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Pourquoi faut-il rééditer les romans d’Émile Gaboriau (1832-1873) ? Parce qu’il fut l’un des grands initiateurs de la Littérature policière, un des pères du roman d’enquête ? Parce que Conan Doyle s’inspira partiellement de M.Lecoq (L’affaire Lerouge) pour créer le personnage de Sherlock Holmes ? Il est vrai que l’impact de Gaboriau fut international : admiré par Valentin Williams, Fergus Hume, Bismarck, Disraeli ; traduit en Angleterre, en Italie, en Espagne, aux États-Unis ou au Japon ; il fut en France admiré par Hippolyte Taine, Francisque Sarcey, Edmond Locard (le fondateur de la police scientifique), Aristide Briand, André Gide, Jean Cocteau, Joseph Kessel, et même Michel Lebrun.
Ce sont là des arguments historiques, mais les meilleures raisons de rééditer l’œuvre de Gaboriau appartiennent aux
lecteurs. Quelles sont les deux qualités essentielles de ses romans ?
D’abord, comme son collègue et ami Paul Féval, Émile Gaboriau possède un sens
narratif exceptionnel. Qu’il décrive une ruelle mal famée un soir de pleine lune, une réunion de bourgeois plus ou moins aisés, une scène champêtre où plane l’ombre d’un mystère, une altercation
entre deux protagonistes, un passage explosif, ou les mille questions qui viennent à l’esprit de l’enquêteur, Gaboriau est toujours juste dans sa manière de présenter les choses. Normal, telle
est la fonction du romancier, peut-on répliquer. Non, à toute époque, certains auteurs se bornent à exprimer leur vision de l’histoire. Dans l’esprit de Balzac, Gaboriau montre une version
réaliste et humaine de ce qu’il décrit. Le public provincial ne connaît pas les immeubles parisiens ? Il en ausculte les particularités. Les lecteurs populaires n’imaginent pas les cercles de
l’aristocratie ou de la haute-bourgeoisie de leur époque ? Il leur montre le véritable aspect de ce monde élitiste. Tout apparaît véridique dans les récits de Gaboriau, grâce à cette fameuse
capacité narrative. Les personnages et leurs tourments nous touchent d’autant plus qu’ils sont exprimés sans effets inutiles.
La seconde qualité de Gaboriau, ce sont ses intrigues ouvertes. Comme chez Alexandre Dumas et chez Paul Féval, tous les éléments mis en place et tous ceux ajoutés au fil du récit permettent d’avancer dans le mystère. En résumé, tout peut se produire ! Le héros malchanceux connaît une embellie, forcément de courte durée, car un personnage annexe gâche le précieux moment de bonheur, avant que surgisse un nouvel espoir, encore assombri par un sinistre coup du sort. Tout cela n’a rien à voir avec du mélodrame. Ce sont les vicissitudes d’une vie sociale, les aléas des choix et des fréquentations, les risques d’espoirs probablement déçus, etc. Gaboriau n'est pas le dernier a exploiter ce puissant moteur qu'est la vengeance, thème éternel depuis la Bible jusqu'à notre époque. Autrement dit, ce que nous raconte Émile Gaboriau serait toujours juste de nos jours. Le monde a changé, ses défauts et ses tares sont éternellement présents. Un “Expert” de la police actuelle ferait-il mieux que M.Lecoq ? Techniquement, possible. Dans certains détails liés à la réalité des gens, c’est nettement moins sûr.
Sans doute est-ce pour ces raisons qu’il est bon de republier les romans de Gaboriau. Non pas pour quelques références “historiques”, certes dignes d’intérêt, mais pour la justesse de leur narration et de leurs intrigues. L'Affaire Lerouge, Le Crime d'Orcival, Monsieur Lecoq, La Corde au cou ont été réédités dans la collection Labyrinthes. Le Petit Vieux des Batignolles a été republié aux Éd.Liana Levy). C’est aujourd’hui l’éditeur Pascal Galodé qui prend l’excellente initiative de rééditer La vie infernale, dans un volume de 568 pages. L’œuvre de Gaboriau mérite ce genre d’hommage. Les lecteurs auront raison de redécouvrir ce talentueux romancier.
L’éditeur nous propose ce survol de “La vie infernale”, évidemment impossible à résumer tant les péripéties sont riches… «Dans la soirée du 15 octobre 1869, le Comte de Chalusse est frappé d’une attaque dans le fiacre qui le ramenait à son luxueux hôtel particulier de la rue de Courcelles. La domesticité se précipite, et l’on fait venir le premier médecin qu’on a pu trouver. Celui-ci laisse peu d’espoir à mademoiselle Marguerite, jeune fille de 20 ans que le comte a retirée d’un orphelinat quelques années auparavant, et dont on peut supposer qu’elle est l’enfant naturelle.
Au cours de la même soirée, un jeune avocat de famille très modeste, mais d’un brillant avenir, Pascal Férailleur, est présenté par un soi-disant ami, le prétendu Vicomte de Coralth, dans un tripot mondain tenu par une personne assez équivoque, Lia d’Argelès. C’est en réalité un piège tendu par le Marquis de Valorsay, un viveur criblé de dettes à qui le Comte de Chalusse, ignorant l’état de ses finances, a promis la main de Marguerite avec une dot de deux millions. Cependant, et pour arriver sans encombre à ses funestes fins, Valorsay a décidé d’éliminer Férailleur ; en effet, le jeune avocat et Marguerite éprouvent l’un pour l’autre des sentiments, sans que le Comte de Chalusse ne sache rien de cette chaste idylle.
Férailleur est alors entraîné dans une partie de cartes et, accusé d’avoir triché sans pouvoir prouver son innocence, voit sa carrière désormais brisée. Comprenant d’où provient le coup, il fait croire à tout le monde son brusque départ pour l’Amérique et, avec sa mère, s’installe sous un faux nom dans un quartier éloigné, d’où il va pouvoir, tel Monte Cristo, préparer sa vengeance et sa réhabilitation. Apparences, illusions, faux nez, ce livre plonge le lecteur dans les ténèbres de l’esprit humain ; esprit dans lequel peuvent naître les forfaitures les plus inattendues et pour qui la félonie et la trahison s’avèrent une qualité. Roman de l’argent et du chantage Gaboriau tisse sa toile où il mêle, mais aussi démêle, habilement personnages et traits humains pour donner une fresque révélatrice d’un Paris du Second Empire bientôt à la veille de la Commune, avec ses rues, ses bas-fonds, ses estaminets, sa police, ses hôtels, ses maisons de jeux, son peuple.»
- Le premier tirage de cette édition comporte des coquilles en grand nombre, suite à une erreur. L'éditeur s'engage à compenser ce désagrément, pour toute personne en faisant la demande. -