiatre quinquagénaire Marie-Jeanne ? Faire comprendre le lien entre son premier geste de nature criminelle à sept ans, sa vengeance huit ans plus tard, et les autres meurtres ? L’espoir qu’un rapport favorable entraîne pour lui plus de liberté est mince.

La clé de son destin, c’était Max. Et l’initiation de Jeff, dès l’âge de quatorze ans, à l’iboga. Même avec le recul des années, il lui est toujours difficile d’analyser les faits, l’influence de ce produit hallucinogène. Plus de deux décennies maintenant que Jeff est détenu. Avec un nouveau gardien, un Noir qui garde ses distances, et d’autres incidents provoqués par le Chef Martin. Si Jeff a évolué, c’est en grande partie grâce à Jean Dumont, mais celui-ci a quitté la Pénitentiaire. Néanmoins, ils sont encore en contact. À quoi mènerait un assouplissement du régime carcéral de Jeff ? Peut-être à un retour au point de départ…

Christian Blanchard : Iboga (Éd.Belfond, 2018)

La seule personne qui m’a réellement perçu comme un être humain. Sauvé des eaux, je me suis retrouvé devant cet homme qui m’a adopté. Je n’ai pas été ‘placé’ chez lui. C’est Max qui m’a choisi. Et pour la première fois de ma vie, j’ai eu un véritable chez moi. La chapelle : mon sanctuaire.
Pas d’électricité. On s’éclairait aux bougies… plutôt avec des cierges. Max en avait trouvé tout un stock lorsqu’il avait découvert cette chapelle abandonnée. Éparpillées un peu partout, leurs flammes créaient des ombres sur les murs bruts. Je les trouvais rassurantes. Reflets apaisants. De temps en temps, Max allumait des tiges d’encens. Leur fumée et leur parfum accentuaient l’étrangeté du lieu.
Max : le bien et le mal. Max : un être hybride.
De trente ans mon aîné, il m’a montré le chemin…

Afin de ne pas se tromper de lecture, il est prudent de préciser qu’il ne s’agit pas d’un plaidoyer contre la peine de mort, même si l’auteur utilise un contexte qui suscita en son temps des débats enflammés. Le héros de cette histoire assume ses meurtres, encore qu’il ne les considère pas comme des crimes ordinaires. Il n’affirme pas non plus que son parcours chaotique depuis le début de sa vie eût mérité davantage de clémence. Le sujet premier, c’est ici l’enfermement – avec la solitude que cela cause. L’idée de ne plus sortir de prison, est-ce concevable dans l’esprit d’un détenu tel que lui ? Sachant que le concept de "vie normale" n’a jamais existé dans son cas. Enfant, il fut un sauvageon, et il reste inadapté à toute vie sociale durant ses premières années sous les verrous.

Quand on connaît Christian Blanchard, qui n’est nullement un romancier néophyte, on sait qu’un de ses thèmes de prédilection, c’est la dépendance. Comment un individu, quelles que soient ses failles, accepte-t-il un engrenage forcément négatif ? Des facteurs tels que l’alcool ou les stupéfiants offrent une réponse, largement imparfaite. La résilience de chacun, sa force mentale, devrait pousser à lutter contre ce qui est destructeur. Mais l’âme humaine ne fonctionne pas selon une mécanique précise, une programmation impeccable. Ce portrait magistral d’un prisonnier d’exception vise à fouiller dans les tréfonds de son cerveau, pour y détecter les racines de la noirceur. Le récit évoque également certains faits saillants, dans la société française depuis près de quarante ans.

Un suspense puissant, à découvrir absolument.

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24 janvier 2018 3 24 /01 /janvier /2018 05:55

Dans le Mexique actuel, ce quatuor de quadragénaires se connaît depuis leur adolescence. À l'époque de leur scolarité, ils se surnommaient les Bleus. Il y avait Jaime Lemus, élevé dans une famille aisée, fils de Don Carlos Lemus, magistrat lié à la politique. Désormais, Jaime est responsable d'un service de sécurité d’État qui fait le lien entre le Mexique et les Américains. Il y avait Mario Crespo, le plus neutre des quatre mais le plus fidèle en amitié depuis ce temps-là. Il est devenu prof, s'est marié avec Olga, formant un couple normal. Leur fils Vidal est un passionné d'informatique. Il y avait Tomás Arizmendi, qui aurait pu devenir un brillant journaliste, mais qui a plutôt suivi la spirale de l’échec.

Et puis, il y avait Amelia, au centre du groupe des Bleus. La rebelle et cultivée Amelia, si attirante pour Jaime et Tomás. Elle est devenu la présidente d'un des partis politiques d'opposition. Non pas qu'ils aient un poids contre le PRI, qui gouverne quasiment sans discontinuer depuis des décennies. Néanmoins, le parti d'Amelia et celui du sénateur Ramiro Carmona peuvent représenter un contre-pouvoir. Quand ils étaient ados, Don Carlos initia les quatre amis à la politique, en prenant exemple sur “1984” de George Orwell. La fascination d'Amelia pour le père de Jaime la conduisit à devenir sa maîtresse durant plusieurs années, malgré une différence d'âge évidente. S'il s'est éloigné de la politique, et de son fils Jaime, Don Carlos reste un homme de bon conseil.

Tomás a bâclé un article sur le meurtre de Pamela Dosantos, une artiste très connue, dont le cadavre démembré a été retrouvé. Tomás y citait une adresse proche de l'endroit ou fut découvert le corps – celle du bureau officieux de Salazar, Ministre de l'Intérieur. Rien n'indique le moindre lien entre Pamela et lui, mais l'article de Tomás est plébiscité par le public. La victime eut quantité de puissants amants… dont Salazar ? Il est indispensable que les Bleus d'autrefois fasse corps autour de Tomás, car il s'expose à de graves ennuis. Mario demande à son fils Vidal (et à son ami hacker Luis) de pirater tout renseignement sur Pamela Dosantos. Pour Tomás, voilà une bonne occasion de renouer avec Amelia.

En attendant de savoir si Salazar est impliqué, le quatuor et Don Carlos doivent trouver une stratégie pour affronter le pouvoir. Menacé, Tomás doit autant se méfier des taxis que d'éventuels poursuivants en 4x4 blancs. La première réunion des ex-Bleus est interrompue par une alerte, malgré leurs précautions. Le rôle de Jaime n'est pas vraiment clair dans cet incident. Pour se contacter, Don Carlos confie à chacun d'eux un téléphone direct, censé éviter la surveillance. Tomás discute avec le vieux journaliste Don Plutarco, qui rencontra Pamela Dosantos. Le rôle de celle-ci n’était pas si futile qu’on pourrait le croire…

Jorge Zepeda Patterson : Les corrupteurs (Babel Noir, 2018)

Tomás comprit pourquoi Jaime leur avait donné rendez-vous à cet étage. Les suites communiquaient entre elles, et celle qui était contiguë donnait sur un autre couloir qui menait directement à l’issue de secours.
Amelia regretta les talons qu’elle avait choisi de mettre ce soir-là. Mario serrait l’ordinateur dans ses bras et Tomás dévalait l’escalier quand il vit qu’Amelia prenait du retard. Ils entendirent une rafale de coups de feu en provenance de l’étage qu’ils venaient de quitter. Jaime avançait en tête du groupe, pistolet au poing. Deux étages plus bas, ils trouvèrent plusieurs hommes munis d’armes automatique et Tomás crut qu’ils allaient être criblés de balles ; il s’élança sur Amélia et la renversa sur les marches, la protégeant de son corps.

La politique intérieure de chaque pays est forcément complexe. Vu d'Europe, le Mexique apparaît comme une nation ayant réussi à établir une stabilité rassurante. Il semble que le principal parti, le PRI, ait le soutien du voisin américain. Quand on entend parler de gangs criminels, ça reste plutôt confus dans nos esprits. On ignore qu'ils causèrent jusqu'à près de mille morts par mois. La corruption dans les cercles du pouvoir central et à la tête des provinces fédérées, on suppose qu'elle existe. Être dirigeant politique au Mexique, c'est plus qu'ailleurs être assis sur un siège éjectable, donc autant profiter des avantages et bénéfices que ça peut apporter. Tant que l'opposition se cantonne à réclamer vainement davantage de transparence dans la gestion politico-économique, tout va bien pour les élites au pouvoir.

Un grain de sable dans les rouages gouvernementaux bien huilés, voilà comment sont perçues les révélations de Tomás Arizmendi. S'il n'avait autour de lui un groupe d'amis bien placés, il devrait vite quitter le Mexique. Outre l'enquête du journaliste, chacun d'eux glane des renseignements sur la victime et, si possible, sur les arcanes politiques. Car la thématique de ce roman noir, c'est – sous couvert de fiction – de nous présenter le fonctionnement institutionnel de ce pays, au plus près de la réalité. Aspect documentaire, qui ne nuit nullement à l'intrigue, non dénuée d'une paranoïa troublante. Un suspense qui nous informe et suscite notre curiosité, c'est encore mieux. Désormais disponible en format poche chez Babel Noir, “Les corrupteurs” est un roman à ne pas manquer.

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 05:55

Paris, au printemps 1912. Âgé de vingt-cinq ans, Dimitri Ostrov est un Juif d’origine russe. S’il a été élevé chez des aristocrates, il appartenait à un milieu plus modeste. Voilà sept ans, quand il a dû quitter son pays, ce jeune homme cultivé s’est dirigé vers la France. C’est ainsi qu’il rencontra la comtesse Svetlana Slavskaïa, qui a aujourd’hui quarante-trois ans. Dimitri, qu’elle surnomme affectueusement Dimia, est devenu le factotum de cette dame. Bien que les bolcheviks n’aient pas encore pris le pouvoir en Russie, la comtesse a choisi de vivre à Paris pour son univers artistique et ses plaisirs mondains. Veuve, elle est la mère d’Igor, qui a toujours conservé une distance vis-à-vis de Dimitri, alors qu’ils ont le même âge. Marié depuis six ans, Igor est le gendre du riche baron de Lansquenet, dont il usurpe le titre de noblesse pour faire oublier qu’il est Russe. D’où le côté sanguin de son caractère. La chasse et la vie de salon conviennent fort bien à cet oisif.

Svetlana Slavskaïa est une amie du célèbre couturier Paul Poiret. Ce qui suscite un peu de jalousie chez Denise, l’épouse du créateur de mode. Car le couple est moins fusionnel qu’il ne l’affiche. La femme de Paul Poiret s’efforce de paraître aussi aussi "spectaculaire" que lui, sans posséder son aura. Ils organisent dans leur demeure de la rue Saint-Honoré une soirée costumée sur le thème des contes orientaux, réservée à quelques privilégiés. Dont ne fait pas partie Igor, bien que sa mère ait pu le faire inviter. En revanche, Svetlana veut profiter de cet événement pour faire entrer Dimitri dans le "grand monde". Elle commence par lui offrir un appartement, dont il sera seul propriétaire. Et puis, ce n’est plus en tant qu’assistant de la comtesse, mais comme membre du gratin mondain qu’il est invité à la "Mille et deuxième nuit" de Paul Poiret. Néanmoins, Dimitri s’interroge sur la suite.

C’est dans un décor fastueux, et selon une mise en scène chorégraphique, que le couturier accueille Svetlana, Dimitri et les personnes triées sur le volet. Dans l’entourage de Poiret, figurent ses deux séduisantes muses, Manon et Oriane. Parce qu’elle lui rappelle son amour de jeunesse Anastasia, Dimitri tombe immédiatement amoureux de la belle Oriane. Dans la folie de cette nuit exceptionnelle, ils deviennent amants. Mais, au matin, une mauvaise surprise attend Dimitri : il découvre la comtesse assassinée. Elle a été étranglée par le précieux collier, d’une valeur d’un million, cadeau récent d’un de ses admirateurs mystérieux. Le temps de donner l’alerte, le bijou a disparu. Le commissaire Champlain, un monarchiste nationaliste maurassien, et son adjoint Bertholet sont chargés d’élucider ce crime. Non sans tenir compte de la grande notoriété de Paul Poiret, ami des puissants.

Si le créateur de mode est sincèrement triste d’avoir perdu sa plus proche amie, Igor se réjouit secrètement de la mort de sa mère. Il se voit déjà hériter des quinze millions de Svetlana. Tandis que Dimitri tente de poursuivre son idylle avec Oriane, il est convoqué par les enquêteurs. Ayant bénéficié de la générosité de la comtesse, il semble le meilleur des suspects. Peut-être va-t-il devoir se débrouiller pour prouver son innocence. Quant à l’assassin, s’embarquer pour le voyage du Titanic reste la solution pour fuir les problèmes. C’est un quart de siècle plus tard qu’interviendra le dénouement de l’affaire…

Carole Geneix : La mille et deuxième nuit (Éd.Rivages, 2018)

Il enleva ses babouches qui retombèrent en un léger feulement sur le sol. Il avait mal aux pieds d’avoir dansé la gigue toute la nuit. Qu’avait donc fait Svetlana ? Elle lui avait rappelé de ne pas s’occuper d’elle, qu’à partir de minuit il était libre comme l’air. Surtout Dimia, ne te soucie pas de moi. Aujourd’hui, c’est ‘ta nuit’. Je vais te faire rencontrer les plus grands. Fadaises ! Elle l’avait abandonné à son sort, sans le présenter à qui que ce soit. Et minuit avait sonné sans qu’il pense une seconde à elle. Peut-être était-ce dans l’ordre des choses. Il entendit un léger bruit et tourna la tête. Les ombres fantomatiques des costumes semblaient le narguer. Personne, il n’y avait personne dans ce grenier encombré de merveilles (…)
Les peaux de tigre étaient sagement étalées au même endroit, gueules béantes. Soudain, quelque chose attira son attention. Un talon rouge et puis, plus haut, l’escarpin lui-même, ouvrant sur un magnifique volant de soie bleue. Cette mise, ce mollet, c’était Zobéide dépassant de la peau de tigre. Et qui plus est, une Zobéide ivre morte. Pourvu qu’on ne l’ait pas vue !

Ah, la Belle Époque ! C’est l’ère de l’insouciance et de l’optimisme, puisque l’argent coule à flots. La bourgeoisie d’affaires et l’aristocratie fortunée spéculent sans crainte, cet Âge d’Or étant durable. Les politiciens et les professions libérales, les artistes et les créateurs de mode, font également partie de cette élite profitant du prestige de la France. Sans oublier nos grands ingénieurs qui, de Gustave Eiffel aux constructeurs automobiles, apportent le progrès technique. Ni ce cinématographe qui va révolutionner le monde du spectacle. Tout est formidable, la bonne société exulte de bonheur, l’enthousiasme est partout. Et Paris attire un cosmopolitisme bienvenu, financier autant que mondain.

Se faire une place dans ces cercles, beaucoup en rêvent. Dimitri se contente d’un rôle de second plan, près de sa comtesse russe vénérée. Ce n’est pas de la reconnaissance, mais une honnêteté intellectuelle. Jeune Juif, il n’appartient pas à la noblesse, et le paraître ou le sensationnel ne lui correspondent pas. Malgré tout, par la volonté de Svetlana, Dimitri est propulsé au cœur des sphères les plus enviées. Où règnent quelquefois la jalousie et l’égoïsme, en plus de l’avidité à rapidement s’enrichir.

Quant au contexte général, il est nettement moins stable que l’indiquent les apparences. Après l’affaire Dreyfus, les revanchards n’ont pas dit leur dernier mot. Le banditisme atteint des sommets, la bande à Bonnot et leurs semblables sévissant à leur guise. Enfin, pour ceux qui veulent être un peu réalistes, les rumeurs de guerre sont de plus en plus crédibles, un conflit de grande ampleur s’annonce inévitable. Se réfugier dans la futilité, s’exhiber sans complexe, c’est refuser d’admettre tout cela.

Telle est l’ambiance, festive avec ses facettes plus sombres ou énigmatiques, que restitue Carole Geneix dans ce roman "d’époque". Un suspense fort sympathique.

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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 05:55

Dans l’Amérique de 1826, William Wyeth est âgé de vingt-deux ans. S’étant fâché avec son père, il vit depuis quelques temps à Saint-Louis, Missouri. C’est de là que partent les expéditions de trappeurs. Le marché de la fourrure est florissant pour des Compagnies, qui engagent les plus téméraires des volontaires. Un métier dur, mais qui offre l’espoir de s’enrichir aux trappeurs. Si William Wyeth en est conscient, maintenant il se sent prêt. Le début du voyage est déjà harassant, car il faut traîner leur bateau sur la rivière pendant plusieurs longues semaines. C’est ainsi qu’ils atteignent le fortin leur servant de base arrière. Depuis ce point, ils montent ensuite des campements dans la Plaine, chassant et posant les pièges pour attraper les animaux dont ils garderont la fourrure.

Les Blancs s’entendent bien avec la plupart des tribus Crow, mais ils doivent être plus prudents envers les Indiens Blackfoot, qui pourraient les attaquer sans prévenir. William s’est inséré sans problème dans le groupe de trappeurs. Il a fini par sympathiser avec Walter Ferris, de l’Ohio, fils de médecin. Sans doute parce que les deux jeunes hommes sont plutôt cultivés. Ils savent écouter les conseils des trappeurs chevronnés. À la mi-mars 1827, commence vraiment la traque massive des animaux. Avec les Indiens Crow, les trappeurs vont chasser les troupeaux de bisons. Hélas, William est blessé par un tir accidentel. Il a frôlé la mort, mais on l’a soigné aussi correctement que possible. Il est envoyé en convalescence à la colonie de Fort Burnham.

Si William s’avoue moins motivé pour retourner avec son groupe de trappeurs, ce n’est pas seulement dû à sa grave blessure. Il a retrouvé là Alene Chevalier, qu’il connaissait à Saint-Louis. Entre-temps, celle-ci s’est mariée et est devenue veuve peu après. Bien qu’étant l’héritière de son défunt époux, il faudra qu’elle se batte si elle veut récupérer sa fortune. William s’improvise négociant en fourrures, traitant avec les Indiens, ce qui va lui apporter un certain pécule. Il s’inquiéte quand un nouveau venu se présente à la colonie. À Saint-Louis, le dandy désinvolte Henry Layton avait une réputation justifiée d’escroc. Ce peut aussi être un rival amoureux concernant Alene Chevalier. Layton est un type lunatique, peut-être capable du meilleur, mais surtout destructeur.

L’actuel projet d’Henry Layton, c’est de faire prospérer sa propre compagnie de fourrures, en poussant la chasse toujours davantage vers l’Ouest. Walter Ferris et la brigade dont fit partie William Wyeth ont choisi de suivre Layton, même si leur confiance en lui est assez relative. Avant que l’expédition soit lancée, William et Alene décident de se fiancer, ce qui ne surprend personne à la colonie. Les nouveaux territoires de chasse des trappeurs ne sont pas sans réels dangers mortels. Et le caractère instable de Layton ne favorise pas la cohésion du groupe. Outre les Indiens hostiles, ils vont être confrontés aux Anglais, qui braconnent depuis le Canada, et aux Mexicains qui surveillent leur propre frontière. En revenir vivant, pour quelques-uns d’entre eux, tient du miracle…

Shannon Burke : Dernière saison dans les Rocheuses (Éd.10-18, 2018) – Inédit – Coup de cœur

Il nous avait senti. Lentement, Ferris tendit la main vers son fusil, mais le geste fit craqueter le givre qui s’était formé sous son manteau. Alerté par le bruit, l’animal fit volte-face et s’éloigna. Nous sautâmes en selle et poussâmes nos chevaux à travers l’épaisse couche de neige molle. Au bout de deux milles, nous débouchâmes sur un bras de rivière gelé, balayé par le vent.
Nous vîmes l’énorme bête déraper sur la surface verglacée, tomber, se relever, glisser à nouveau, se redresser et retomber. Nous sautâmes à terre. Il ne nous semblait pas régulier de tirer sur du gibier sans défense. Nous l’observâmes pendant une bonne minute. Il grognait, battait l’air de ses pattes, incapable de se remettre debout. Alors, d’un même mouvement, nous levâmes nos fusils et fîmes feu. Il fit un bond désespéré en avant, chancela et s’immobilisa. Ferris rechargea son arme et tira une seconde fois. Les deux coups avaient atteint leur cible quasi au même endroit, juste au-dessus de l’épaule. Le bison, foudroyé, s’affaissa sur le flanc.

Il faut se souvenir que dans les années 1820, on n’en est encore qu’aux prémices de la conquête de l’Ouest. Les États-Unis sont loin de couvrir l’ensemble du pays, tel que nous le connaissons. Un gros tiers des territoires, du Pacifique au Golfe du Mexique, appartient au Mexique, et quelques frontières restent floues avec le Canada. Au-delà de Saint-Louis, qui compte moins de cinq mille habitants, s’étendent de vastes contrées quasiment pas explorées. Certes, les gouvernements successifs achètent ces terres, en promettant aux populations que chacun pourra s’y installer. Pourtant, ils ne sont sûrement pas nombreux à cette époque, ceux qui osent quitter les régions de l’Est. Partir pour l’inconnu, ça ne peut exciter que les plus aventureux, souvent jeunes et en quête de richesses.

Après “Manhattan Grand-Angle” et l’excellentissime “911”, au cœur de New York, Shannon Burke allait-il convaincre avec cette fresque historique, cette immersion dans le lointain passé de l’Amérique ? Peut-être risquait-il de parodier Fenimore Cooper et autres écrivains ayant célébré les premiers pas de ce pays, se développant au 19e siècle. Non, c’est un magnifique récit, diablement vivant, que Shannon Burke a concocté pour “Dernière saison dans les Rocheuses”. Voilà probablement le principal atout de ce roman, sa limpidité narrative. Si sont cités des éléments authentiques, des personnages qui ont existé, ils font partie du contexte sans jamais encombrer le sujet, ni ralentir l’action. En effet, à travers le héros William Wyeth, c’est une marche en avant inexorable qui nous est présentée.

Inclure une dose de romantisme peut sembler parfois artificiel dans ce genre d’histoires. L’auteur évite admirablement cet écueil, qui passerait peut-être pour une naïveté de son personnage central. La vie est rude, autant pour Alene Chevalier que pour William, et c’est ce qui les rapproche. Le jeune homme s’aguerrit progressivement au contact du groupe de trappeurs, mais également parce qu’il doit contrer un rival, le fantasque Henry Layton. Il acquiert de l’expérience, tout en gardant une sacrée humanité. Par exemple, il n’en veut nullement à celui qui l’a accidentellement blessé. L’amitié de Walter Ferris lui est précieuse aussi, de même que la solidarité entre hommes. Tous savent être des rescapés, dépassant les limites sans pour autant regretter leur choix.

Il ne s’agit pas d’un polar, ni strictement d’un western, mais d’un véritable suspense. On ressent rapidement une forte empathie pour les protagonistes. Et l’on frémit à chaque péripétie traversée, car le danger est sans cesse autour d’eux. L’auteur ne cherche pas le spectaculaire, respectant la justesse historique et celle des portraits nuancés. Un roman remarquable, qui mérite un vibrant "coup de cœur".

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19 janvier 2018 5 19 /01 /janvier /2018 05:55

Nestor Burma admet son erreur : “Je commençai à réaliser que je m’étais embringué dans une histoire qui n’était pas de mon ressort.” Un détective privé s’occupe d’affaires de mœurs, d’enquêtes criminelles, mais pas d’assassinats politiques. D’autant moins quand il s’agit d’embrouillaminis entre les Kurdes et le MIT, les services secrets turcs. Et les Loups Gris, baroudeurs fascistes, y participerait également. Tout ça au sujet d’un mystérieux dossier brûlant, qui a disparu – s’il a jamais existé. L’un des responsables de ce pataquès, c’est le journaliste Niki Java, ami de longue date de Nestor Burma. Le reporter avait sympathisé avec un activiste kurde et sa sœur. Les obsèques de Niki Java au Père Lachaise auraient dû mettre fin au problème.

C’est l’inverse qui s’est produit, vu que Niki Java n’était pas clamsé. Par contre, son ami militant Kurde se trouvait à sa place dans le cercueil. La sœur du défunt ayant une fâcheuse tendance à réclamer publiquement la vérité, il était probable qu’on finisse par la supprimer. C’est là qu’entre dans le jeu une panthère vêtue d’un treillis, une Kurde elle aussi, mais version féministe pure et dure. Ayant rectifié le rôle de chacun, elle offre une piste au détective. Un marchand d’arme qu’on nomme Potemkine traiterait aussi bien avec les Turcs qu’avec les Kurdes, vu que c’est un métier où vendre à des clients importe plus que toute idéologie. La guerrière féministe le connaît mieux qu’elle ne l’avoue dans un premier temps. Nestor Burma ne tarde pas à dénicher l’adresse de Potemkine.

Le détective tombe sur une élégante sexagénaire orientale, qui l’accueille en le menaçant avec un petit flingue. Burma n’a pas le flegme d’un James Bond, mais il ne manque pas de réflexes non plus. Quand un fuyard en profite pour leur fausser compagnie, le détective parvient à le choper. Mais c’est seulement la doublure du fameux Potemkine, pas le vrai. Estimant que l’immeuble en question mérite une exploration plus poussée, Nestor Burma y retourne accompagné de sa sculpturale secrétaire métisse. Et si, derrière cette affaire, il s’agissait d’esclavage sexuel, de prostitution organisée, même si les lieux paraissent aujourd’hui désaffectés ? Le duo intrépide va descendre jusque dans les plus hostiles sous-sols de l’immeuble. Pas rassurant, mais ils y découvriront peut-être des indices.

Bien qu’il soit sorti du tunnel avec une valise, qui va servira de monnaie d’échange contre des infos auprès de son contact à la DGSE, Burma n’est pas au bout de ses peines. Car la virevoltante féministe kurde continue son combat contre le pouvoir turc, visant la tête de l’État. Avec des éléments compromettants en poche, c’est encore mieux. Pour le nettoyage final, Nestor Burma pourra compter sur la commissaire Faroux, patronne de la PJ…

Serguei Dounovetz : Les loups de Belleville (French Pulp Éd., 2018)

Le pilote, grand et costaud, sa carrure amplifiée par les protections de son blouson de motard, tourna lentement la tête. Sa vision panoramique intégra forcément dans le décor ma voiture de cirque. Peut-être aurais-je dû me garer plus loin ? Mais il était trop tard pour entamer un nouveau créneau. Le motard hissa son monstre sur le trottoir, coupa les gaz et immobilisa l’engin sur sa béquille. Tout en conservant son casque noir à visière fumée, il s’engouffra dans le hall. Je sortis de la Fiat et me ruai sur ses talons. La minuterie était HS. Potemkine montait quatre à quatre les marches disjointes en s’éclairant à l’aide de son smartphone. Je le suivais prudemment, me guidant uniquement avec la rampe branlante, scrutant ostensiblement l’obscurité afin de repérer l’étage où l’homme en noir finirait sa course.

Nestor Burma, détective de choc, patron de l’agence Fiat-Lux, est de retour. Ce n’est plus tout-à-fait le personnage mythique imaginé par Léo Malet, grande figure du polar. Il était évidemment nécessaire de l’actualiser, tout en conservant les caractéristiques du héros d’origine. Par nature, le détective privé est un solitaire, avec son libre arbitre, mais pas insensible au charme féminin, ni absolument désabusé quant à la nature humaine. Il sait faire preuve d’un humour teinté très souvent d’ironie. Si le monde a bien changé depuis l’après-guerre, il n’a pas gagné en simplicité. Les sujets de société, les rapports sociaux, les problèmes de sécurité, autant de thématiques complexes alimentant la criminalité. Un gaillard comme Nestor Burma, quadragénaire sportif, ne craint pas de s’y frotter.

Il est assisté d’une descendante d’Hélène Châtelain, ou au moins d’une homonyme. La belle Kardiatou Châtelain est une métisse franco-sénégalaise âgée de vingt-cinq ans, diplômée et diablement attirante. C’est, bien sûr, sa compétence qui prime, Burma devant refréner ses pulsions. Par ailleurs, le détective emploie Mansour Kébaïli, jeune d’origine Kabyle, originaire de Bondy nord, non pas parce que c’est un traficoteur de banlieue, mais pour ses talents en informatique. Les nouvelles technologies, ça reste quelque peu abstrait dans la pratique de Nestor Burma. Si son aïeul entretenait de bonnes relations avec le policier Florimond Faroux, c’est à une quinquagénaire chevronnée que le détective doit de nos jours s’adresser : la commissaire Stéphanie Faroux. Encore que Burma, libertaire dans l’âme, garde généralement ses distances avec la police.

À partir de 1954, Léo Malet écrivit une série de quinze romans intitulée "Les nouveaux mystères de Paris", où son détective enquêtait à chaque fois dans un arrondissement différent. Sur le même principe, le Burma nouveau commence par le 20e, pour cette aventure racontée par Serguei Dounovetz. Des péripéties multiples sont au rendez-vous dans cette histoire, comme il se doit. Non sans évoquer les ambiguïtés de la Turquie, où la démocratie paraît mal assurée. Bienvenue dans la vie agitée de Nestor Burma !

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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 05:55

Ce hameau presque mort, ces quelques maisons vides, ça fait une trentaine d’années que Horace les connaît. Jeune instituteur, il enseigna dans une classe unique qui accueillait une douzaine d’enfants venant des villages environnants. À l’époque, il remarqua deux frères très dissemblables parmi les élèves. Séverin, un gamin taciturne et rêveur, était l’opposé de son cadet de deux ans, Antoine, extraverti et volubile. Les frères Cafani.

L’enseignant s’est voulu lucide : “Certains ont déclaré que la vie les avait séparés. Ils ont tout faux, ils confondent l’effet et la cause. À la naissance, les frères étaient antipodes, la logique voulait qu’ils suivent des trajectoires opposées. Antoine a quitté le hameau à sa majorité et a ouvert un bar sur la côte. Séverin est resté. Ce n’était pas un choix par défaut, mais une vocation et une affinité qu’il portait en lui depuis l’enfance. Il était de ce royaume, fait par lui et pour lui. En osmose avec la plus infimes de ses composantes. Ce qui pousse dans la terre, y marche, s’y cache, s’en nourrit. Ce qui dépend du bon vouloir du ciel et de l’horloge des saisons. La vie de Séverin était là. Le bruit, les espaces confinés, les lumières artificielles, il en aurait crevé.”

À l’heure de la retraite, Horace est venu s’installer dans une des maisons de ce hameau fantomatique. Le cas de Séverin l’intéressait toujours, trois décennies plus tard, pour son caractère anthropologique. Observer cet endroit moribond, prendre des notes, en restant neutre ? C’est évidemment impossible en un lieu où ne vivent que peu de personnes. Il est indéniable que Horace ait éprouvé une sorte d’empathie pour Séverin, même s’il ne se l’avouait pas. “Oui, je croyais maîtriser mon "sujet" sur le bout des doigts et je n’ai pourtant rien vu venir.” Les hameaux isolés et les vieilles rancœurs sont propices aux plus terribles drames. Le diable a ses raisons…

Elena Piacentini : Le dernier homme (Éditions In-8)

Parmi les auteurs, il y a ceux qui savent très bien raconter une histoire, sur une intrigue sans défaut, offrant aux lecteurs un résultat de belle qualité. Il en est d’autres qui, quel que soit le format du texte, y ajoutent une tonalité particulière. Dans ce cas, une nouvelle ressemble un peu à une confidence en tête-à-tête avec celle ou celui qui va l’écouter. Il se crée une intimité permettant de comprendre la nature profonde des personnages et de leurs actes. Aussi pacifique soit-il, l’être humain est parfois confronté à la violence, et doit y répondre. Ne jugez pas cette affaire avant d’avoir tous les éléments en main, tel semble être le message que nous livre ici Elena Piacentini.

Avec huit romans et un scénario écrits en dix ans, cette romancière fait déjà partie des valeurs sûres de la littérature polar. Elle est aussi l’auteure de quelques nouvelles, où son talent apparaît tout autant. “Le dernier homme” en témoigne, confirmant – s’il en était besoin – qu’Elena Piacentini est une reine de l’écriture et du suspense.

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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 05:55

Peut-être faut-il préciser une nouvelle fois que “Temps Noir” n’est pas un magazine polar, mais une publication de référence destinée à celles et à ceux qui sont intéressés par l’univers des littératures policières, d’hier et d’aujourd’hui. Animée par Franck Lhomeau, cette revue présente de précieux témoignages, documents et illustrations, sur ce genre littéraire et son histoire. Soulignons la belle et riche iconographie accompagnant à chaque fois les textes. Dans ce vingtième numéro, il est largement question des liens entre les romans noirs et le cinéma…

S’il publie quelques romans au début des années 1950 dans la collection Fleuve Noir Spécial-Police (Priez pour elle, Méfiez-vous des blondes, Massacre en dentelles), c’est en tant que scénariste et dialoguiste que Michel Audiard acquiert une notoriété certaine dès cette époque. Il a le sens des répliques qui font mouche (“Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît” Le jour où on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner.”), servies par de grands acteurs. Ayant contribué au succès de nombreux films, il symbolise un cinéma populaire qui marqua trois décennies. Mais il subsiste des zones d’ombres dans la vie de Michel Audiard, qui ne souhaitait guère s’exprimer sur ses débuts professionnels.

Né en 1920, s’étant forgé une culture ambitieuse, le jeune homme vivote dans le Paris de la guerre. Sa rencontre avec Robert Courtine lui permet d’entrer à l’hebdomadaire L’Appel, publication collaborationniste dirigée par Pierre Costantini. De juillet 1943 à août 1944, il va écrire, principalement des nouvelles, pour ce journal – dont les Juifs sont la première cible. Les textes de Michel Audiard sont parfois sombres, mais généralement guillerets, souriants. Toutefois, respectant l’idéologie de L’Appel, il n’est pas rare que l’on trouve des allusions directes à une supposée fourberie juive. Dans d’autres articles, en tant que critique, il a parfois la dent dure contre le monde artistique d’alors, mais défend aussi des talents tels les cinéastes Jacques Becker ou Gilles Grangier.

À la Libération, tandis que Robert Courtine est en fuite à Sigmaringen, Audiard est brièvement inquiété car il a été chargé de veiller sur l’appartement de Courtine. Son rôle est minimisé, quelle qu’en soit la raison. Après la guerre, il entre au journal L’Étoile du Soir, où il écrit des articles sur le cinéma. S’il se montre mordant vis-à-vis de certains films ayant plu au public, il défend des chefs d’œuvres comme “Citizen Kane”, “Arsenic et vieilles dentelles” et des films américains issus du roman noir… Franck Lhomeau retrace en détail cette période méconnue de la vie de Michel Audiard.

Revue “Temps Noir” n°20 : le roman noir, quel cinéma ! (Éd.Joseph K)

Après-guerre, deux grandes collections sont lancées en parallèle, qui ont pour but de présenter au public français des auteurs anglais et américains. Face à la Série Noire, sous la direction de Marcel Duhamel, l’éditeur Sven Nielsen a créé les Presses de la Cité, avec sa collection Un Mystère. La rivalité s’installe vite, concernant les traductions et les droits d’auteurs accordés aux écrivains étrangers. Nielsen a deux atouts de poids : il récupère la publication des romans de Simenon avec lequel il est ami ; et il se montre généreux quant aux sommes et pourcentages octroyées aux auteurs traduits. Peter Cheney est alors le plus en vue, tant pour ses polars que pour ses romans d’espionnage. C’est Sven Nielsen qui rafle la mise, au grand dam de Marcel Duhamel. Ce dernier est conscient qu’il y a un auteur à ne pas rater : Raymond Chandler. Les tractations vont bon train, compliquées car les nouvelles de celui-ci intéressent moins la Série Noire… Un épisode éditorial que raconte Cécile Cottenet dans un article documenté.

De la fin des années 1940 à la décennie 1960, le cinéma britannique a produit quelques remarquables films noirs. Certains sont restés très célèbres, y compris pour leur ambiance musicale, d’autres méritent d’être redécouverts. Ce qui est possible grâce aux DVD. L’auteure Cathi Unsworth, dont plusieurs romans ont été publiés chez Rivages, propose sa sélection de titres. Des perles rares, choisies avec pertinence… Dans ce n°20, Pierre Charrel présente un dossier qui permet aux lecteurs de mieux connaître Fabrice Colin, Brian Everson, Claro, François Angelier (à propos de la collection dédiée à Jean Ray), et David Peace évoque Sherlock Holmes à travers un petit texte inédit en français.

La Série Noire et le cinéma, toute une histoire que nous rappelle François Lhomeau. Bon nombre de romans américains publiés dans la collection ont été adaptés au cinéma. Films de gangsters, scènes nocturnes et urbaines, tension et trahison entre les héros, violence et coups de feu, durs-à-cuire et femmes fatales, la légende du "film noir" est déjà sur les écrans quand naît la Série Noire. Durant les premières années, les auteurs français sont rares dans la collection, à l’exception notable de Jean Amila. Difficile de produire des films de truands "à la française". C’est le “Touchez pas au grisbi” d’Albert Simonin qui, se déroulant dans le monde de la pègre, sera le premier à être transposé au cinéma. On y utilise l’argot comme, dans les films américains, le slang. C’est une sorte d’aristocratie du banditisme qui est au centre de l’histoire : “Max-le-Menteur et ses amis déambulent comme des pachas dans les rues de la Capitale, au volant de voitures de luxe…”

Suivront “Du rififi chez les hommes”, “Razzia sur la chnouf”, “Le rouge est mis”, autant de films évoquant les vicissitudes du Milieu. Mais il ne faudrait pas oublier l’atmosphère d’un grand film de l’époque, “Gas-Oil”, d’après le roman de Georges Bayle. L’auteur est un chauffeur routier, qui décrit admirablement son univers. Ce sera fort bien illustré à l’écran par le cinéaste Gilles Grangier, avec Jean Gabin et Jeanne Moreau. Quant à “Classe tous risques”, roman de José Giovanni s’inspirant du truand Abel Danos, ce rôle offre à Lino Ventura l’occasion de changer de style : “Plus mature, dépouillé de ses allures de brute épaisse et cosmopolite, il entre aisément dans le costume du caïd vieillissant…” Un autre roman de José Giovanni, “Un nommé La Rocca”, sera bientôt adapté au cinéma, histoire sombre et percutante à souhaits.

On ne peut passer à côté du film de Jean-Pierre Melville “Le Doulos”, truffé de références à l’Amérique revendiquées par le cinéaste. Mais l’humour va finalement s’imposer dans ces productions, remplaçant le strict climat de la pègre par des parodies appréciées du grand public. “Le cave se rebiffe” et “Les tontons flingueurs” en sont la meilleure illustration. Un truand semi-retraité et un orfèvre de la gravure de "faux talbins" doublant leurs congénères, la démonstration est plutôt jouissive dans le premier. (Ça court les rues, les grands cons ! — Mais celui-là c'est un gabarit exceptionnel ! Si la connerie se mesurait, il servirait de mètre étalon ! Il serait à Sèvres !”). Quant au second, pas une scène qu’on ait oubliée tant ce film regorge de drôlerie. Un dossier qui nous replonge dans une époque où inventivité et audace permirent de créer des films d’anthologie.

Encore un numéro de Temps Noir à ne pas manquer.

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