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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 04:55

En 1935, Robert Syberten espère devenir metteur en scène pour le cinéma hollywoodien. Venu de l’Arkansas, il ne connaît personne dans ces sphères. Par hasard, Robert rencontre Gloria Bettie, originaire du Texas. Voilà un an que cette figurante tente sa chance, mais “elle était trop blonde et trop petite, et avait l’air trop âgée. Bien habillée, elle aurait pu attrayante ; mais même alors, je n’aurais pas dit qu’elle était jolie” pense Robert. Gloria a tendance à être cafardeuse, suicidaire. Ils s’inscrivent en couple à un "marathon de danse" où les gagnants recevront un prix de mille dollars. Ça se passe sur la jetée-promenade de Santa Monica, dans une grande bâtisse sur pilotis, qui était autrefois un dancing populaire. On y a aménagé une piste de deux cent pieds de long sur trente de large, avec des loges autour pour le public et une estrade pour assurer l’animation.

Gloria et Robert forment le couple n°22, parmi les amateurs et les professionnels qui sont venus concourir. C’est leur capacité d’endurance qui départagera les candidats en couples. En particulier quand les organisateurs auront l’idée de "derbys", courses où ils tournent en rond sur la piste. Les derniers seront à chaque fois éliminés. C’est parti pour des centaines d’heures de danse, en continu, même s’ils marchent en cadence plutôt que de danser. On a prévu des courts moments de repos, et un personnel médical en cas de soins à donner. Il se produit des frictions entre Gloria et un autre couple, la partenaire étant enceinte et n’ayant pas sa place ici. On verra également l’arrestation d’un des concurrents, repris de justice meurtrier, et la disqualification d’une jeune participante mineure. Ces incidents sont autant de bonne publicité pour le "marathon de danse".

Robert et Gloria ont une admiratrice sexagénaire dans le public : Madame Layden. Elle les encourage quotidiennement. Elle parvient même à leur trouver un sponsor, une marque de bière, pour un petit coup de pouce. Madame Layden aura son heure de gloire, lorsque l’animateur la présentera au public. Au fil des heures, des jours, la fatigue s’accumule. Robert a parfois des crampes, Gloria fait des malaises. Les autres vont-ils mieux ? À bout de nerfs, l’un d’eux sort un couteau et menace les organisateurs. Un peu plus de spectacle avec une cérémonie de mariage dans le cadre du "marathon" ? Gloria s’y refuse, bien que ce soit doté d’une prime. Des dames représentant une ligue de moralité interviennent, en exigeant l’arrêt de cet évènement. Gloria n’hésite pas à leur jeter à la face l’hypocrisie de leur action. L’affaire est médiatisée, encore de la publicité pour ce "marathon de danse".

Pourtant, l’épisode va se terminer tragiquement. D’abord, parce que des coups de feu sont échangés au bar de la salle de spectacle, causant une victime. Surtout, parce que Robert va se retrouver devant le tribunal, pour un procès où il risque la condamnation à mort. En a-t-il pris son parti ? Peut-être que Gloria avait raison, qu’il ne pouvait y avoir de meilleur dénouement. Qui peut comprendre le geste de Robert ?…

Horace Mac Coy : On achève bien les chevaux (1935 – Folio)

Publié en 1935, “On achève bien les chevaux” est le premier roman d’Horace Mac Coy (1897-1955). Ce livre a connu un regain de notoriété à partir de 1969, ayant été adapté au cinéma par Sydney Pollack, avec Jane Fonda, Susannah York, Michael Sarrazin, Bonnie Bedelia. Bien que se déroulant à l’époque de la Grande Dépression des années 1930 aux États-Unis, il s’agit d’une histoire intemporelle. Ne voit-on pas l’équivalent télévisuel de nos jours, avec des jeunes gens et de jolies filles, artistes cherchant à se distinguer dans des castings et autres programmes de télé-réalité ? Du spectacle, et l’espoir de gagner le pactole (Mille dollars 1935 équivaudraient à plus de quinze mille dollars actuels). On peut encore citer les équipes d’animation des talk-shows, interchangeables, souvent dénués de talent ou de compétence. Notoriété et fric, la motivation ne change guère.

La puissance de ce roman d’Horace Mac Coy ne vient pas de son suspense, puisque le sort de Robert nous est connu. Le premier atout, c’est l’ambiance de ce "marathon" : “L’arbitre donna un coup de sifflet et tous les spectateurs surexcités se levèrent comme un seul homme. Les clients d’un marathon de danse n’ont pas besoin d’être préparés aux émotions fortes. Dès qu’il arrive n’importe quoi, ils s’échauffent d’un seul coup. Sous ce rapport, un marathon de danse ressemble à une course de taureau.” À l’intérieur du microcosme des danseurs, s’il y a de la tension, ce n’est pas la rivalité qui domine, mais le sentiment qu’ils ne doivent "rien lâcher". Tenir, malgré la douleur ou les incidents. Rester en lice, peu importe si le show est médiocre, si tout cela est ridiculement tapageur.

L’autre atout principal, c’est évidemment le couple n°22, Gloria et Robert. Dépressive, elle a déjà compris qu’Hollywood ne lui ouvrirait jamais ses portes, qu’elle aurait mieux fait de réussir sa tentative de suicide au Texas. Robert, lui, se contenterait de réaliser un court-métrage s’ils gagnaient. Pour prouver qu’il a une âme de cinéaste ? Il essaie de calmer sa compagne dans ses moments d’énervement. Des passages savoureux, tel celui où Gloria réplique face aux dames de la ligue de moralité : “Toutes vos ligues de vertu, de morale et tous vos foutus clubs féminins… pleins de vieilles fouineuses et de punaises de sacristie qui n’ont pas rigolé depuis vingt ans et qui piquent une jaunisse quand elles voient que les autres se paient un peu de bon temps… Pourquoi les vieilles peaux comme vous ne s’arrangent-elles pas pour se soulager de temps en temps ?”

Des losers, des oubliés de la réussite, des perdants ? Sans doute, oui. Mais les portraits nuancés montrent qu’il sont des êtres humains, pas moins respectables que la moyenne. Un grand roman noir.

Horace Mac Coy : On achève bien les chevaux (1935 – Folio)

Lire aussi ma chronique sur "J'aurais dû rester chez nous" d'Horace Mac Coy :

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23 juillet 2016 6 23 /07 /juillet /2016 04:55

Août 1980, la chaleur pèse sur Vizentine, village de deux mille habitants dans les Vosges. La famille Leheurt est d’ici depuis toujours. Maria, la mère, vivait dans leur maison, avec Maurice, surnommé Mo, son fils de cinquante-quatre ans. Le cerveau de Mo ne fonctionne plus depuis quatre décennies, du jour où une grenade a explosé, le blessant à la tête. Son frère Stéphane, qu’on appelle Fane, était présent : il perdit quatre doigts d’une main. Fane est aujourd’hui âgé de quarante-sept ans. Il habite à Saint-Miehl, ne revenant à Vizentine que de temps à autres. Fane est maintenant en couple avec la très belle Lilas, vingt-deux ans. Elle était la compagne de leur voisin, Claude Shawenhick, mais cet alcoolo brutal la battait. Alors que Fane, même s’il boit aussi beaucoup et s’emporte parfois, est bien plus gentil. Surtout, s’afficher avec une fille jeune et si séduisante, ça flatte Fane.

Maria est décédée dans un accident de la route, à cause d’un camion. Quand Lilas et Fane débarquent en 2CV au village ce vendredi-là, on ne les a même pas prévenus que c’était aujourd’hui, les obsèques. Il va devoir se charger de Mo, qui n’a qu’une hantise : ne pas aller à l’hôpital. Fatigué, Fane doit réfléchir à la suite. Même si son frère qui a des "cases emmêlées" l’agace, il ne l’enverra pas à l’hôpital, non. Ils resteront ici, dans la maison de leur famille, tous les trois : Fane, Mo et Lilas. Et puis Fane écrira des romans policiers. Il en a lu des tas, c’est pas compliqué d’écrire un polar. Puisqu’il sera tranquille, il va pouvoir se consacrer à l’écriture. D’ailleurs, il ne tardera pas à acheter une machine, rien qu’à lui. Tant pis s’il "rame" pour s’en servir, au début. Mo s’occupera de la maison, Lilas lui montrera comment faire, et Fane picolera sa bière en écrivant des polars.

De part et d’autre de la maison des Leheurt, il y a les deux bâtiments du garage Voke. Olivier Voke et son cadet André sont de la même génération que Fane, des quadras. Pour agrandir leur garage, ils veulent racheter la maison de Maria. Désormais, c’est jouable, car André Voke en est certain : Fane avec sa pute et son frère taré, ils ne lui feront pas bien longtemps barrage. Minable séducteur, André essaie d’approcher Lilas, mais Mo veille et la jeune femme n’est pas stupide. Elle a réussi a gagner la confiance de Mo : quand il est triste, Lilas se montre rassurante. Et déterminée envers et contre tous : “La vérité, c’est que je vais me marier avec Fane, et que ça embêtera tous ceux qui le prennent pour un bon à rien. Mais il est intelligent. Il a la maison et la tranquillité. Il va écrire des livres, et moi je serai mariée avec lui, et on gardera Mo dans la maison.”

Fane est allé déménager les maigres affaires qui étaient restées à Saint-Miehl. Il a la mauvaise idée de ramener Claude Shawenhick avec lui, pour montrer sa maison à l’ex de Lilas. Ça boit encore beaucoup, en cette occasion. Même si Lilas garde ses distances avec Shawenhick, cet imbécile insistera fatalement. Et Fane s’énervera, tout aussi logiquement. Du côté Voke, ça ne s’arrange pas non plus pour Fane. Peut-être a-t-il une idée, si cruelle soit-elle, pour contrer les Voke…

Pierre Pelot : L’été en pente douce (Fleuve Noir, 1981)

Difficile, et même impossible, de dissocier ce roman de l’excellent film de Gérard Krawczyk (1986), qui en est l’adaptation. Jean-Pierre Bacri est exactement Fane, Jacques Villeret incarne parfaitement Mo, Guy Marchand est un André Voke idéal, et Jean Bouise aussi en jouant son frère Olive, Jean-Paul Lilienfeld convainc dans le rôle du lourdaud Shawenhick. Et surtout, on ne peut oublier la magnifique prestation de la regrettée Pauline Lafont. Elle “est” totalement Lilas, compréhensive avec Mo, patiente avec Fane, rugueuse face aux hommes qui ne voient que son corps. Oui, c’est Lilas qui est au cœur de l’affaire, radieuse et consciente de la fragilité de la situation. Pauline Lafont le démontra avec talent. Le film fut tourné dans la région toulousaine, mais dans le livre, Pierre Pelot s’inspire pour Vizentine de sa commune : Saint-Maurice-sur-Moselle.

Pour la petite histoire, Pierre Pelot raconta dans le magazine Fiction (n° 317, avril 1981) que ce roman faillit ne jamais être correctement publié. Le manuscrit fut refusé par tous les grands éditeurs français : “Résultat, ce bouquin termine sa carrière avant de la commencer – j'en suis certain – aux éditions Kesselring qui sont en train de sombrer... qui, en tout cas, remuent une merde noire. Fermons la parenthèse, sur le néant total des articles de presse concernant à ce jour et à ma connaissance ce roman – sauf un rot délicat d'un mongolien quelconque dans une revue chatoyante que je ne citerai pas : donc, comme je le disais, le néant.” (source Ecrivosges.com). C’est sa publication dans la collection Engrenage du Fleuve Noir qui va lancer ce roman. Il est réédité par cet éditeur à la sortie du film, puis paraît chez J’ai Lu, avant de figurer au catalogue Folio policier.

L’adaptation cinéma fut très proche du scénario du roman, sauf pour les scènes finales. Il n’est pas indispensable de souligner le savoir-faire de Pierre Pelot : il donne une tonalité, une force à cette histoire simple. À travers les portraits de ses personnages, mais autant en évoquant la méchanceté autour d’eux. Y compris celle des enfants, qui se moquent de Mo. Fane ne veut pas d’enfant, Lilas en voudrait naturellement. C’est aussi un des thèmes abordés. Le climat de bêtise, de jalousie, attisé par les garagistes voisins, contribue au malaise. Un roman noir de premier ordre, à redécouvrir, à relire.

Bienvenue dans la commune de Pierre Pelot.

Bienvenue dans la commune de Pierre Pelot.

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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 04:55

Le policier Francis Favenin, trente-six ans, passe ses vacances avec son épouse Christine, trente-deux ans, dans le Val de Loire, du côté de Saumur. Si Favenin est attentif à la santé de sa femme, sujette à une insuffisance cardiaque, c’est un homme masquant l’amertume de son caractère. Ça remonte peut-être à quelques années, depuis que son collègue et seul ami Barnero a été abattu en opération. Francis Favenin s’interroge sur leur voisine de vacances, Hélène Dassa. Par hasard, elle est venue en aide à Christine alors qu’elle faisait un grave malaise. Reconnaissante, son épouse s’est arrangée pour qu’Hélène séjourne en Val de Loire auprès d’eux. Cette jeune femme affirme écrire un roman, faisant même des repérages à Nantes. En réalité, elle reste en contact avec Raymond Aulnay, ami d’allure maladive, qui la tient informée des projets de Dan Rovel, actuellement emprisonné.

Voilà plusieurs années, un caïd surnommé le Mandarin dirigeait un club de jeu, se faisant passer pour un honnête d’affaires. À cause de lui, la corruption régnait dans cette ville, touchant même certains policiers. Ce qui hérissait le flic Barnero, qui songeait à quitter le métier. Beau-Sourire et Lupo, les sbires du Mandarin, furent chargés de supprimer le frère d’Hélène Dassa, et de saccager la boîte de nuit de celui-ci, qui refusait le racket du caïd. À cette occasion, Dan Rovel – ami de Dassa – vint trop tard en aide à Hélène. Violentée, il la fit soigner, en se promettant de se venger du Mandarin. Avec son comparse Viletti, Rovel planifia la mort du caïd, tout en se ménageant un alibi grâce à Raymond Aulnay. C’est au club du Mandarin que Dan Rovel et Viletti l’exécutèrent. Beau-Sourire et Lupo ne purent s’interposer à temps. Hélas, un autre homme arrivé à ce moment-là fut tué.

Pour Favenin, dès le début, l’affaire s’annonce véreuse : le commissaire n’envisage pas d’inculper Beau-Sourire et Lupo. Favenin fait pression sur son supérieur afin d’être chargé de cette enquête. Au club du défunt Mandarin, les deux sbires se croient sans doute protégés par le commissaire corrompu. Ils ont tort : Favenin se montre sans pitié. Lupo a compris qu’il ferait mieux d’aller se réfugier chez son cousin garagiste, à Saumur. Il donne le nom de Dan Rovel, rapidement être arrêté par la brigade antigang et torturé. Lorsque Favenin est en présence du suspect, alors en piteux état, il essaie de l’obliger à avouer le nom du tueur. Le policier est conscient que Rovel n’est pas coupable. Mais, puisqu’il refuse de collaborer, Favenin va l’enfoncer. C’est ainsi que, jouant au prisonnier-modèle, Rovel est incarcéré depuis quatre ans, et pour de très longues années encore.

Puisque les circonstances ont fait qu’Hélène Dassa s’est rapprochée du couple Favenin, Dan Rovel envisage de s’évader. Le chétif Raymond Aulnay est prêt à lui apporter toute son aide. Néanmoins, Hélène se pose des questions. Si Dan s’évade et se venge de Francis Favenin, il deviendra toute sa vie un fugitif. Et puis, ça risque de nuire fortement à la santé de Christine, envers laquelle Hélène éprouve de la sympathie…

Pierre Vial Lesou : Un condé–La mort d’un condé (Fleuve Noir, 1970)

Publié sous le titre initial “La mort d’un condé”, ce polar a connu un certain succès grâce à son adaptation cinématographique. En 1970, aussitôt après la publication du livre, Yves Boisset l’adapta sous le titre “Un condé” (autre qualificatif pour "flic"). Michel Bouquet incarnait le policier Favenin, plus cynique et froid encore que le personnage d’origine. Michel Constantin jouait le rôle de Viletti, Françoise Fabian celui d’Hélène. Avec aussi Bernard Fresson, Pierre Massimi, Rufus, Gianni Garko, Théo Sarapo, Henri Garcin, Anne Carrère (future romancière sous le nom d’Anne de Leseleuc). Le portrait négatif du policier incita le ministre de l’intérieur de l’époque, Raymond Marcellin, a faire censurer ce film. Il n’y parvint pas, mais offrit ainsi une certaine publicité à “Un condé”. Théo Sarapo, dernier protégé d’Édith Piaf, décéda dans un accident de la route peu avant la sortie du film.

Pierre Vial Lesou fait preuve d’une belle virtuosité en alternant les scènes du présent et du passé, afin d’éclairer l’ensemble de l’affaire. Il s’agit bel et bien d’un roman criminel très sombre. Quelques pincées d’humour (avec le maton de la prison où se trouve Rovel, avec un adjudant-chef de gendarmerie en dilettante chez les Favenin, ou dans la description du maladif Raymond), mais c’est plutôt l’ironie mordante qui domine. La part de psychologie est apportée par le personnage d’Hélène. Tonalité noire, mais si Favenin est au centre de l’intrigue, l’auteur fait en sorte que ce flic ne soit pas omniprésent dans le récit. Issus du banditisme ou de la police, tous les protagonistes ont une fonction réelle dans l’histoire. Un polar captivant, à découvrir ou à relire.

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20 juillet 2016 3 20 /07 /juillet /2016 04:55

Anglais, Gilbert Woodbrooke est marié à Naoko, une Japonaise. Ils vivent à Londres, avec leurs deux enfants de douze et dix ans, Ken et Naomi. Photographe, Gilbert commence à bénéficier d’une petite notoriété dans ce milieu artistique. Sa spécialité, ce sont les photos fétichistes avec de belles Japonaises. En ce mois de juillet 1994, une exposition lui est dédiée à la galerie "Deep" de Tôkyô. L’endroit appartient à Julius B.Hacker, reconnu en ce domaine, qui apprécie l’amour avec de jolies Japonaises. Gilbert Woodbrooke se rend à Tôkyô pour cet évènement, ce sera son septième voyage dans ce pays depuis 1979. S’il parle très correctement la langue, Gilbert lit mal le japonais écrit. Ce qui n’est nullement indispensable vis-à-vis des modèles bénévoles qu’il photographie.

N’étant pas très argenté, Gilbert bivouaque avec son sac de couchage dans une boutique sado-maso, où sont employés la ravissante Natsuka Mori – une de ses modèles, et le petit ami de celle-ci, Hiroaki. Pas le grand confort, mais suffisant. Le patron de la boutique va lui offrir une carte téléphonique truquée, permettant des appels gratuits, ce qui l’aide à rester en contact avec sa famille et ses amis locaux. D’ordinaire, les Japonais s’avèrent courtois, mais une séance photo avec Natsuka sur le toit d’un immeuble décrépi est sur le point de mal tourner, dès le début de son séjour. On présente à Gilbert la jeune Satomi, qui pourrait lui servir de modèle, mais elle n’est pas vraiment attirante. Avec Natsuka, le photographe se montre trop maladroit dans sa quête amoureuse pour qu’elle accepte.

Quand arrive la soirée branchée d’inauguration de son expo, le bilan est assez déprimant pour Gilbert. Zéro photo vendue, et zéro côté drague : il n’est pas loin de penser que ce nouveau voyage est une connerie. À cause de la chaleur caniculaire peut-être, son genou enflé a besoin de soins, ce qui entraîne des frais supplémentaires. Les finances de Gilbert, déjà limitées, virent de plus en plus au rouge. Lors d’une soirée en l’honneur d’un éditeur, l’Anglais repère quelques jeunes filles pouvant devenir ses modèles. Mais celles-ci sont encadrées par des yakusas, des mafieux qui veulent racketter Gilbert. Même s’ils frappent le photographe, il n’a pas les moyens de payer. Ce qui le fait passer du statut de "gaijin" (étranger) à celui bien moins honorable de "keto" (métèque).

Après cette altercation, l’Anglais fait la connaissance de Takeshi Terakoshi, qui paraît être un homme puissant. Il veut faire traduire son livre, bien que Gilbert s’en sache incapable. L’essentiel était de sortir des griffes des yakusas avant de rejoindre à dîner quelques amis. Outre Julius B.Hacker et la chaude Takako, qui met son appartement à la disposition de Gilbert s’il le souhaite, il y a là Akiko. C’est une hôtesse de l’air avec laquelle Gilbert a des relations épisodiques. Cette fois, l’Anglais risque de ne pas atteindre son but avec la belle Akiko. Ce qui assombrit encore le bilan négatif de ces coûteuses "vacances" au Japon.

Un tremblement de terre effraie Gilbert, puis c’est une Aïkawa – dont il ne se souvient pas – qui cherche à le joindre. Il préfère rester auprès de la séduisante Natsué, espérant échapper avec elle au fiasco sexuel de ce voyage. Gilbert va bientôt être confronté à des "uyoku", yakusas défendant l’idéologie d’extrême-droite. Certes, ce n’est pas le cadavre de l’Anglais que l’on retrouvera dans une photocopieuse, mais – s’il est encore temps – Gilbert espère pouvoir prendre l’avion pour retourner à Londres…

Romain Slocombe : Un été japonais (Série Noire, 2000)

Romain Slocombe avait déjà tout un parcours artistique à son actif, quand il publia ce livre : bande-dessinée, photographie, illustrations, romans-jeunesse, réalisation de films. Mais ce premier opus de sa tétralogie "La crucifixion en jaune" (quatre titres publiés chez Gallimard, puis Fayard) marque une étape dans sa carrière. Il va désormais se consacrer, pour l’essentiel, à l’écriture – même s’il reste par ailleurs photographe émérite. Depuis, il a été couronné par plusieurs prix littéraires : Prix Arsène Lupin et Prix Mystère de la critique 2014 (pour "Première station avant l’abattoir"), Prix Calibre 47, Trophée 813 et Prix Nice Baie des Anges 2012 (pour "Monsieur le Commandant"). Malgré ces succès, cet écrivain et artiste chevronné qu’est Romain Slocombe reste flegmatique – peut-être est-ce dû à ses origines britanniques ? – et d’une simplicité amicale. Un auteur fort sympathique.

Nul doute que cet “Été japonais” publié en 2000, raconté à la première personne, s’inspire des tribulations nippones de Romain Slocombe. Comme ce Gilbert Woodbrooke, n’est-il pas alors marié à une Japonaise et photographe fétichiste ? Outre l’intrigue flirtant avec le genre polar, c’est surtout à une exploration du Japon, de sa culture et de ses coutumes, de sa criminalité aussi, qu’il nous invite. Notons une autodérision toute british, car ce Gilbert n’a rien d’héroïque, ni de tellement glorieux. Pas un "keto", terme méprisant utilisé par les yakusas à son encontre, mais pas un séducteur charismatique, loin s’en faut. Une fiction palpitante, qui nous initie à quelques aspects tokyoïtes, et permet de mieux connaître l’œuvre de cet excellent auteur.

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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 04:55

Dans les années 1950, “le Vieux” est un des chefs des services secrets français. Dix ans plus tôt, durant la guerre, on surnommait déjà ainsi cet agent aujourd’hui quinquagénaire. À l’époque, ses missions le conduisirent dans l’Allemagne nazie. Telle cette nuit de 1942, où il tenta de saboter un dépôt de carburant à Hambourg, et frôla la mort. “Le Vieux” était accompagné cette fois-là par Sergueï Kalekine, agent russe parlant français, qui parvint à s’en tirer, croyant que son comparse était mort. En 1953, “le Vieux” croise de nouveau par hasard Kalekine, de passage à Paris. Il passe pour un simple employé de la diplomatie soviétique, mais “le Vieux” obtient bientôt des informations plus précises.

Depuis onze ans, Sergueï Kalekine a progressé dans les cercles du pouvoir russe. Son rôle réel est plus obscur : “un dangereux mégalomane, ivre de sa propre puissance occulte et toujours désireux d’en obtenir davantage. Dangereux pour l’URSS et pour les autres nations, à cause de l’influence néfaste qu’il pouvait exercer. Bref, dangereux pour la paix mondiale.” C’est ainsi que “le Vieux” organise une opération pour intercepter Kalekine. Il ne suffit pas de l’enlever, car les autorités russes réagiraient aussitôt. Il faut procéder à un échange, remplacer Sergueï Kalekine par un sosie capable de faire illusion.

Au printemps suivant, “le Vieux” s’arrange pour piéger Gilbert Moranne, qui ressemble beaucoup à Kalekine. S’il compte prochainement épouser Nicole Bénard, fille de bonne famille, Gilbert se laisse séduire par la belle Nadine Erlanger au service du “Vieux”. Quand il réalise la situation, les services secrets ont fait en sorte que la disparition de Gilbert n’inquiète personne dans son entourage. Encadré par Noël et Raoul, sous l’œil du chien Caïd, il est retenu dans une propriété de Seine-et-Oise, où il apprend à devenir Sergueï Kalekine. Gilbert n’a d’autre choix que d’assimiler tout ce qui concerne celui qu’il doit remplacer. Néanmoins, il espère se sortir de ce guêpier, le moment venu. C’est assez illusoire.

Lors d’une conférence à Genève, quelques mois plus tard, Sergueï Kalekine fait partie de la délégation soviétique. Jouissant de bien plus de liberté que la plupart des Russes, il en profite pour faire un détour vers Paris, par la route. C’est sur ce trajet que “le Vieux” a programmé dans les moindres détails l’enlèvement de Kalekine, ainsi que sa substitution immédiate par Gilbert Moranne. Raoul et Noël appliquent le plan prévu, kidnappant le Russe dans une ambulance. De ce véhicule, c’est finalement Gilbert qui sortira sous les traits de Sergueï Kalekine, afin d’être pris en charge par ses compatriotes soviétiques. En profiter pour révéler son identité ? “Le Vieux” lui a expliqué pourquoi ce serait impossible.

Chauffeur de taxi "dans ce civil", Noël risque de subir quelques ennuis, accompagnés de coups sévères. Car un enquêteur de la MVD, la police secrète russe, doute qu’il s’agisse d’un banal accident, Kalekine étant une personnalité. Après avoir recueilli des indices, puis rendu visite à Noël – qui joue au naïf, il se rend à la clinique où est hospitalisé le faux Kalekine. Suspicieux, l’homme de la MVD pense à un possible trucage. Quand il affronte le policier, Gilbert incarne un Kalekine plus vrai que nature, directif à souhaits. L’enquêteur ne néglige pas une autre piste : Nadine Erlanger. Tandis qu’en France, “Le Vieux” met la pression sur Kalekine, Gilbert arrive à Moscou – en terrain glissant…

G.Morris : Un trou dans le rideau de fer (coll.Un Mystère, 1956)

Ce roman d’espionnage de Gilles-Maurice Dumoulin date de 1956. Traducteur, il est aussi auteur sous le pseudo de G.Morris. Parmi ses six premiers titres précédents publiés sous ce nom dans la collection Un Mystère, il vient alors d’être récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière 1955 pour “Assassin, mon frère”. C’est un polar réaliste sur la vie au camp Philip-Morris et dans Le Havre détruit durant la guerre. Stakhanoviste de l’écriture, Gilles-Maurice Dumoulin s’est lancé dans le genre le plus "vendeur" de ces années-là : le roman d’espionnage. La menace soviétique inquiète en ces temps de Guerre Froide. Les lecteurs ont l’impression d’en mieux comprendre les enjeux en lisant ces livres-là.

Beaucoup de titres d’espionnage ne sont que des romans d’aventure, parfois teintés d’un exotisme de pacotille, ou d’une noirceur artificielle. Certains auteurs s’avèrent plus justes dans ces fictions. C’est le cas de Gilles-Maurice Dumoulin, qui décrit avec un réalisme indéniable les méthodes des services secrets. Environ dix ans plus tard, la disparition de Mehdi Ben Barka en est un bon exemple. Entre l’Ouest et l’Est, chacun des camps utilise tous les renseignements possibles. On s’échange quelquefois des prisonniers, ou bien on kidnappe un agent de l’ennemi aux fins d’interrogatoire. Certes, le roman d’action reste de la fiction, issue de l’imagination de l’auteur. Pourtant, ces pratiques existaient. Passionné de science, G.M.Dumoulin insiste déjà sur l’importance des chercheurs, concernés par les dangers du surarmement.

En quoi ce livre signé G.Morris se démarque-t-il par ailleurs de la production courante ? Si on y trouve une petite part d’humour, l’auteur place surtout le lecteur "en immersion" dans l’histoire. Bien que le projet du “Vieux” soit compliqué à mettre en place, il est simple à comprendre. Sans chercher à ajouter des mystères superfétatoires, l’auteur est factuel dans la narration : voilà les personnages, voilà le plan, voilà l’opération et ses conséquences. Loin d’être basique, l’intrigue se déroule avec limpidité sous les yeux du lecteur. Du rythme et du suspense, un contexte crédible et quantité de péripéties, c’est ce que nous attendons : ce que nous offre ce pro du roman qu’est G.Morris.

Gilles-Maurice Dumoulin est décédé le 10 juin 2016, à l’âge de 92 ans. Il est toujours possible de lui rendre hommage : il suffit de découvrir ou de relire ses nombreux livres (y compris ceux de la série Vic St Val).

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16 juillet 2016 6 16 /07 /juillet /2016 04:55

Agent de l’Intelligence Service, les services secrets britanniques, James Bond est encore convalescent après une précédente mission mouvementée. Son supérieur «M» lui confie une affaire en apparence moins dangereuse, sous le soleil de l’île de la Jamaïque. L’agent de l’I.S. à Kingston et son assistante ont soudainement disparu. Une fugue amoureuse ne semble pas envisageable. James Bond va donc remplacer cet agent défaillant, pour une enquête concernant l’île de Crab Key, tout près de la Jamaïque. À l’origine, c’est un endroit protégé pour une espèce d’échassiers rares, les spatules roses, mais on y exploite aussi le guano. Depuis que l’île a été cédée au Dr Julius No, on note qu’il n’y a quasiment plus de ces oiseaux sur Crab Key. Selon «M», la mission consistant à observer ce qui se passe là-bas ne doit pas comporter de vrai risque pour 007.

À Kingston, James Bond entre en contact avec les officiels anglais gouvernant l’île. Il a fait engager le pêcheur local Quarrel, surtout afin qu’il l’aide à approcher de Crab Key, situé à trente milles au nord de la Jamaïque. Bond ne tarde pas à comprendre qu’il est repéré, de jolies Chinoises jouant les espionnes. Il en a confirmation quand il frôle la mort à cause d’un scolopendre, insecte venimeux, placé dans son lit, à l’hôtel. Sur une pirogue, Quarrel et Bond gagnent Crab Key à la voile, se faisant discrets afin d’échapper aux radars. Dès le matin suivant leur accostage, Bond croise une jeune fille dénudée. Menant une vie de sauvageonne, Honeychile Rider (dite Honey) vient sur l’île pour ramasser des coquillages précieux, ayant une valeur marchande. Elle prétend avoir vu un terrible dragon sur Crab Key, ce que l’agent 007 a du mal à croire.

Bond, Honey et Quarrel sont bientôt la cible d’une mitrailleuse les visant depuis le bateau des gardiens de l’île, au service du Dr No. Après les premières salves, s’ensuit un jeu de cache-cache entre le trio et les sbires, avec leurs chiens féroces. Bond est maintenant sûr que la question des échassiers rares en masque d’autres : “Que cachait l’énigmatique Dr No ? Que craignait-il ? Pourquoi ne reculait-il devant rien, même pas devant le meurtre, pour empêcher tout être humain de prendre pied sur son territoire ?” Après un léger répit, leurs ennemis envoient les gros moyens contre le trio. “La Chose” est un engin au pouvoir destructeur. James Bond et Honey se retrouvent vite prisonniers. Néanmoins, ils sont traités en invités par deux belles Chinoises, sœur Lily et sœur Rose. Un peu de repos et de confort rendra à l’agent 007 l’énergie dont il a besoin pour la suite.

C’est dans une salle installée sous le niveau de la mer que James Bond fait connaissance avec le Dr Julius No. Né à Pékin, fils unique d’un pasteur missionnaire allemand et d’une Chinoise de bonne famille, c’est à Shanghai que débute son parcours dans la criminalité. Il fait preuve d’une mégalomanie sans borne : “Je suis un maniaque. J’ai la manie de la puissance.” 007 est conscient que le Dr No ne laisse jamais repartir les témoins, qu’une mort atroce les attend, Honey et lui. Il va devoir trouver une issue, afin de sortir vivant des griffes de ce monstre…

Ian Fleming : Dr No (1958) – James Bond –

Cette aventure de James Bond n’est pas la première écrite par Ian Fleming. Son héros apparaît initialement dans “Casino Royal” (1953), “Dr No” étant le sixième opus de la série (1958). Mis à part “Les diamants sont éternels” (1956) et “Moonraker” (1955) publiés chez Gallimard en 1957-58, les romans de Ian Fleming sont plutôt négligés par l’édition française : c’est chez Presses Internationales que sont publiés d'abord les romans de James Bond. La production de romans d’espionnage est alors pléthorique, les héros créés par des romanciers français ne se différenciant guère de ceux imaginés par des Anglais ou des Américains. James Bond 007 ne marque pas les esprits plus qu’un autre. D’autant que si Ian Fleming nous décrit un homme sportif et de belle allure, il n’a pas de visage.

C’est Sean Connery qui, incarnant le rôle de 007 dans le film de Terence Young (sorti en France en 1963), lui donne un aspect concret. “James Bond 007 contre Dr No” est la première adaptation cinématographique dédiée au personnage créé par Ian Fleming. Le succès est au rendez-vous. La prestation de la sculpturale Ursula Andress dans le rôle de Honey Rider n’y est pas pour rien. L’exotisme jamaïcain y contribue également. Quant à la prestance de Sean Connery, elle est certainement plus charismatique que l’allure des héros de films jouant les espions. Le scénario est très proche de l’intrigue du roman.

L’éditeur Presses Internationales avait publié le livre en 1960 : à l’occasion de la diffusion de “James Bond 007 contre Dr No”, il sort une nouvelle édition, illustrée avec quelques-unes des photos du film. En 1962, “Opération tonnerre” était paru chez Plon. Dès 1964, c’est cet éditeur qui va éditer et republier toute la série des James Bond (hors ceux dont Gallimard a les droits). Au cinéma, d’autres acteurs ont succédé à Sean Connery, ce qui cultive le mythe de ce personnage. Certes, le contexte mondial a évolué depuis la Guerre Froide de ce temps-là. Les tensions internationales persistent, le marché de l’armement reste florissant, et l’instinct de domination existe toujours chez ceux qui veulent mettre en péril l’équilibre planétaire. C’est pourquoi ce genre de roman d’action – riche en péripéties – se lit, ou se relit, avec un plaisir évident.

Deux pages de "Dr No" dans sa version illustrée de 1963.

Deux pages de "Dr No" dans sa version illustrée de 1963.

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10 juillet 2016 7 10 /07 /juillet /2016 04:55

À l'issue de la première guerre mondiale, Séraphin Monge est âgé de vingt-trois ans quand il retourne dans sa région natale. Il a obtenu un poste de cantonnier à Lurs, dans la vallée de la Durance. Sa famille tenait autrefois un relais de poste un peu plus loin, à Peyruis. De la propriété qui appartenait à son père, ne reste que leur maison "la Burlière", les terres ayant été vendues entre-temps. Car un drame s'y joua alors que Séraphin était encore un bébé. Trois inconnus égorgèrent Félicien Monge, sa femme la Girarde, et le Papé, père de celle-ci, ainsi que les deux frères aînés de Séraphin. Scène sanglante, terrifiante selon les témoins. Trois ouvriers étrangers venus de l'Herzégovine furent arrêtés et bien vite guillotinés, pour ce monstrueux crime. Sauf que les victimes avaient été tuées avec un tranchet, couteau purement local, que le trio de suspects ne possédait pas.

Orphelin, Séraphin Monge fut élevé chez les Sœurs de la Charité. Ensuite, c'est au métier de forestier qu'il s'initia durant son apprentissage. Puis ce fut la guerre : Séraphin sortit sans trop de dégâts de la grande boucherie. Contrairement à Patrice Dupin, fils d'un riche notable des environs, affichant désormais sa "gueule cassée" qui effraie ou rebute. Patrice tente de sympathiser avec Séraphin, même si le fils Monge n'exprime aucun sentiment. Ce dernier n'en montre pas plus envers les jolies filles du coin, qui tournent autour de lui. Que ce soit la jeune Rose ou la belle Marie, voire Charmaine la sœur peu attirante de Patrice, il n'encourage nullement leurs approches de séductrices. Séraphin ne s'inquiète guère non plus de Zorme, le sorcier redouté aux alentours. Car, rongé par le manque d'une mère durant son enfance, le jeune Monge s'est fixé une mission : détruire la Burlière.

Après avoir brûlé tout le mobilier et les vêtements restant après sa famille, Séraphin a ôté les tuiles du toit, entamé la charpente. Jusqu'au printemps suivant, il va démolir la maison. Ultime témoin, un vieux moine moribond lui confirme que les trois assassins étaient bien des hommes d'ici, qu'ils visaient précisément Monge et sa famille. Séraphin découvre une boîte singulière dans la maison. Elle contient de nombreux Louis d'or ayant appartenu à son père, et surtout trois reconnaissances de dettes. Des prêts dont le remboursement devait intervenir le lendemain du jour où toute la famille fut égorgée. Pour Séraphin, l'identité des coupables est établie. Le boulanger Célestat Dormeur n'est autre que le père de Marie. Le fabricant d'huile Didon Sépulcre est celui de Rose. Quant à Gaspard Dupin, forgeron devenu grand propriétaire, il s'agit évidemment du père de Patrice.

Ces trois-là n'ont pas vu d'un bon œil le retour au pays de Séraphin Monge. Les parents de Rose et ceux de Marie voudraient dissuader leurs filles de tourner autour de lui. De son côté, Gaspard Dupin se méfie de Séraphin, dont le comportement lui semble empreint de folie. Il est vrai que le jeune Monge le surveille. En l'absence de Dupin, son fils Patrice a invité Séraphin à déjeuner, avec sa sœur et leur mère sourde. Le soir-même, alors que Gaspard Dupin rentre à sa propriété, il est victime d'une noyade. Il est bientôt établi que ce n'est pas accidentel. Séraphin n'a pas occasionné ce décès. C'est Patrice qui est arrêté et emprisonné, bien qu'également innocent. Célestat Dormeur et Didon Sépulcre sont de plus en plus sur leurs gardes…

Pierre Magnan : La maison assassinée (Éd.Denoël, 1984 – Folio)

Pierre Magnan (1922-2012) se fit connaître dans le domaine du roman policier à partir de 1977 avec la série des enquêtes du commissaire Laviolette. “Le sang des Atrides”, premier titre ayant pour héros ce policier provençal, fut récompensé par le Prix du Quai des Orfèvres 1978. C'est avec “La maison assassinée”, que Pierre Magnan rencontre en 1984 un immense succès : plus de cent mille exemplaires vendus. Couronné par le Prix Mystère de la critique 1985 et le prix RTL Grand Public, ce roman a la faveur des lecteurs, avant même d'être adapté au cinéma par Georges Lautner, avec Patrick Bruel dans le rôle de Séraphin Monge, en 1988.

Cette réussite s'explique par plusieurs facteurs. Pierre Magnan a déjà une certaine expérience en tant qu'auteur, quand il écrit ce livre. On le constate par la fluidité de la narration et, bien que le scénario soit riche en personnages, on les situe aisément. À cela s'ajoute l'aspect régional : Pierre Magnan évoque des paysages qui lui sont familiers, des décors qu'il fréquente depuis toujours. Il les imaginent quelques décennies plus tôt, les décrivant tels qu'ils étaient autour de 1920, recréant l'ambiance d'alors. Bien documenté, il évoque aussi les us et coutumes locales du passé provençal.

La vengeance est un thème éternel dans la Littérature policière. Elle prend ici une forme intrigante. Autre bel atout : les romans placés dans le contexte de la Grande Guerre et de ses suites n'étaient pas si nombreux dans les années 1970-1980 : on peut citer “Jules Matrat” (1975) de Charles Exbrayat, ou “Le boucher des Hurlus” (1982) de Jean Amila. Mais on se servait plus souvent de la 2e Guerre Mondiale, plus récente, que du premier conflit du 20e siècle. Nul doute que cette originalité put contribuer au succès de ce livre.

C'est probablement le personnage central, Séraphin Monge, qui apporte une force supplémentaire à cette histoire. On sent que c'est un garçon pétri de douleur, plutôt que de rancune. Tourner la page est essentiel pour lui, la destruction de cette maison où fut assassinée sa famille reste au fond insatisfaisante. N'importe quel psy nous dirait que "ne pas savoir" empêche d'avancer. Ainsi, Séraphin est dans l'impossibilité de s'engager vis-à-vis des jeunes femmes qui le courtisent, ni de vraiment sympathiser avec Patrice. Pudeur ou froideur ? Il se situe entre ces deux sentiments, peut-être. Costaud et fragile à la fois, son portrait nuancé le rend parfaitement humain.

Voilà un chef d'œuvre de Pierre Magnan à redécouvrir, d'autant qu'il est régulièrement réédité chez Folio policier.

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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 04:55

Producteurs de cinéma, Georges et Christine Cannonges ont réuni quelques personnes dans leur propriété de Seine-et-Marne, pour finaliser un projet de film. Dont le sujet est l'histoire du boxeur Jo Marcus, présent parmi les invités. Jo étant connu d'un large public populaire, cela contribuera certainement au succès du film. Qui sera réalisé par le cinéaste italien Ugo Ferraccio, venu avec sa séduisante épouse Antonella. La cote de ce réalisateur est en baisse, certes, mais il s'agit d'un projet plus modeste que ceux des grosses sociétés de production. Bella Bardem, star montante, jouera le principal rôle féminin, tandis que Roger Belmont incarnera Jo Marcus. Pour l'acteur, doté d'une belle prestance, c'est enfin l'occasion de montrer son talent, peut-être la dernière.

Parmi les présents, il y a aussi Jacqueline, la jeune secrétaire de Georges Cannonges, qui affiche un air strict. Et Sophie, que Roger Belmont surnomme La Teigne, la sœur aigrie de Christine. Dans le couple de producteur, c'est Christine qui possède une certaine fortune. Georges s'est montré habile à faire fructifier son argent. Toutefois, pour le projet en cours, il a besoin d'un partenaire à 50 % : Serge Hartmann. Ce dernier est arrivé, mais c'est son associé bègue Van Hoorbeeke qui doit apporter la somme, en billets de banque. Belmont reste sceptique sur la conclusion de ce projet de film : “Des fantoches, voilà ce que nous étions. Des marionnettes dansant un ballet ridicule au sein d'un monde sans consistance où nous bâtissions, sur des marécages, de sordides châteaux en Espagne.”

Malgré l'orage qui gronde cette nuit-là, Georges et les invités batifolent dévêtus autour de la piscine. C'est alors qu'arrive Van Hoorbeeke, qui trouve spirituel de semer une pagaille vestimentaire dans le groupe. À peine l'a-t-on aperçu que Van Hoorbeeke disparaît. Tout le monde le cherche durant le reste de la nuit, mais on ne découvre que sa voiture, vide. À vrai dire, c'est le pactole qu'il apportait dans sa serviette que tous veulent retrouver. On ne tarde pas à s'accuser mutuellement. Il est possible que l'un d'eux se soit grimé en Van Hoorbeeke pour perturber la situation. Belmont et la secrétaire Jackie se rapprochent un peu, s'interrogeant tous deux sur le financement du film, tenant davantage de la combine que d'une opération sérieuse. On n'est pas dans les hautes sphères du cinéma, ici.

Georges encourage Belmont à coucher avec Christine, afin que lui-même puisse sauter la belle Antonella Ferraccio. Le cadavre de Van Hoorbeeke est bientôt repéré au fond du vieux puits de la propriété. Pas question d'alerter la police, car chacun mesure le scandale qui s'ensuivrait. D'ailleurs, l'essentiel est de récupérer la grosse somme en billets qu'il transportait. Il ne suffit pas de retrouver la serviette, en réalité. Une autre victime, par noyade nocturne dans la piscine, sera à déplorer…

G.Morris : Arnaque-party (Fleuve Noir, 1982)

Petit hommage supplémentaire à Gilles-Maurice Dumoulin, décédé le 10 juin 2016 à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Traducteur émérite, scénariste des San-Antonio au cinéma, il écrivit plus de deux cent romans policiers et d'espionnage, ou d'anticipation, dont la série signée Vic St Val. Publié au tout début des années 1980, “Arnaque-party” est typique de ses romans à suspense. L'action étant immédiatement lancée, le lecteur est entraîné par le rythme narratif. Le mystère naît des circonstances décrites, tout naturellement. Quant aux personnages, ce sont leurs faits et gestes qui nous renseignent sur eux.

Le petit univers évoqué, ce n'est pas la crème de la production de films : “Le cinéma est un drôle de racket. Il y a producteurs et producteurs. Au meilleur bout, les maisons chevronnées dont la parole vaut un contrat. Au plus mauvais bout, les Serge Hartmann, qui n'ont encore jamais rien fait dans ce domaine, mais qui décident un beau matin de produire un long métrage…” Ces combinards, assez nombreux jusqu'aux années 1970, étaient en voie de disparition avec l'évolution du métier, au temps de ce roman. Ici existe une "unité de lieu", la propriété des Cannonges : pour autant, les scènes sont variées, sans risquer le côté théâtral. Ça reste dans le registre du polar de comédie, avec des moments très drôles, bien sûr. Néanmoins, Gilles-Maurice Dumoulin exploite une véritable intrigue criminelle, puisque l'on compte des victimes et un assassin. N'oublions pas les auteurs de cette génération, relisons leurs livres : ils possédaient un savoir-faire certain.

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