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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 04:55

En Afrique-du-Sud, Abigail Bukula est une magistrate aussi compétente que séduisante, employée au Ministère de la Justice. Elle est l’épouse de Robert Mokoapi, membre de la direction d’un journal du pays. Le couple vit dans un certain luxe, plus ou moins assumé par Abigail. Le comportement de son mari, doté d’une trop jolie assistante, l’incite à se poser des questions sur de supposées infidélités de Robert. Dans le service d’Abigail, au Ministère, l’heure est à la restructuration. Son collègue Gert Pinaar est sur la sellette, leur groupe d’intervention va évoluer, et Abigail est priée de prendre un congé sabbatique avant d’obtenir un poste aux responsabilités étendues. Venant d’être contactée pour une affaire se déroulant au Zimbabwe, pays voisin, elle pourra s’y consacrer.

L’avocat Krisj Patel est militant de l’Organisation pour la Paix et la Justice au Zimbabwe. Il s’agit d’un groupuscule d’une trentaine de personnes, des opposants au régime de Robert Mugabe. Sept d’entre eux ont récemment disparu, très probablement emprisonnés sur ordre de cet État dictatorial. Parmi ceux-ci, Tony Makumbe, peut-être un cousin d’Abigail Bukula. De santé fragile, il ne supportera pas longtemps une incarcération dans la principale prison d’Harare, où les conditions de vie et d’hygiène sont terribles. Abigail consulte son vieil ami Yudel Gordon, dont l’analyse psychologique et la connaissance du monde pénitentiaire sont pour elle d’utiles atouts. Selon les écrits de Tony, évoquant de ténébreux brouillards, Yudel estime que le jeune homme est quelque peu schizophrène.

Abigail se rend au Zimbabwe. Elle se doute bien que la police du pays en sera bientôt informée. Avec l’avocat Patel, elle rencontre clandestinement plusieurs militants. Dont la virulente Helena Ndoro, qui reste méfiante envers l’avocate sud-africaine. Du courage, ils n’en manquent pas, mais la pression du régime Mugabe est forte. Certains, comme Jonas Chunga, ont préféré intégrer le système pour faire respecter la justice et faire avancer le Zimbabwe. Du moins, c’est ce qu’affirme ce haut-responsable des forces policières. Quand on s’attaque dans la rue à Krisj Patel, il prétend que l’État n’est pas en cause. Étonnant, c’est sûr ! Le coupable supposé qui est rapidement arrêté ne convainc guère Abigail, car il semble ne pas savoir grand-chose sur les faits. Chunga paraît sceptique, lui aussi.

Yudel Gordon et son épouse Rosa rejoignent Abigail à Harare. L’action en justice sollicitée par l’avocate eût été vouée à l’échec, sans l’intervention de Jonas Chunga. Certes, le juge Mujuru est certainement corrompu. Puisqu’il tient à conserver son statut privilégié au sein du régime actuel, sa décision juridique dictée par Chunga est favorable aux opposants. Si Abigail et Yudel visitent la prison d’Harare, pas sûr qu’ils y trouvent les sept disparus, fut-ce à la morgue…

Wessel Ebersohn : La nuit est leur royaume (Éd.Rivages, 2016)

La silhouette de Chunga se dessinait contre le ciel sombre.
— Jonas, pourquoi m’avez-vous amenée ici ?
— Parce que je veux que vous sachiez que je suis zimbabwéen, issu de la minorité ndebele, comme je vous l’ai dit. L’ethnie qui a été victime des massacres commandités par le gouvernement. Mais j’ai décidé que la résistance ne servirait à rien. Nous aurions tous été exterminés. Seule la collaboration pouvait avoir un sens. C’est mon pays, et tout ce que je fais, je le fais pour servir uniquement le Zimbabwe. Je consacre ma vie à construire mon pays. Je ne suis pas de ceux qui tuent, qui torturent, qui placent les gens en détention sans qu’ils aient été jugés. Je vous ai amenée ici parce que je veux que vous connaissiez le vrai Jonas Chunga.

La communauté internationale ne se préoccupe guère du Zimbabwe, petit pays enclavé d’Afrique australe. La maigre aide alimentaire ponctuellement expédiée là-bas parvient-elle aux plus pauvres parmi ces quinze millions d’habitants ? Ici, un exemple nous montre que ça tient du miracle. De multiples ethnies coexistant dans ce pays, la solution choisie pour les fédérer est un régime politique dictatorial. Ça implique une gestion économique catastrophique, alors que les ressources minières (or, diamant, platine) permettraient au Zimbabwe de vivre très correctement. Seule la caste des oligarques en profite, à n’en pas douter. Il ne faut pas bon être un opposant quand l’omniprésence policière ou paramilitaire assurent une tranquillité de façade.

C’est à travers le regard pertinent du sud-africain Wessel Ebersohn que nous approchons les réalités du Zimbabwe. Sa belle héroïne, l’avocate Abigail Bukula, aura fort à faire dans ce "panier de crabes", alors qu’elle a par ailleurs des soucis conjugaux. Elle est soutenue par Yudel Gordon, dont l’aïeul Juif allemand a fui jadis le nazisme. La fonction de celui-ci n’est pas très précise, mais son épouse et lui forment un couple "de bon conseil". Sur place, à Harare, Abigail est confrontée à un dilemme : le charismatique Jonas Chunga semble honnête, mais qu’en est-il réellement de sa sincérité ? Il honnit le meurtre, mais il a tué par le passé. Bien qu’il aide l’avocate, ça reste un personnage complexe, incertain. Une intrigue parfaitement maîtrisée et un contexte mal connu, clairement présenté, voilà qui nous offre un roman riche.

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12 octobre 2016 3 12 /10 /octobre /2016 04:55

Au 19e siècle, malgré la présence croissante des Blancs, les tribus indiennes du Far West restent des peuples nomades gardant leurs traditions. Dont celle consistant à affronter les Amérindiens ayant d’autres racines, ou à attaquer les chariots des colons venus de l’Est du pays. Le jeune Hound Dog appartient à la tribu des Ojibwa. Il ne manque pas de bravoure, il en a déjà fait la démonstration. C’est aussi un guerrier magnanime, quand il laisse la vie à une femme blanche d’une vingtaine d’années, Maggie. Cette rousse va devoir s’adapter seule au langage et aux coutumes des Ojibwa. Elle n’a que faire des ricanements des filles du camp, et accepte son nouveau nom : Red Hair Woman.

Pour passer le cap de l’âge adulte, entrer dans le camp des braves, Hound Dog doit se soumettre à certains rituels. Dominer un aigle royal, c’est de l’avis des sages de la tribu un signe de maturité. Désormais, on le nomme Eagle Man. Face aux ennemis des Ojibwa, sa parure aux plumes d’aigle indique la puissance du guerrier. Il est temps pour Eagle Man d’avoir son propre logement, et de prendre femme. Il choisit la rousse Maggie. Pour lui, Red Hair Woman va bientôt confectionner un sac de coton orné de perles. Un symbole de prestige au sein de la tribu. Mais l’Ouest américain est encore un territoire sauvage, où la place des Indiens – qui parfois s’entre-tuent – est de plus en plus restreinte…

En cette mi-août 2001, John Moon et sa sœur Abequa figurent parmi les descendants des tribus Ojibwa. Ils habitent un immeuble de Harlem, non loin de l’Apollo, au cœur de New York. John Moon est laveur de carreaux sur les gratte-ciels de la métropole. Un job comme un autre, quand on n’a pas le vertige. Ce jour-là, son collègue Danny McCoy lui propose de s’enrichir rapidement, en braquant une bijouterie. Le butin sera divisé entre trois complices. Tentant, mais même les coups qui semblent faciles ne sont pas sans risque.

Prudent, John Moon effectue d’abord un repérage dans le quartier en question. Puisque chaque membre du trio doit filer de son côté après le braquage, il place une moto non loin du lieu de l’attaque. L’affaire ne se déroule pas aussi aisément que l’avait prédit McCoy. John Moon s’est bien enfui, mais il s’est produit un impondérable. C’est ainsi que la police le soupçonne d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Sa sœur Abequa lui trouve une avocate, acceptant de traiter le cas de John Moon en échange d’un sac ornemental ojibwa…

Marc Villard : Hound Dog a fait un rêve (Éd.Invenit, 2016)

La tribu avançait vers l’ouest du Minnesota, ayant pour but de s’installer près des lacs avant de buter sur les forêts du Dakota. Ils rencontrèrent quelques pillards, mais ceux-ci restaient à bonne distance. Ils n’avaient pas le temps d’installer des tentes à chacune de leurs haltes, aussi tous s’enroulaient au sol dans des couvertures. Le froid s’installait peu à peu et Red Hair Woman ne voyait pas le bout de cet exode. Elle était assise dans le chariot, pendant qu’à ses pieds son époux nouait des peaux de loup sur ses mocassins…

La collection "Récits d'objets" des Éditions Invenit associe des textes inédits à des objets rares présentés au Musée des Confluences de Lyon. Une approche destinée à illustrer par la fiction l’univers de chaque objet. On ne sera pas surpris que Marc Villard, admirateur de la mythologie américaine, ait développé une histoire évoquant les Indiens d’autrefois. Il nous entraîne dans les paysages du Minnesota et du Dakota, la région des Grands-Lacs frontalière du Canada. Rude époque, où l’instinct de survie n’était pas un vain mot. Ce que beaucoup de films nous ont montré, soit de façon assez caricaturale, soit sous un angle plus humaniste.

Si la violence était présente en ce temps-là, a-t-on tellement évolué ? Se plaçant à New York au début du 21e siècle, la seconde partie de l’histoire montre qu’il n’en est rien. Le monde ne renoncera jamais aux actes violents, confinant quelquefois à la barbarie. Faut-il le rappeler ? Marc Villard est le plus convaincant des experts du format court, nouvelles ou textes de quelques dizaines de pages comme ici. Il n’a pas son pareil pour, en quelques lignes, décrire les personnages et les ambiances. En l’occurrence, cette lecture offre l’occasion de découvrir un objet de la tradition amérindienne.

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10 octobre 2016 1 10 /10 /octobre /2016 04:55

Désormais, ce Jurassien est chef de la petite brigade de gendarmerie à Clairvaux-les-Lacs, assisté par Caro et Serge. Le petit groupe manque cruellement de moyens, se cantonnant à des missions de moindre importance. Mais pour le sous-officier, l’essentiel était de rester dans sa région natale. À l’âge de sept ans, il fut "initié" à l’esprit de la forêt, à son silence. Depuis cette époque, il se montra plutôt distant envers le monde extérieur, circonspect quant au tumulte agitant à présent la société. Par exemple, l’émission de télé racoleuse qui fascine en ce moment les Français, c’est exaspérant pour quelqu’un comme lui. Rien que du spectacle, éloigné des réalités du quotidien. Même les plus mystérieux des meurtres ne captivent plus une population indifférente à ce qui est moins médiatisé.

Pourtant, c’est bien l’œuvre d’un tueur en série, ces massacres auxquels sont confrontés le gendarme jurassien et sa modeste équipe. D’abord, du côté de Saint-Claude, il y eut la famille Sarella, trois victimes. Une affaire à laquelle s’intéressa aussi le journaliste local Thomas Servano, flairant un cas sortant de l’ordinaire. Ce ne sont ni d’éventuels témoins, ni les "autorités compétentes" qui vinrent en aide à cette brigade peu préparée au crime de cette espèce. Le monstre criminel a récidivé en assassinant le famille Fioretti, habitant aussi une maison isolée. Deux carnages visant des gens sans histoire. Quand il recense les dossiers des grands criminels de l’Histoire, hommes et femmes, il s’aperçoit que beaucoup d’entre eux étaient, comme leurs victimes, des personnes plutôt banales en apparence.

Les enquêteurs se demandent si, pour gagner la confiance des victimes, le tueur ne les a pas rassurés en portant un uniforme ? Le troisième massacre se passe vers Mâcon. Abattus avec un fusil, les Lamosse vivaient dans un lotissement, donc pas à l’écart. Sans doute s’agissait-il d’une famille plus instable que les précédentes. Jouant les ados rebelles, la fille Lamosse fréquenta des petits voyous des environs. Il est probable que ces marginaux soient mêlés à des trafics de drogue, ce qui ne signifie nullement que la jeune fille ait été impliquée. L’interpellation de ces frères délinquants et de leur oncle complice vire à la fusillade entre eux et les gendarmes. Non sans causer des victimes. Servano, le journaliste, va lui aussi subir les conséquences de série de meurtres. Le Jurassien finit par découvrir le véritable point commun existant entre ces crimes…

Patrick Eris : Les arbres, en hiver (Éd.Wartberg, 2016) Coup de cœur

Lorsque je m’assis sur un des bancs installés face au lac, une fois de plus, j’eus l’impression diffuse que cette affaire sanglante affectait la forêt elle-même. Comme si ces meurtres étaient des actes "contre nature", au sens le plus littéral du terme. Je n’aurai pas de mots pour l’exprimer autrement, même si ceux-ci sont bien réducteurs.
Les arbres n’étaient pas encore entièrement dénudés, et une première ligne de hêtres dépenaillés se découpait sur la crête sombre des conifères aux sommets déchiquetés. Le soleil apparaissait souvent entre des nuages échevelés d’un beau gris-bleu, et ses rayons illuminaient les flots tout en créant mille jeux d’ombre et de lumière dont la beauté me saisit les entrailles. Une légère brise ridait le lac, le reconfigurant constamment en mille visages en perpétuel mouvement, où se reflétaient partiellement les caprices des rayons dorés. Un tel décor donnait une idée de ce qu’était le sacré, même à un mécréant comme moi. Devant tant de beauté, on ne bougeait pas, on ne parlait pas, on respirait à peine. On contemplait.
À ce moment de communion, j’aurais dû trouver la paix intérieure. Et pourtant, non. Cette affaire ne me laisserait jamais tranquille, je le savais…

Bien que mal connu, Patrick Eris est un auteur déjà chevronné, capable d’allier la forme, le fond, et l’écriture. Ce roman adopte la forme du scénario à suspense, avec une enquête d’autant moins rectiligne que les gendarmes sont peu aguerris face à ces affaires. Non pas qu’ils soient ignorants des sujets sur les tueurs en série. Mais on ne va pas déplacer le gratin des experts scientifiques citadins jusqu’en pleine Plouquie pour quelques familles exécutées chez elles. Les investigations s’avèrent sinueuses, voire chaotiques. Même si notre héros anonyme n’en voit pas vite le bout, il progresse – et le lecteur avec lui.

À notre époque, et pire encore dans le proche avenir présenté par l’auteur, les médias décident de ce dont il faut parler. On délaisse les faits locaux, l’info sur la vraie vie de la majorité des Français. Ici est abordé le fond de l’histoire, son contexte social. Hypnotisés par des shows, conditionnés par de prétendus spécialistes, entraînés par une démagogie qui sépare de plus en plus les citoyens, le plus sale égoïsme règne en maître. Des crimes dans la cambrousse ? Ça ne retient plus guère l’attention générale. Une émeute ressemble davantage au cinéma, c’est plus excitant. Les crimes en Ploukistan, qui s’en soucie ?

C’est ainsi que le gendarme jurassien cultive logiquement sa misanthropie, se réfugiant dans ses forêts montagneuses quand il n’écoute pas les "Variations Goldberg" de Bach. Un comportement qu’on n’est pas loin d'adopter parfois, quand on observe le monde actuel. Pour faire partager ces états d’âme, ça passe par une écriture exprimant l’intériorité, le "ressenti", sans négliger la fluidité du récit. Jouant autant sur le mystère, l’aspect sociétal, et l’esprit du personnage central, le style harmonieux de Patrick Eris est fort séduisant. Un polar de très belle qualité, qui mérite évidemment un Coup de cœur.

© photo Claude Le Nocher

© photo Claude Le Nocher

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9 octobre 2016 7 09 /10 /octobre /2016 04:55

New-yorkais natif du Queens, Harry Bloch est écrivain. Pas un best-seller, ni une star des milieux intellos. Autrefois, quand il vivait avec Jane, Harry imaginait une carrière sous le signe de la poésie. En attendant, il signait des chroniques dans un magazine porno, d'improbables conseils aux lecteurs. Jane étant partie voguer dans les sphères de l'édition, et Internet ayant supplanté les publications pornos, Harry devint auteur de romans populaires. Sous pseudonyme, il a écrit une série de SF, puis des polars ayant pour héros un détective afro-américain. C'est avec des romans alimentaires signés Sybilline Lorindo-Gold, des histoires mêlant érotisme et vampires qu'il connaît un modeste succès. Harry visualise mal le lectorat appréciant ses élucubrations, l'essentiel est que ça se vende.

Claire Nash est une ado pragmatique, d'une riche famille de la ville. Grâce à elle, Harry a gagné un peu d'argent en rédigeant les devoirs de ses amis étudiants. Maintenant, Claire est son associée, son agent officieux qui peut faire appel aux meilleurs avocats de New York. Harry reçoit une proposition d'un détenu de Sing Sing, le tueur en série Darian Clay, condamné à mort pour le meurtre de quatre femmes. Il les photographiait, avant de les démembrer. On n'a jamais retrouvé leurs têtes. Clay passe pour un type limité. Il reçoit un abondant courrier d'admiratrices. En échange d’histoires pornos exclusives, le tueur livrera des révélations sur ses crimes. Claire imagine déjà la fortune et la gloire.

Ayant rencontré Clay, Harry hésite. Il a croisé les proches de trois des victimes, qui ont eu vent du projet. Moralement, l'écrivain sait que l'idée est discutable. Dani Giancarlo, sœur jumelle de la quatrième victime, l'incite à accepter. L'avocate de Clay, et son assistante Theresa Trio (lectrice des romans de vampire d'Harry), semblent modérément approuver. Leur client doit être exécuté sous peu, mais elles espèrent un recours. Malgré tout, Harry remplit sa mission. La situation se complique sévèrement pour lui, quand on s'attaque à trois admiratrices de Clay. De quoi être suspecté par la police. Townes, l'agent du FBI qui arrêta le criminel, attend la retraite pour écrire son propre best-seller sur l'affaire. Devenu intime avec Dani, malgré la jalousie de Claire, Harry tente de jouer au détective, aidé de ses amies. C'est aller droit vers le danger, sans garantie de découvrir la vérité…

David Gordon : Polarama (Babel Noir, 2016)

Pour tout vous dire, je préfère le suspense à l'ancienne, avec un assassin qui meurt à la dernière page, sans détails à l'eau de rose sur la vie privée du héros. Quand un détective apprend qu'il a une tumeur, ou que des terroristes ont enlevé sa femme, je me dis que la série est sur le déclin, ou que l'auteur est au bord du gouffre. Arrêtez de nous emmerder avec vos problèmes personnels. Faites votre boulot, un point c'est tout. Dans ses premiers romans, Dashiell Hammett, le maître de la vieille école en personne, ne s'embêtait pas à donner un nom à son détective. Le narrateur n'était qu'un type un peu courtaud avec un flingue et un chapeau, qui fumait trop de Fatimas. Il débarquait en ville dans un costume froissé, résolvait l'affaire et repartait par le train suivant...

Désormais disponible en format poche, “Polarama” figurait en 2013 parmi mon palmarès des meilleurs titres de l’année.

Ce survol n'aborde que l'aspect suspense, mais ce roman de David Gordon est surtout un hommage aux artisans de la littérature populaire. À tous ceux qui, d'Edgar Poe jusqu'à Simenon, en passant par Agatha Christie ou Dashiell Hammett et bien d'autres, ont écrit des romans policiers. Sans que ça nuise au récit, bien au contraire, l'auteur nous livre sa réflexion sur ce genre littéraire. Sur la fonction sociale et l'intention du romancier populaire, sur la construction d'une intrigue, sur l'attente des lecteurs et le rapport de l'auteur avec son lectorat. À travers le parcours du narrateur, ayant connu plus de déboires que d'honneurs, on retrouve le sort de tous ces bons écrivains (tel David Goodis) longtemps mal reconnus par les élites culturelles.

On sent combien David Gordon respecte ces auteurs. D'ailleurs, comme une preuve, des extraits de supposés livres d'Harry Bloch (science-fiction, enquête de détective, sexe et vampires) sont insérés dans ce roman. David Gordon n'écrit pas selon le principe béhavioriste, qui veut que le récit s'en tienne aux faits, sans exprimer les états d'âmes des protagonistes. Néanmoins, il connaît ses classiques. On souligne encore la fascination qu'exerce sur le public (souvent féminin) les plus cruels tueurs en série, et la même admiration glauque envers les histoires érotiques extrêmes (parfois sataniques).

Toutefois, ce n’est pas une thèse sur ces questions. C'est une fiction, jouant (non sans ironie) sur l'idée commerciale du concept “inspiré de faits réels”. Non, ce qui est proche du “vrai”, ce sont quelques-uns des portraits. Dont celui de Jane, belle arriviste du monde artistique ; celui de Claire, trop lucide gosse de riche qui retrouvera un peu plus d'humanité; ou celui de Theresa, dure contre l'injustice et lectrice émue des œuvrettes du héros. L’intrigue est évidemment pleine de rebondissements agités, même quand on croit le dénouement arrivé. “Polarama” est un régal, à tous points de vue. Les passionnés de littérature policière ne s'y tromperont pas.

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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 04:55

Augustin Merle est commissaire de police en Bourgogne dans les années 1970. Ce jour-là, il y a un noyé au port de la Jonction, sur la commune d’Aubigny-sur-Loire, entre Nevers et Digoin. Il est bientôt clair qu’il s’agit d’un meurtre. La victime est un clochard local, Clovis Gobillard dit Pompon. Outre une péniche habituée du port, il n’y a que quatre bateaux à quai : deux couples d’Anglais, un Belge, deux jeunes mariés et Chazal, un anar traficoteur. Clovis affirmait qu’il serait prochainement à l’abri des dettes. Merle rend visite à la famille Godard, de proches amis du défunt. Leur fils Frédo adorait Clovis, ce qui peut expliquer son trouble. La caravane où vivait le clochard est en désordre, n’offrant guère d’indices. Chazal n’est sûrement pas l’assassin, mais il a été témoin de l’altercation fatale. Clovis exerçait-il un chantage sur quelqu’un ? Alors que la caravane de la victime est incendiée, Frédo s’est réfugié dans une cabane proche du fleuve, peut-être pas une si bonne idée…

Élu local et ami du préfet de Nevers, le comte Antoine de Saint-Bris a reçu des lettres de menaces. Le commissaire Merle s’installe à l’auberge de Tourcy-l’Étang, avant d’aller au château – qui fait aussi centre équestre, sous la houlette de la comtesse. M.de Saint-Bris pense que ces courriers relèvent d’une mauvaise plaisanterie. D’ailleurs, c’est plutôt sa riche épouse qui compte des ennemis dans les environs. Dont la famille Fleury, des voisins éleveurs avec lesquels elle est en conflit. Merle rencontre la sœur de la comtesse, qui vit aussi au château. Quand le comte reçoit une nouvelle lettre menaçante, on est sûr que le danger se rapproche. Malgré un sévère surveillance policière, l’assassin ne va pas tarder à faire une victime, empoisonnée. L’autopsie confirme qu’il n’y a pas d’erreur : la personne visée n’était donc pas le comte, désigné depuis peu seul héritier de son épouse…

Vers la fin des années 1970, des éboueurs de Nevers découvrent le cadavre d’une femme dans une poubelle. Près d’elle, une boîte à musique joue une berceuse de Brahms. Gisèle Carpentier, une rousse de trente-deux ans, a été étranglée avec un ceinturon. Une piste mène tout droit à Marcel Pradier (dit Riton), un gigolo quinquagénaire. Il n’a pas le profil de l’assassin, que le journal d’ici a surnommé Lullaby. Préventivement, la police sillonne la ville afin d’empêcher un autre meurtre. Néanmoins, le tueur récidive, déguisé en employé SNCF. La victime Nelly Morand était coiffeuse, ex-collègue de Florence Taupin, compagne de Marcel Pradier. Le commissaire Merle consulte le psy qui soigne son épouse, afin de saisir les motivations du criminel. Ce dernier téléphone au journal local, annonçant son prochain crime avant de passer à l’acte, s’attaquant bientôt à une autre victime rousse…

Le commissaire Merle rejoint l’inspecteur Louchet à La Chappelle-Saint-Paul. Représentant en vins, le quinquagénaire Vincent Céleste y logeait depuis huit ans, à l’Hôtel du Cheval-Rouge, tenu par Mme Cuvelier. Merle s’imprègne de l’ambiance du village chez Justin. Il écoute les racontars locaux, sur le concours de dictée annuelle ou les fiançailles du fils du maire avec la jeune Lola, fille du maire de la commune voisine. En réalité, Vincent Céleste n’exerçait plus son métier depuis deux ans, mais ne il semblait pas manquer d’argent. On murmure qu’il était amoureux de la fameuse Lola. Il est vrai que la grisâtre épouse de la victime, qui habite du côté d’Auxerre, pouvait l’inciter à rester loin de chez lui. L’ancien employeur de Vincent Céleste a sûrement des réponses à apporter au commissaire…

Michel Benoit : Qui êtes-vous Merle ? (Éd.De Borée, 2016)

L’intimité que Clovis partageait avec le couple Godard et avec leur fils Frédo semblait étrange, en lien avec un passé que, décidément, Merle ne maîtrisait pas encore. Quelque chose le gênait dans toutes ces histoires de vie. Des existences multiples qui s’emmêlaient dans ses pensées, et qui avaient toutes un lien, lequel était encore, à ce jour, invisible.
Merle avait passé une nuit agitée, une de plus, empêtré dans un dédale de questions restées sans réponses, et une foule de personnages grimaçants dans son subconscient, où tous se donnait un malin plaisir à se moquer de lui, le réveillant en sursaut pour mieux déranger son sommeil…

Ce sont quatre enquêtes du commissaire Merle, qui nous sont racontées, dans autant de décors différents du Nivernais. Situant ses intrigues dans la décennie 1970-80, l’auteur s’inscrit dans la belle tradition du roman policier d’enquête. Encore qu’Augustin Merle ne soit pas absolument un clone de Jules Maigret. Son épouse Muguette est hospitalisée à La Charité-sur-Loire, pour des problèmes psychologiques. Autour de Merle, s’est créé un petit univers avec des personnages récurrents : ses adjoints Lamoise, Marchand, Barkowski, et le jeune Verdier ; le divisionnaire Bertrand et le juge Mornay ; le journaliste Rougeade et le légiste Caron, ainsi que le Professeur Conrad. Bien sûr, la sagacité du commissaire lui permet de ne pas s’égarer sur des pistes erronées, et d’identifier les coupables.

Si près et si loin de nous, ces années-là ne furent pas plus idéales que d’autres. Il fallait trouver un téléphone dans un bistrot pour communiquer, comme Merle on y consommait du Viandox, et circuler (en voiture ou en train) n’était pas toujours une sinécure. À cette époque, on ne basait pas tout sur la notion de vitesse, d’immédiateté. C’est ce rythme-là, en un temps où il était peut-être plus facile de masquer certains secrets, que l’on retrouve dans ce genre de romans. Çà et là quelques anachronismes apparaissent, que l’on suppose volontaires car cela autorise des sourires. Il est fort sympathique, ce commissaire Merle : c’est donc avec un très grand plaisir que l’on suit ses enquêtes dans la région de Nevers.

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7 octobre 2016 5 07 /10 /octobre /2016 04:55

Akiyama Lino est âgée de vingt-et-un ans. Ex-championne de natation ayant choisi de tout arrêter, elle est étudiante, peu motivée quant à son orientation. Le suicide de son cousin Naoto, d’un an son aîné, est d’autant plus marquant pour la famille de Lino, que ce geste est inexplicable. Avec son groupe de musiciens, Naoto avait des chances d’accéder à un statut de professionnel. Lino se rapproche de son grand-père, Akiyama Shūji, soixante-douze ans. Chercheur en botanique retraité depuis six ans, son aïeul continue a cultiver sa passion des fleurs. Lino crée pour Shūji un blog, afin de diffuser les photos de ses fleurs. Toutefois, il ne veut pas qu’elle affiche l’image d’une ipomée jaune qui a fleuri depuis peu.

Lino découvre son grand-père mort chez lui. Il s’agit d’un meurtre, le domicile de Shūji ayant été cambriolé. Le policier Hayase est chargé de l’affaire. Divorcé, Hayase a de très bonnes raisons de tout faire pour trouver le coupable : suite à un incident concernant son propre fils, il avait pu constater le sens de la justice du défunt Shūji. Au laboratoire de recherche qui employa la victime, il n’en apprend guère plus, car le septuagénaire n’avait plus que de rares contacts avec eux. Lino s’aperçoit que le pot contenant la fleur jaune ne se trouve plus chez son grand-père. Elle en avertit des policiers, qui semblent sceptiques. Cette info sur la disparition de l’ipomée jaune ne parviendra que tardivement à Hayase.

Entre-temps, le policier a croisé un haut-fonctionnaire de l’Agence de police nationale, un service qui n’a pas vraiment de raisons de s’intéresser au meurtre du vieux Shūji. Hayase, qui manque totalement de pistes, reste désormais en contact avec Lino. La jeune fille fait la connaissance de Gāmo Sōta, étudiant dans la filière nucléaire (après Fukushima). Sōta se demande pourquoi son frère Yōsuke, son aîné de dix ans, semble s’occuper de ce crime lié à une histoire de fleur. Sōta n’ignore pas que l’ipomée jaune n’existe pas. Ou plutôt, ça n’existe plus, car on en trouva au Japon jusqu’au 19e siècle. On ne sait pour quelle raison il n’en reste aucune dans le pays. Lino et Sōta mènent conjointement leur petite enquête.

Sōta a aussi un autre motif d’investigations. Une dizaine d’années auparavant, son tout premier amour se nommait Iba Takami. Elle rompit brutalement leur relation. Sōta vient de la reconnaître parmi les musiciens du groupe du suicidé Naoto. Elle se fait appeler Keiko, mais Sōta est quasiment sûr de ne pas se tromper : c’est bien Takami. Elle quitte le groupe très vite ensuite sans laisser de traces.

Lino et Sōta interrogent un ancien collègue de Shūji, qui leur explique comment il est possible de créer de nouvelles fleurs. Il les met en contact avec le dentiste Tahara, spécialiste des ipomées. Ce dernier évoque les fleurs mutantes, et qualifie de “fleur de l’illusion” l’ipomée jaune. Une fleur qui avait jadis la réputation d’être maudite, en quelque sorte. Quant à Iba Takami, Sōta apprend qu’elle est diplômée en pharmacie, ce qui correspond à la tradition médicale de sa famille…

Keigo Higashino : La fleur de l’illusion (Actes Noirs, 2016)

— Monsieur Gamō, j’ignore de quelles informations vous disposez, mais vous vous intéressez à cette affaire pour des raisons personnelles. J’imagine qu’elles sont liées au pot de fleur qui a disparu du jardin de M.Akiyama. Je ne sais pas quelle est votre relation avec sa petite-fille Lino, mais elle vous a parlé de cette fleur, et vous en avez déduit que le meurtre était lié aux recherches botaniques de la victime. Vous avez ensuite pris contact avec les policiers chargés de l’enquête, dont je fais partie, et vous avez même interrogé les anciens collègues de la victime. Que pensez-vous de mes déductions ? Me suis-je trompé sur quoi que ce soit ?
Son interlocuteur, qui avait posé sa tasse de café, paraissait toujours à l’aise :
— La seule chose que j’ai à dire est que vos fantaisies ne méritent pas le nom de déductions.

Avec “La fleur de l’illusion”, Keigo Higashino fait une nouvelle fois la preuve de sa maîtrise des intrigues à suspense. On est loin d’un roman d’enquête ordinaire, balisé, collectant les indices et présentant des hypothèses. Le scénario est nettement plus subtil. Lorsqu’on voit se croiser des personnages qui n’ont, au départ, que bien peu de choses en commun, on peut imaginer des "hasards forcés". Une construction voulue par l’auteur, certes. Mais on comprendra finalement que ces liens avaient une solide base. Sans rien dévoiler, il s’agit d’un "sens du devoir" à la japonaise. Une notion probablement assez différente de celle qui animerait des Occidentaux. Car les mystères autour de la curieuse ipomée jaune débutent au temps où Tokyo s’appelait encore Edo.

Si les jeunes Lino et Sōta sont au centre de l’affaire, ne négligeons pas le rôle du policier Hayase. D’ailleurs, c’est une des forces de cet auteur, qui dessine parfaitement l’ensemble des protagonistes, même ceux que l’on entrevoit plus brièvement. À l’exemple de M.Hino qui aura, à un certain moment, une fonction explicative. On aime aussi les formules de courtoisie ou d’excuse à la manière des Japonais, qui ne signifie pas avoir tort ou raison. En marge du sujet, on notera une réflexion au sujet de l’énergie nucléaire au Japon. Il est franchement agréable de se plonger dans les romans, aussi vivants qu’énigmatiques, de Keigo Higashino.

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5 octobre 2016 3 05 /10 /octobre /2016 04:55

Perth est la capitale de l’État d’Australie-Occidentale, une métropole isolée au sud-ouest du pays. Cette ville sert de base à ceux qui travaillent dans "l’outback", le désert australien. C’est au milieu de nulle part que se sont développées des mines, reliées à Perth par avion. Les conditions y sont dures, surtout en été, mais les ouvriers y sont très bien payés. Dans ces exploitations minières, les règlements sont stricts. Pas question de consommer de la drogue, en particulier. Ce qui n’empêche nullement de fréquentes bagarres, les salariés se rattrapant en abusant de l’alcool. Ross est depuis quelques temps intendant à la mine de Gujura, quand un des ouvriers est trouvé mort au petit matin, près de son gros camion.

Originaire d’Angleterre, Melville Barnes était arrivé en Australie deux ans plus tôt. Quand deux policiers de Port Hedland débarquent à Gujura, leur opinion est vite faite : qu’il ait été ivre ou drogué, c’est probablement à cause d’une bagarre qu’est décédé Barnes. Une mort accidentelle, tout simplement. Ross ne croit guère en cette version. Il contacte son ami Anthony Argos, journaliste à Perth. D’origine grecque, ce gay de quarante ans publie régulièrement des articles ayant trait à la drogue. C’est la crystal meth qui, depuis que la ville connaît la prospérité, inonde l’agglomération de Perth. On en fabrique artisanalement dans des labos clandestins, même dans les quartiers cossus. Au risque que se produise parfois une explosion, ce qu’Argos a relaté dans certaines de ses chroniques.

Un assassin parmi les mineurs de Gujura ? C’est possible. Le journaliste se rend sur cette exploitation, à l’initiative de Ross. Il interroge quelques-uns des ouvriers. Willy Town était un ami de Melville Barnes. Il serait bon qu’il témoigne, dans une ambiance plus sereine. Les dirigeants de la société Metallor Corp. n’apprécient pas qu’Argos vienne fouiner à la mine. En réalité, le journaliste a reconnu la victime sur photo. Dans les clubs de Perth, il s’agissait d’un dealer de crystal meth qui se faisait appeler Jim Vox. Sa "compagne" Yuko Burma est une prostituée asiatique. Elle n’avouera assurément rien concernant Barnes, ou Jim Vox. Quant à Willy, il n’est bientôt plus en mesure de témoigner, non plus.

Parmi les caïds des réseaux diffusant la drogue, il y avait le nommé Scaturo. Celui-ci a disparu quelques moins plus tôt. Grâce à son contact chez les flics, le policier Kerry John, le journaliste apprend qu’on a retrouvé la trace de Scaturo sur une île des environs. La vidéo-surveillance de son immeuble confirme ses liens directs avec le milieu de la drogue, avec entre autres Melville Barnes-Jim Vox. Pour Argos, il faudrait se méfier des bikers, qui sont souvent mêlés au trafic de crystal meth. Quant à la voyante Alicia, il se peut qu’elle lui offre une vague piste. Oui, il y a bien une mystérieuse femme derrière certains de ces meurtres. C’est même une spécialiste des explosifs…

Hervé Claude : Crystal City (Éd.de l’Aube, 2016)

Ici, il longeait une cuvette grande comme une vallée où de minuscules fourmis jaunes circulaient tels des modèles réduits. En réalité il comprit, lorsqu’il les croisa, que c’étaient des engins immenses aux roues grandes comme des villas, qui amenaient les cailloux aux "conveyors", les tapis roulants, et aux "crushers", des concasseurs imposants comme des immeubles HLM. Question d’échelle. Ici, tout était multiplié par quatre ou par huit. Ce n’était pas une petite saignée dans la forêt, comme en Guyane : c’était le cratère démesuré d’un volcan qui crachait des millions de dollars. Pour débusquer le filon de minerai, on remuait ciel et terre au sens propre, on griffait sans fin la croûte terrestre.

Depuis près de quinze ans, tous les romans d’Hervé Claude ont pour décor l’Australie. Un pays que ce journaliste de métier connaît fort bien. Cette fois encore, des personnages gays sont au cœur de l’intrigue. De même que les juteux trafics autour de cette drogue de synthèse qu’est la crystal meth. Dans un de ses articles, le héros-journaliste décrit le cas d’un junkie en plein délire abattu par la police. Dans d’autres, il relate certains faits divers ayant un rapport avec cette drogue destructrice.

Mais ce sont surtout les mines et l’évolution de Perth qui sont au centre de l’histoire. Longtemps, la métropole resta éloignée du reste du pays : “C’était donc tout cela qui avait transformé Perth. Les centaines de mines qui essaiment partout dans ce désert vide, dans ce trou noir, ont bouleversé la capitale de l’Australie de l’Ouest. D’une ville tranquille, elle est devenue hystérique, florissante, arrogante, violente… et bien d’autres choses encore.” Quand l’argent coule à flot continu, c’est bon pour l’Économie. Y compris pour celle qui fonctionne en parallèle. Et c’est ainsi que se propage une insécurité criminelle. C’est dans cette ambiance que nous plonge ce très bon roman noir d’Hervé Claude.

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3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 04:55

Été 1979. Dans le nord de l’Alabama, Mud Creek se situe quasiment au confluent de la Tennessee River et de l’Elk River. Âgé de vingt-huit ans, Alvin Lee Fuqua a développé son corps en pratiquant le culturisme, car il visait de devenir Mister América. Il s’était assez bien débrouillé dans des concours similaires. Alvin espérait donc passer à la télé et finir par jouer dans des films avec Burt Reynolds. Sa sœur aînée Alma n’était-elle pas comédienne, aussi ? Certes, cette anorexique ne se produisait que dans une ville des environs. Mais son show au Sam’s Cosmic Café rencontrait un vrai succès. Alvin réalisa qu’il fallait réviser ses prétentions à la baisse : la vie dans son coin tranquille d’Alabama avait des avantages.

Alvin est issu d’une famille qui pratiqua pendant des décennies la contrebande de whisky et la pêche dans le Marais de Beaulah. Il ne reste plus que quelques connaisseurs qui achètent encore l’alcool frelaté. Ça fait belle lurette que le whisky légal est moins coûteux. C’est son meilleur ami, Johnny Ray, quarante-deux ans, qui avait reprit cette activité après les parents d’Alvin. Mais leur principal revenu, ils le tirent de la pêche aux moules. Ils sont quelques-uns à plonger dans la Tennessee River, pour ramener des quantités d’énormes moules. C’est un produit qui intéresse les Japonais, donc les intermédiaires paient bien. Discrètement, Johnny Ray envisage aussi de se lancer dans la chasse aux trésors. Car on trouve des épaves de bateaux dans le chenal, qu’il ne serait pas idiot d’explorer.

Il n’est pas rare que tous les plongeurs pêcheurs de moules du coin se réunissent chez Alvin pour faire la fête, écluser pas mal d’alcool en écoutant de la musique hard, et se taper des filles. Une de ces soirées va être fatale à Johnny Ray. Sa mort fait suite à un problème de décompression en plongée, la maladie des caissons. Un décès forcément très marquant pour leur groupe d’amis, qui voyaient en Johnny Ray un solide exemple. Ce n’est pas Ginger, amante ponctuelle d’Alvin, qui lui remontera le moral. Le shérif Jennings a toujours été plutôt amical. Il avertit Alvin que la veuve de Johnny Ray risque des graves soucis. Donna, trente-huit ans, ne s’occupe pas du tout de ses mômes, Jenny et Deward, déscolarisés depuis les obsèques de leur père.

La situation ne cesse de se compliquer pour Alvin, qui doit prendre en charge les enfants de Donna, puis aussi finalement la veuve de son ami. Entre-temps, Alvin a repris ses exercices de musculation, mais peut-être pas pour retenter le titre de Mister America. Il redoute également d’avoir les mêmes problèmes en plongée que Johnny Ray. Surtout qu’il prévoit de descendre à grande profondeur. Entre Cliff, vétéran du Vietnam ayant pas mal trimardé, tombé amoureux de sa sœur Alma, et Freddy qui ne fume pas que du tabac conventionnel, Alvin peut se demander si son univers retrouvera une certaine sérénité…

Phillip Quinn Morris : Mister Alabama (Éd.Finitude, 2016)

Alvin ne faisait pas très souvent les courses, il n’avait pas besoin d’acheter grand-chose, puisque Freddie, Eddie, Johnny Ray et Cliff apportaient toujours de la bière, des sodas et des légumes frais. Mais depuis la mort de Johnny Ray, Alvin était obigé de faire les courses plus fréquemment. Il se disait qu’avec la disparition de son ami, sa maison avait sans doute cessé d’être un point de ralliement. Ils étaient tous venus les jours suivant l’enterrement, mais la plupart du temps, ils n’étaient restés que quelques minutes. Rien n’était plus comme avant, quand ils débarquaient un pack de bières sous le bras, se demandant pourquoi les femmes avaient cette manie de toujours changer les meubles de place.

Il n’est pas indispensable de ranger cette fiction dans une catégorie précise, roman noir ou polar. Il s’agit plus exactement d’une chronique évoquant une poignée de personnages, dans leur quotidien, au cœur d’un paysage américain spécifique. On est à la toute fin des années 1970, dans un coin de cambrousse d’un État du sud des États-Unis. On présente en majorité des hommes, donc il ne faut pas s’étonner que le langage entre eux soit peu châtié, et même carrément cru. Ce ton direct sonne juste, complétant des portraits très crédibles. Tous ces gens vivotant dans une rentable marginalité s’inspirent de personnes que l’auteur a côtoyées, même s’il appuie la caricature. Ce qui n'interdit pas la finesse.  

Au centre du récit, Alvin n’est pas l’alter ego de l’auteur, ce n’est pas une autobiographie. C’est un héros qui nous est sympathique car, outre une part de liberté qui émane de lui, on sent un potentiel d’initiatives à venir chez cet homme jeune. On sourit souvent à la lecture des incidents et des péripéties ponctuant la vie d’Alvin et de son entourage. Alma, Donna, Ginger et autres, les femmes sont loin d’être absentes dans cette histoire, contribuant de fort belle manière à l’ambiance singulière régnant ici. On ne doute pas que le regretté Harry Crews ait apprécié ce roman : le style n’est pas identique, mais on est dans un esprit proche. Un roman délicieusement original, à savourer.

- "Mister Alabama" est disponible dès le 6 octobre 2016 -

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