Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 04:55

Le nouveau client de l’avocat Perry Mason se nomme J.R.Bradbury. C’est un notable d’une quarantaine d’années, venu de la ville de Cloverdale. Un certain Frank Patton y a escroqué bon nombre de gens, autour d’un prétendu projet de film hollywoodien. Ce n’est pas le genre d’affaires qui passionnent les District Attorneys de Cloverdale, ni de Los Angeles, ces arnaques devant beaucoup à la crédulité des victimes. Patton fit miroiter un rôle à une jeune femme de la ville, âgée de vingt-quatre ans, Marjorie Clune. Elle est restée dans l’anonymat depuis qu’elle l’a suivi à Los Angeles. Bradbury engage Perry Mason pour qu’il la retrouve, et au besoin soit son défenseur, car il n’exclut pas d’épouser cette Marjorie.

L’avocat charge le détective privé Paul Drake de collecter des renseignements sur Frank Patton. À Cloverdale, ce n’était sûrement pas sa première escroquerie. Qu’il ait commis d’autres méfaits pourrait les aider. Un autre homme est à la recherche de Margy. Robert Doray est un jeune dentiste peu fortuné de Cloverdale. Il semble très épris de la jeune femme, et prêt à tout pour elle, lui aussi. Paul Drake ayant trouvé l’adresse de Patton, l’avocat se rend à l’appartement de l’arnaqueur. Il y découvre le cadavre fraîchement poignardé de Frank Patton. Une voisine ayant entendu une altercation dans ce logement, entre une femme et l’occupant, a appelé un agent de police. Perry Mason fait semblant de n’être jamais entré dans l’appartement, se plaçant dans une mauvaise situation.

L’avocat déniche l’endroit où se cache Margy. C’est chez son amie Thelma Bell, elle aussi victime des promesses mensongères de Patton. Toutes deux nient l’avoir tué, mais elles ne peuvent qu’être fortement suspectées. Thelma a un alibi, mais Mason doute. Quand il interrogera l’homme en question, des petits détails relativiseront le témoignage favorable. Pour Bradbury, aucune hésitation sur l’identité du coupable : c’est le Dr Robert Doray. Il est, de son point de vue, essentiel de préserver l’innocence de Marjorie. Les inspecteurs de police Riker et Johnson s’invitent au bureau de l’avocat, afin de déterminer le rôle de celui-ci. Perry Mason s’en tient à sa version : il n’est pas entré dans l’appartement.

Une soi-disant Vera Cutter s’est adressée au détective Paul Drake. Elle a décrit Bob Doray comme un type irritable et brutal, jaloux de Patton, venu à Los Angeles pour supprimer son rival. Mais l’identité de cette Vera Cutter est carrément incertaine, de même que son témoignage. Drake apprend que le couteau ayant service d’arme du crime appartenait bel et bien à Robert Doray. Ce qui le rend plus suspect que jamais. Pour les policiers Johnson et Riker, l’avocat l’est tout autant. Perry Mason peut espérer que le sergent O’Malley, de la Criminelle, soit moins obtus…

Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017)

Ce qui est notre plus grand handicap, expliqua Mason, c’est ce concours. Aux yeux de l’Américain moyen, une fille qui n’hésite pas à se faire photographier les jambes et les cuisses nues est un être sujet à caution. Vous me direz que ces concours sont répandus chez nous, qu’ils sont presque devenus une institution nationale. N’empêche. En son for intérieur, chaque homme, chaque femme considère que les lauréates d’un tel concours sont plus ou moins des jeunes filles perdues.
— Je vois, répéta Bradbury. D’ailleurs, je tiens à vous prévenir que vous n’avez pas besoin de vous justifier à mes yeux. Vous entreprenez ce que vous voulez pour arriver au résultat que je désire. Je ne vous sous-estime pas non plus. Vous êtes probablement le meilleur avocat de cet État et je sais que, quoi que vous fassiez, ce sera au mieux des intérêts dont vous aurez été chargé. La seule chose que je vous rappelle, c’est qu’en aucun cas Margy ne doit payer pour ce crime. Et pour la sauver, je n’hésiterais pas à impliquer qui que ce soit. Vous entendez, Maître ? Qui que ce soit…

Erle Stanley Gardner : Jeu de jambes (Perry Mason L’avocat justicier, Omnibus, 2017)

Piqûre de rappel pour cet ‘Omnibus’ rassemblant sept romans d’Erle Stanley Gardner, avec pour héros l’avocat Perry Mason : Cœurs à vendre, La prudente pin-up, Jeu de jambes, L’Hôtesse hésitante, Gare au gorille, La nymphe négligente, La vamp aux yeux verts. Le titre évoqué ici, “The Case of the Lucky Legs”, la troisième enquête de Perry Mason, fut publié en 1934. Il parut en français sous le titre “Jambes d'or” aux Éditions Arthaud en 1949. Puis il fut publié en français dans une nouvelle traduction d’Igor B.Maslowski, sous le titre “Jeu de jambes”, dans la collection Un Mystère des Presses de la Cité, en 1956. C’est de cette traduction qu’il s’agit ici.

En postface de ce dernier ‘Omnibus’, Jacques Baudou recense les adaptations cinéma et télé des enquêtes de Perry Mason. Il évoque les comédiens qui incarnèrent ce personnage à l’écran. “The Case of the Lucky Legs” fut adapté au cinéma en 1935, par le cinéaste Archie Mayo. Warren William était Perry Mason, et Geneviève Tobin tenait le rôle de Della Street. Avec Patricia Ellis (Margie Clune), Lyle Talbot (Bob Doray), Peggy Shannon (Thelma Bell), Porter Hall (Bradbury), Craig Reynolds (Frank Patton), Allen Jenkins (Drake). De 1934 à 1936, Warren William endossa le personnage de l’avocat dans quatre films. Selon Jacques Baudou, Geneviève Tobin fut une excellente Della Street, son unique prestation dans ce rôle. De 1957 à 1966, furent tournés 271 épisodes de 60 minutes dans la série Perry Mason. En décembre 1959, fut diffusée aux États-Unis une adaptation-télé du même roman, avec Raymond Burr (Perry Mason), Barbara Hale (Della Street), et William Hopper (Paul Drake).

Pour situer l’avocat et son état d’esprit, voici deux courts extraits qui en disent long. Une clarification face à son client : “Vous m’avez engagé pour représenter vos intérêts, mais je suis votre avocat et non votre employé. Ma situation pourrait se comparer à celle d’un chirurgien. Si vous en aviez un, que vous avez chargé de vous opérer, vous ne lui diriez certainement pas comment s’y prendre…” Par ailleurs, Della Street s’inquiète que son patron prenne trop de risques : “Mais vos confrères ne jouent pas au détective. Ils attendent que la police débrouille le mystère et se contentent ensuite de défendre l’accusé qui fait appel à eux. — Question de tempérament, Della. — Avec le vôtre, vous vous trouvez souvent impliqué dans des crimes… C’est vrai, si vous n’étiez pas comme ça, vous ne seriez pas Perry Mason.” Un professionnel, aux méthodes souvent hors normes, donc.

Partager cet article
Repost0
7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 04:55

Festival d’Avignon, au milieu des années 1970. En vacances, le détective David Morgon y accompagne son amie comédienne Magdalena Balka. C’est en leur présence que Nadine Casarès, vingt-six ans, est agressée à la terrasse d’un bar, place de l’Horloge. Issue d’une famille bourgeoise, le père étant cardiologue à Montpellier, Nadine a rompu avec les siens pour devenir actrice de films X et de théâtre pornographique. Avec son compagnon Sonny Reeves – un Noir américain – et leur troupe, elle jouait dans un spectacle érotique à la chapelle des Pénitents Blancs, à Avignon. Après l’agression, Nadine a été soignée dans une clinique, mais n’a pas tardé à s’enfuir et à disparaître volontairement. David Morgon suppose que c’est à cause de ses déboires parisiens, car elle est connue de la police.

Nadine et Sonny étant des consommateurs de marijuana, le détective découvre bientôt qui supervise le trafic de drogue local. C’est un nommé Henri Méjean, qui tient un bistrot en ville. Celui-ci ne se montre nullement coopératif, niant connaître le couple. Néanmoins, Morgon tient une piste. Il assiste clandestinement à une négociation entre Sonny et un homme mûr, l’Américain réclamant une rançon à l’autre en échange de Nadine. C’est alors que le détective est sévèrement assommé. On le jette bientôt d’un pont sur la Durance, le laissant pour mort. Peu de temps auparavant, un autre type y a d’ailleurs perdu la vie. Heureusement, Morgon est costaud, s’en tirant sans trop de dégâts. Il pense comprendre la combine montée par Sonny et Nadine, afin de récupérer un maximum de fric.

Le détective va fureter du côté de Montpellier, à la recherche de la famille de Nadine. Sa mère Mireille Casarès y habite bien, mais elle est partie pour Avignon. De retour dans la Cité des Papes, Morgon prend contact avec elle. Mireille Casarès semble tout ignorer des récents problèmes de sa fille, et de cette fameuse rançon. Elle engage le détective afin d’éclaircir la situation. L’inspecteur Boutang, avec lequel Morgon avait sympathisé lors de l’agression de Nadine, mène lui aussi son enquête sur l’affaire, le couple étant introuvable. Dans un mas de la région, le détective tombe sur le cadavre d’un des protagonistes. Il va s’intéresser à Germain Pradines, un politicien du Vaucluse. Ancien ministre, il s’est rallié au Gaullisme sous la 5e République, et espère être réélu député aux prochaines élections.

Germain Pradines habite un château au milieu de ses propriétés du côté d’Entraygues, le domaine d’Authon. C’est dans cette demeure que Morgon retrouve Mireille Casarès, future épouse du politicien. Quand le détective aura établi le rôle de Méjean dans l’affaire, celle-ci semblera close ou presque. Encore faut-il qu’il retrouve Nadine, si possible en vie…

David Morgon : Tirez le premier, monsieur le ministre (Fleuve Noir, 1977)

— Voici comment je vois l’affaire, repris-je. Depuis que la police a fermé leur fameux théâtre porno, Sonny Reeves et Nadine Casarès sont sur la paille. Certes, ils ont monté une nouvelle troupe de théâtre, mais ils bouffent de la vache enragée et vivent dans des conditions plutôt miteuses. Nadine, qui a l’air d’avoir une mentalité de vaincue, se résigne de son infortune. Ce n’est pas le cas de Reeves, qui a toujours vécu des femmes et veut continuer à le faire. Il sait que les parents de sa maîtresse sont riches et il veut en profiter…
— Je commence à piger, murmura rêveusement Magda.
— Il paye d’abord un toquard pour faire semblant de tuer Nadine, place de l’Horloge, avant-hier soir. Il faut qu’on croie que la vie de la jeune femme est en danger, que quelqu’un veut lui faire la peau. La mise en scène était parfaitement réussie puisque, le premier, je suis tombé dans le panneau…

David Morgon (1941-2008) était professeur de lettres. De 1974 à 1987, il publia trente-six romans dans la collection Spécial-Police du Fleuve Noir. Il se servit du nom de son héros, un Lyonnais circulant en Volvo, amateur de cigarillos, de gastronomie et de bons vins, pour signer les polars de cette série. Les enquêtes de ce détective sont dynamiques, dans la tradition du genre, sans être d’une originalité absolue. Intrépide, le personnage prend souvent des mauvais coups, mais sa ténacité l’emporte toujours. Son instinct lui dicte de suivre telle piste plutôt qu’une autre, et de suspecter à peu près tout le monde.

Classique et solide, donc. En y ajoutant des allusions érotiques parfois très évocatrices, ou quelques scènes fort sanglantes, suivant ainsi les tendances des romans policiers de l’époque. Selon le témoignage de Jean-François Coatmeur, à la fin de sa carrière, David Morgon regrettait quelque peu de ne pas avoir obtenu une meilleure consécration. Il est vrai que ce héros n’est peut-être pas l’égal de Nestor Burma. Malgré tout, il s’agit de bons scénarios, “divertissants” comme les a qualifiés le Dictionnaire des Littératures Policières, de Claude Mesplède. Paru en 1977, le présent roman en donne un exemple. En outre, il a le mérite de se dérouler en marge du célébrissime Festival d’Avignon.

Partager cet article
Repost0
1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 04:55

À New York, au cœur des années 1960. Âgé de trente-deux ans, le lieutenant Kerrigan est un policier efficace, quoiqu’un peu trop vif dans certains cas. Suite à l’interpellation d’un conducteur ivre, Frank Kerrigan risque quelques ennuis. Car ce fils d’avocat, soutenu par le témoignage de sa fiancée, est puissant. C’est ainsi que Kerrigan est rétrogradé simple sergent, muté dans les rues peu reluisantes de Staten Island. C’est à peine mieux quand il est affecté au Service Spécial. Il y est assisté par Jane Boardman, jeune stagiaire pas du tout aguerrie. Leur mission consiste à piéger les satyres pervers, Jane servant d’appât. Leurs résultats sont très bons. Peut-être est-ce pour ça qu’on les associe à l’affaire Reddy.

Les frères Reddy sont des caïds de la pègre, en attente de leur procès. Des témoins ayant pu les incriminer ont été éliminés. Le troisième, un certain D.Brown, fut leur comptable. Il ignorait les malversations de ses clients. Depuis neuf mois, de nombreux inspecteurs ont essayé de le retrouver, vainement. Ils n’ont pas ménagé leurs efforts, mais son ancienne adresse est caduque, et les traces administratives et bancaires n’ont rien donné. Il y a peu de chances que Kerrigan et Jane en découvrent plus. Malgré tout, ils se rendent dans l’immeuble où vécut ce Brown, dont personne ne se souvient. Ils retrouvent le précédent gardien des lieux, qui se montre coopératif. Selon lui, Brown était un veuf vivant là avec une fillette de moins de dix ans. La gamine était souffreteuse, timorée, solitaire.

Kerrigan et Jane obtiennent bien une autre adresse, mais ce n’est que le garde-meubles que Brown chargea de son déménagement. Deux sbires des frères Reddy ont, d’ailleurs, suivi la même piste que le duo, quelques temps plus tôt. Chercher un père et sa fille peut s’avérer plus aisé pour Kerrigan et Jane. Même s’il existe plusieurs écoles dans ce quartier new-yorkais, c’est une voie à explorer. Il se confirme que la fillette maladive se nomme Mary Brown, mais les enseignants ne savent ce qu’elle est devenue, plusieurs années s’étant écoulées. De retour au dernier domicile connu, le duo rencontre un voisin. Celui-ci avait réussi à apprivoiser la petite Mary, qui lui fit des confidences. Utiles indices.

Kerrigan et Jane commencent à mieux cerner l’univers familial des Brown. L’épouse étant décédée, il n’est pas idiot de s’adresser aux pompes funèbres, pouvant avoir des archives. La petite Mary étant en mauvaise santé, il faudrait retrouver le médecin traitant, ou ses fiches de patients. Ce n’est pas du côté des Stein, les parents Juifs pratiquants de Mme Brown, qu’ils auront de l’aide. Via les écoles du secteur, Jane pense avoir repéré Brown et Mary. Manquant d’expérience, sa trouvaille n’aboutit qu’à une impasse. Toutefois, il reste au duo d’autres possibilités, en exploitant tout ce qu’ils trouvent autour de la petite Mary. C’est urgent, car le procès des Relly approche…

Joseph Harrington : Dernier domicile connu (Série Noire, 1966)

— Un acte de décès, répondit Kerrigan, c’est une vraie mine de renseignements. Ça vous apprend une foule de chose. Par exemple, le nom et l’adresse du médecin qui a soigné le défunt au cours de sa dernière maladie. Si c’est un médecin de famille, il soigne peut-être encore Brown ou la petite Mary ? À New York, les gens déménagent pour un oui ou pour un non, mais ils aiment bien garder le même médecin. Celui-là connaîtrait peut-être l’adresse actuelle de Brown, et du même coup leur apporterait la solution de tous les problèmes. Autre chose : les entreprises de pompes funèbres ont des registres sur lesquels les gens venus présenter leurs condoléances inscrivent leurs noms. Ça, ça peut être précieux ! Personne ne sait rien de Brown, ni de sa famille, ni de ses origines. Il se peut qu’un frère, une sœur, un oncle ou une tante ait inscrit son nom et son adresse. Et qui saura sans doute où habitent aujourd’hui D.Brown et Mary…

L’Américain Joseph Harrington (1903-1980) fut l’auteur d’une trilogie ayant pour héros le policier Frank Kerrigan, publiée dans la Série Noire : Dernier domicile connu (1966), Le voile noir (1967), La dernière sonnette (1970). Si le premier titre est resté dans les mémoires, c’est parce que “Dernier domicile connu” a été transposé au cinéma par José Giovanni, en 1970. Lino Ventura et Marlène Jobert incarnent les principaux personnages, versions françaises de Kerrigan et de Jane. Un duo qui fonctionne bien, et un rôle sur mesure pour Lino Ventura, entre rudesse et sensibilité. Très beau succès public.

Le roman de Joseph Harrington relève de la "procédure policière" absolument classique, et de qualité supérieure. La première subtilité consiste à nous présenter les mésaventures initiales du policier Kerrigan, lieutenant rétrogradé injustement. Le deuxième élément est que sa nouvelle partenaire est une jeune femme. Au milieu des années 1960, même aux États-Unis, on trouvait sûrement peu d’enquêtrices dans la police. Troisième point de cette intrigue : au départ, le mystère est total au sujet du nommé Brown, patronyme d’une grande banalité. En découvrir davantage que leurs collègues ayant planché sur la question durant de longs mois, creusant toutes les pistes, c’est carrément improbable.

D’autant que l’action se passe à New York, mégalopole en mutation permanente. On y déménage souvent, peu d’infos à attendre du voisinage ni des gardiens d’immeubles ; les noms des rues ont pu changer, des témoins éventuels sont décédés entre-temps. Kerrigan et Jane ont toutefois un avantage : “C’est ça qu’il y a d’épatant dans cette mission… On a affaire à des gens bien. Ça nous change !” dit la jeune policière. S’il existe une notion de banditisme dans l’histoire, le duo n’est pas directement confronté à la pègre. L’obstination et le sens du détail, ainsi qu’une certaine complémentarité, leur permettra d’aller au bout de leurs investigations. Un excellent suspense à redécouvrir, ça ne fait aucun doute.

Partager cet article
Repost0
14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 04:55

Cet ‘Omnibus’ rassemble sept romans d’Erle Stanley Gardner, ayant pour héros l’avocat Perry Mason : Cœurs à vendre, La prudente pin-up, Jeu de jambes, L’Hôtesse hésitante, Gare au gorille, La nymphe négligente, La vamp aux yeux verts. En postface, Jacques Baudou évoque les comédiens qui incarnèrent ce personnage à l’écran, en tête desquels Raymond Burr. Il recense les adaptations télé et cinéma des enquêtes de Perry Mason.

Les romans d’Erle Stanley Gardner connurent très vite un immense succès. Aux États-Unis, bien sûr, car un avocat défendant généralement de jolies femmes dans des situations compliquées, c’était une formule excitante. En France aussi où, dès 1936, les premiers Perry Mason furent traduits dans la collection Le Scarabée d’Or, des éditions Gallimard. C’est surtout après-guerre, dans les années 1950, que l’auteur devint un des piliers de la collection Un Mystère, aux Presses de la Cité. C’est ainsi que Perry Mason connut une grande popularité chez les lecteurs français.

Les intrigues de cette série de suspenses ne se résument pas aux procès, aux plaidoiries, tels de simples "romans de prétoire". Elles débutent par un cas très énigmatique, avec son lot de détails insolites. L’avocat et sa secrétaire Della Street ne sont jamais dupes de la version initiale – souvent mensongère en grande partie – qui leur est présentée. Que des clientes les prennent pour des naïfs amuserait plutôt le duo. Bien qu’assisté par Paul Drake, détective privé, c’est Perry Mason qui mène ensuite les investigations. Il n’est pas rare que, au gré des nombreuses péripéties, l’avocat se trouve impliqué en personne dans un crime, risquant sa carrière. Ce qui ne l’inquiète que modérément, car il se sait assez habile pour s’en sortir. Ensuite, quand vient le moment de plaider au tribunal, à lui d’être malin et subtil pour désigner le vrai coupable, et les arcanes de l’affaire.

Parmi les sept romans proposés dans l’Omnibus “Perry Mason L’avocat justicier”, survolons-en deux qui sont exemplaires des dossiers traités par Perry Mason.

Erle Stanley Gardner : Perry Mason L’avocat justicier (Omnibus, 2017)

“La prudente pin-up (1949)” - À Los Angeles, l’avocat Perry Mason défend les intérêts du jeune Finchley, sérieusement blessé dans un accident de voiture. Au service de l’avocat, le détective Paul Drake a passé une annonce pour retrouver un témoin de l’affaire. Le courrier anonyme reçu par Perry Mason apparaît trop explicite pour ne pas être un peu douteux, ce que pense aussi Della Street, la secrétaire de l’avocat. Mason fait ainsi la connaissance de Lucille Barton, une ravissante jeune femme, empêtrée dans son dernier divorce en date. Elle a été témoin de l’accident, en effet. Ce qui conduit Perry Mason au propriétaire de l’automobile, Stephen Argyle. Un second témoignage affirme que le coupable de l’accident est un nommé Daniel Caffee.

Ce dernier admet sa faute, et accepte d’indemniser le jeune Finchley. L’avocat se demande pourquoi on l’a d’abord mis sur la piste de Stephen Argyle. Et ce que lui veut vraiment Lucille Barton, dont l’histoire semble aussi confuse que peu crédible. Perry Mason et la jeune femme découvrent bientôt dans le garage de Lucille Barton le cadavre d’un certain Pitkin. Or, ce dernier est l’ancien époux de Lucille, et le chauffeur d’Argyle. L’avocat commet l’erreur de laisser la jeune femme téléphoner seule à la police. Ce qu’elle ne fait pas, et ce qui place Perry Mason dans une situation embarrassante. Même si le lieutenant Tragg n’est pas hostile envers l’avocat, il est chargé de l’incriminer dans ce meurtre-là.

Car un témoin a vu le couple au moment de la découverte du cadavre de Pitkin, alors que Lucille prétend ne l’avoir trouvé que plus tard. En outre, une empreinte de Mason figure sur l’arme du crime. L’avocat doit jouer avec la police et la presse, afin de contrecarrer le témoignage gênant pour lui. Cela lui donne l’occasion de ridiculiser le sergent Holcomb, son vieil adversaire peu scrupuleux. Toutefois, au tribunal, lors de l’audience préliminaire du procès intenté contre Lucille Barton, l’avocat doit jouer serré. Il s’agit de démontrer autant sa propre innocence que celle de sa cliente. Pour ça, face à l’argumentaire du D.A. Hamilton Burger, il doit prouver le rôle précis de chacun des protagonistes…

Tragg prit les clés que lui tendait Perry Mason et les examina avec attention tandis que son front se plissait.
— J’en ai tout naturellement déduit, enchaîna Mason, que Miss Barton désirait me voir obtenir le renseignement sans prendre la responsabilité de me le fournir. Aussi, quand elle est venue ici avec Arthur Colson, hier après-midi, j’ai profité de sa présence à mon bureau pour me rendre dans son appartement et ouvrir le secrétaire avec cette clé. Tout a parfaitement fonctionné, et il y avait bien un revolver ainsi qu’un petit agenda dans le casier supérieur droit. Si donc, lieutenant, vous pouvez découvrir la personne qui a écrit cette seconde lettre, vous ne serez probablement plus très loin de l’assassin de ce Pitkin, à supposé que vous ne vous soyez pas trompé et qu’il ait bien été assassiné…

“Gare au gorille (1952)” - L’avocat Perry Mason a récupéré des documents – journaux intimes et photographies – ayant appartenu à Helen Cadmus, une très belle jeune femme au cœur d’un dossier mal élucidé. Elle était la secrétaire du riche Benjamin Addicks. Par une nuit de tempête, alors que le yacht de son patron voguait vers l’île de Catalina, Helen Cadmus disparut en mer. Accident, suicide ou meurtre ? On peut supposer qu’Addicks fit en sorte d’étouffer l’affaire, ce dont il a le pouvoir. Alors que Mason et sa collaboratrice Della Street étudient les journaux d’Helen Cadmus, un émissaire d’Addicks offre à l’avocat une forte somme pour ces documents. Ce que Mason refuse, et ce qui titille d’autant plus sa curiosité. Que Benjamin Addicks possède quelques gorilles captifs et d’autres singes, qu’il soumet à des expériences scientifiques cruelles, ne le rend guère sympathique.

Par ailleurs, Addicks est en conflit avec une ancienne employée âgée d’environ cinquante ans, Mrs Joséphine Kempton, qu’il accuse de lui avoir volé un bijou et une montre. Perry Mason et Della Street trouvent là l’occasion de rencontrer Addicks chez lui. Sa propriété sécurisée a plutôt l’allure d’une prison d’État. Il augmente son offre financière pour les documents d’Helen Cadmus, mais l’avocat refuse toujours. Par contre, Mason ne tarde pas à dénicher la preuve de l’innocence de Mrs Kempton pour les vols. Elle lui en sait gré, ayant obtenu un petit pactole pour les désagréments qu’elle a endurés. Mrs Kempton témoigne de ce qu’elle sait sur la disparition d’Helen Cadmus. Sur le yacht, la séduisante jeune femme bronzait volontiers en petite tenue, et espérait être remarquée pour faire du cinéma. Était-elle proche d’Addicks par romantisme ou par intérêt ? Difficile de le préciser.

De chez Addicks, Mrs Kempton appelle au secours Perry Mason, qui rapplique bien vite. Un des gorilles s’est échappé de sa cage et a assassiné Benjamin Addicks. La police interroge l’avocat et Joséphine Kempton, sans brusquer celle-ci, qui est remise en liberté. Mason demande au détective privé Paul Drake de chercher un maximum de renseignements sur Addicks. Quantité de questions se posent sur l’origine de la fortune du défunt, sur la façon dont il négociait ses affaires – y compris à l’insu de ses deux principaux conseillers, sur les expériences d’hypnoses tentées avec les gorilles, et autres secrets d’Addicks. Mrs Kempton maintient son extravagante version du meurtre de Benjamin Addicks par un gorille énervé. Aucun jury de tribunal n’y croirait. La police possède de nouveaux éléments incriminant Mrs Kempton. L’avocat va encore devoir prendre des risques pour qu’éclate la vérité…

Comme, pour se rapprocher du paravent, Mason contournait un énorme bureau, il aperçut une femme effondrée derrière le meuble. La lumière tombait d’aplomb sur son visage et Mason n’eut aucune peine à reconnaître Mrs Kempton.
Alors l’avocat se précipita derrière le paravent. Un homme était étendu à plat ventre sur le lit, un grand couteau à découper enfoncé jusqu’au manche dans son dos. Le sang avait inondé le couvre-lit et éclaboussé le mur. En se penchant sur ce qui n’était visiblement plus qu’un cadavre, l’avocat découvrit une autre blessure, aux bords déchiquetés, sur le côté du cou.
Comme il ne pouvait plus rien pour l’homme, Mason revint vers Mrs Kempton mais, au même instant, la pièce toute entière retentit d’un coup terrifiant qu fut asséné contre la porte du couloir. Quelques secondes de profond silence suivirent, puis l’assaut se renouvela. Cette fois, la porte explosa littéralement à l’intérieur de la pièce, et le gorille apparut dans son encadrement, regardant Mason avec fureur…

Partager cet article
Repost0
5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 04:55

De 1956 à sa mort en 1970, le président égyptien Nasser est l’homme le plus influent du monde arabe. En particulier, parce qu’il a résisté aux Occidentaux après avoir nationalisé le Canal de Suez. C’est à l’initiative de ce partisan du panarabisme que se crée un nouvel État regroupant l’Égypte et la Syrie : la République Arabe Unie dure de février 1958 à septembre 1961. Le régime nassérien est autoritaire, ce qui provoquera cette scission côté syrien. Ville multimillénaire de Syrie, Alep compte plus de 425000 habitants en 1960. Les monuments historiques et religieux sont nombreux. L’activité économique et touristique reste importante, malgré un certain déclin, pour ce pays du Moyen-Orient.

Golam Naghizadeh est un prospère boutiquier des souks d’Alep. Son frère aîné Rezah est professeur d’études coraniques à la célèbre université El Azhar, au Caire. Il maîtrise tous les aspects de la religion musulmane. Rezah Naghizadeh est clandestinement de retour à Alep, avec son ami Derradji. Ce dernier ne tarde pas à supprimer un voisin commerçant trop curieux, à la solde de la police nassérienne. Ce qui n’est pas sans conséquences pour Golam, et pour le jeune agent de la CIA qui le surveillait, Cliff Hanford. Le commissaire Azzem est sans pitié pour les opposants à Nasser. Tandis que Rezah se cache, Derradji tente de prendre contact avec quelqu’un qui pourra les aider à quitter la Syrie.

Si Rod MacKenna est l’agent officiel de la CIA à Alep, c’est l’espion Gary Farrell qui a été chargé du cas Rezah Naghizadeh. “Assurer la sécurité, puis l’évacuation de Rezah hors des frontières syriennes ; ramener, par n’importe quel moyen, dans n’importe quelle condition, les connaissances qu’il transportait dans sa tête, les documents qu’il pouvait détenir, telle était la mission qui avait motivé l’envoi en République Arabe Unie d’un agent spécial chevronné. Mais apparemment, il y avait de la concurrence”. En effet, le contact de Rezah semble être Fara Millâh, d’origine iranienne. Âgée de dix-sept ans, cette jolie jeune fille en paraît vingt, et profite de son charme oriental pour allumer les hommes.

Bien que Gary Farrell ait prié MacKenna de se faire discret, l’agent local a la mauvaise idée de rechercher Rezah de son côté. Pendant ce temps, Gary s’introduit chez Fara Millâh afin de lui faire avouer ce qu’elle sait. Le commissaire Azzem et ses hommes ne tardent pas à débouler dans cet immeuble, recelant plusieurs cadavres. Tandis que Fara fait l’innocente face au policier, Gary doit se cacher chez l’habitant voisin, son compatriote Greg Wilson. Le lendemain, lors d’une visite guidée de sites remarquables d’Alep, Gary et Fara essaient de retrouver Rezah. Mais, dans la Citadelle, le couple est bientôt en danger. Ils le sont encore bien plus quand le commissaire et ses sbires reviennent à l’appartement de Fara…

Gilles Morris-Dumoulin : La barbe du Prophète (Presses de la Cité, 1961)

Le commissaire Azzem, grand amateur de beauté féminine, ne regrettait pas d’avoir sonné personnellement à la porte de Fara Millâh. Cette petite était une merveille ambulante ! Surtout dans ce déshabillé, sous la lumière vive du salon. Chaque fois qu’elle s’y exposait, selon certains angles, elle était pratiquement nue, mais dormait debout et ne paraissait pas s’en douter une seconde. Azzem en avait les tripes sciées au niveau du diaphragme.
Elle ne savait rien, naturellement. Elle n’avait rien vu, rien entendu. D’ailleurs, Azzem s’était renseigné entre-temps sur les locataires de l’immeuble, et les parents de cette mignonne étaient riches, influents. Elle ne pouvait pas être compromise dans une telle aventure. Elle écouta, les yeux progressivement agrandis, le récit de la découverte des trois policiers massacrés dans le hall de l’immeuble, et de ce quatrième cadavre sur le toit-terrasse, et de tout ce sang répandu, quelle horreur !

Hommage à Gilles Morris-Dumoulin, décédé l’année dernière à 92 ans, le 10 juin 2016. Traducteur et auteur, il écrivit quantité de romans policiers à suspense, d’anticipation et d’espionnage. Il fut récompensé en 1955 par le Grand Prix de Littérature Policière. Pilier de la collection Un Mystère, Gilles Morris-Dumoulin deviendra un des auteurs importants du Fleuve Noir à partir de la décennie 1960. Fertiles en péripéties, tous ses romans sont placés sous le signe de l’aventure, de l’action et du mystère. C’est particulièrement le cas quand il traite d’espionnage. Bien que paru dans une petite collection populaire en 1961, “La barbe du Prophète” n’est pas une affaire basique de rivalité entre agents secrets, comme il s’en publia tellement au temps de la Guerre Froide.

Ce roman témoigne d’un épisode sans doute oublié de l’Histoire du 20e siècle. Avant que s’imposent l’Arabie Saoudite et les Émirats, c’est l’Égypte du président Nasser qui possède la plus forte image au Moyen-Orient, à l’époque. Fédérer et moderniser le monde arabe, telle est l’ambition de Gamal Abdel Nasser. Autour de 1960, pendant trois ans, il organise une union entre son pays et la Syrie, mais ses méthodes se heurtent à des oppositions. Il n’est pas impossible que les pays occidentaux, craignant la puissance de Nasser, se soient efforcés de contrecarrer l’essor de cette République Arabe Unie. Il est vrai que cette région du monde grouillait d’espions de tous les camps, en ce temps-là.

C’est avec précision et d’une façon très vivante que Gilles Morris-Dumoulin nous présente la ville d’Alep, s’étant parfaitement documenté sur les lieux décrits : “Laissant sur sa gauche le consulat de France et l’église latine, il atteignit la rue Tilel qui marque, à l’est, une frontière sans transition entre la moderne Aziziyé et l’antique Djédéidé, quartier pittoresque riche en vieilles maisons orientales. À l’angle de la rue Nayal, il sauta dans un tramway, descendit au carrefour des rues Naoura, Tchiftlik et Kalaseh…”

Mais il est ici également question de religion, le futur exfiltré Rezah Naghizadeh étant un spécialiste de l’Islam, un expert du Coran. En marge du récit, des annotations de bas-de-page expliquent les références musulmanes. On souligne que le mot "djihad" signifie plutôt "lutte collective" que "guerre sainte", relativisant la notion de combat armé. Ce qui montre qu’existe de longue date une ambiguïté sur la lecture et la traduction du Coran. Un petit roman d’espionnage ? Peut-être, car les codes du genre sont largement utilisés. Mais une intrigue qui offre aussi, encore aujourd’hui, matière à réflexion.

Partager cet article
Repost0
25 mai 2017 4 25 /05 /mai /2017 04:55

Début 1970, dans une ville portuaire fluviale de Normandie. Âgé de quarante-neuf ans, Paul Récord était directeur d’une société, dont il a été licencié quelques semaines plus tôt au profit d’un responsable plus jeune. Avide de prendre sa revanche suite à cette injustice, il s’est acoquiné avec trois complices afin de préparer un casse magistral. Ce trio d’amis, ce ne sont nullement des truands. Tous ont de bonnes raisons de participer, ce sera le seul acte délictueux de leur vie.

Paul Récord, qui souhaite se relancer professionnellement, se servira de sa part du butin comme mise de fond pour ses futures activités. Norbert Souche, trente-deux ans, est un policier de base dont la carrière n’a pas évolué comme il pouvait l’espérer. S’il en a pris son parti, ce n’est pas le cas de son épouse, qui l’accable de reproches acrimonieux. Une petite fortune la rendrait moins mordante, sans doute. Raphaël Davila, trente-sept ans, est un pied-noir n’ayant jamais trouvé sa place en métropole. Avec sa femme, ils comptent échapper à la grisaille et s’installer en Amérique du Sud avec le pactole qui leur reviendra. Quant à Francis Ballogne, employé de banque de vingt-huit ans, c’est différent. Son épouse et lui sont les parents d’une fillette handicapée mentale, Sylvie. Il est possible de remédier à l’état de leur gamine, mais c’est coûteux. Francis ne peut pas expliquer à sa femme l’opération à laquelle il va se joindre.

Si Paul Récord est le cerveau de cette affaire, le rôle des comparses n’est pas négligeable. Car il faut être sûr des plans de la chambre des coffres à la banque, du système d’alarme, et de l’accès prévu. Pas question de braquage à main armée, ni d’un cambriolage passant par l’immeuble : c’est le sous-sol qui leur permettra d’approcher. Agir clandestinement ne les aidera pas, il est préférable de prévoir un chantier bien visible, avec des ouvriers. Pour ce faire, il suffit de créer une fausse entreprise de bâtiments, et d’engager des salariés en intérim. Dont la première mission sera d’entamer un tunnel de viabilisation du chantier. Ainsi, il ne restera aux quatre complices que quelques mètres à creuser vers la banque.

Récord a même pensé au meilleur moyen de retarder l’inévitable enquête de police. Quant au butin, il n’y aura pas de problème de partage, chacun ayant admis le principe. Au jour-dit, profitant d’un calme week-end dans le quartier, le quatuor se met à l’œuvre. Fatigant, mais particulièrement fructueux. Après le casse, on fait venir de Paris le commissaire Marc Vieljeux, policier chevronné qui ne confond pas vitesse et précipitation. Il admet que les voleurs ont élaboré un plan parfait. Soit ils sont déjà loin, et il serait trop tard pour les coincer ; soit l’enquêteur peut compter sur une erreur, une faiblesse. Car, dans toutes les affaires aussi géniales soient-elle, il ne faut jamais omettre le facteur humain…

Pierre Nemours : Le gang des honnêtes gens (Éd.French Pulp, 2017)

Récord le regarda s’éloigner. Dans le "gang des honnêtes gens", il était le seul véritablement honnête. Il lui vint alors une idée curieuse. [Sa femme] Thérèse, futile, vaporeuse, snob ; Angèle Souche, acariâtre et jalouse ; Raphaël Davila, amoral et cynique, et Marie-Lou sa frivole épouse, ne valaient peut-être pas que l’on risquât tant pour assurer leur bonheur. Mais pour Francis et Gisèle Ballogne, pour la petite Sylvie et l’opération qui allait sans doute faire d’elle une enfant comme les autres, il fallait réussir. Et, à ce moment précis, Paul Récord eut la certitude qu’ils allaient réussir, parce que Ballogne, et sa femme, et sa fille étaient, en quelque sorte, leur justification…

Auteur prolifique, Pierre Nemours (1920-1982) mérite bien mieux que d’être considéré tel un romancier ordinaire du 20e siècle. Excellente initiative que de rééditer “Le gang des honnêtes gens” aux éditions French Pulp, car c’est un des bons exemples de son talent. L’intrigue apparaît classique : une bande projette de cambrioler une banque, profitant d’un tunnel en sous-sol qu’ils creusent jusqu’à la salle des coffres. Notons quand même que ce roman fut publié plusieurs années avant l’affaire du Casse de Nice, par Albert Spaggiari et ses complices. L’opération ne manque pas de suspense, on s’en doute. Mais ce qui fait le principal intérêt de cette histoire, c’est la personnalité et la situation des protagonistes.

En effet, il existe très souvent un contexte sociologique décrit avec soin dans les romans de Pierre Nemours. En cela, il n’est pas si loin du roman noir. Le "cerveau" du gang est un ex-dirigeant d’entreprise presque quinquagénaire mis sur la touche, alors qu’il est – on le constate – capable de mener à bien une pareille opération. Le cas du couple Ballogne est absolument crédible, créant un déséquilibre émotionnel dans la vie de cette famille. Celui du policier Norbert Souche, mésestimé autant dans son métier que par sa femme, s’avère également d’une justesse certaine. Idem pour Raphaël Davila, transplanté de sa terre d’origine, qui ressent le besoin de rebondir ailleurs. Aucun d’eux n’appartient réellement à la catégorie des "perdants", qualificatif trop commode. Tous quatre aspirent à un nouveau départ, et ils ont trouvé la plus rapide manière de financer leurs espoirs.

Ce n’est qu’à quarante pages de la fin, que se présente le commissaire Vieljeux, héros de nombreux romans policiers de Pierre Nemours. Son enquête n’a qu’une importance plutôt relative, afin que la morale soit sauve. L’essentiel, c’est l’habile élaboration du cambriolage et la vie des quatre membres du "gang", ce qui nous est raconté avec une belle souplesse narrative. Voici un très bon moyen de redécouvrir cet auteur et son œuvre.

Partager cet article
Repost0
15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 04:55

Le romancier Jean-Pierre Bathany est décédé d'un infarctus en ce mois de mai 2017, à l’âge de soixante-dix ans. Originaire de la Presqu’île de Crozon (Finistère), il habitait Nantes. Il a d’abord publié ses romans aux Éditions Alain Bargain (2005-2008) : Camaret au vitriol, Double je nantais, Été show à la Baule, La veuve noire de Pornic, Maudit blues à Nantes. Chez le même éditeur, il publia la série INRI (2010-2011) : Requiem au lac de Grandlieu, Le Cercle de Nantes, Illuminatis nantais. Puis, aux Éditions Sixto, il fut le scénariste de la bande dessinée "L’ange noir" (2011 - dessins de Jérôme Mathé) et l'auteur des romans "Double Je" (2015) et "L'homme de la pluie" (2016). Petit hommage à travers trois de ses titres.

Camaret au vitriol (Éd.Alain Bargain, 2005)

Un vieux pêcheur a fait une chute mortelle à la pointe du Grand Goin, à Camaret. Étonnant, car il connaissait bien les lieux. La mort d’un clerc de notaire passe pour un suicide. Pourtant, il a été assassiné. Le maire de Camaret a reçu plusieurs lettres anonymes. Interiora Terrae Lapidem, dit l’énigmatique message. Pierre, le maire, ne souhaite pas divulguer cette info. Il demande à son ami parisien Thomas de Rosmadec, écrivain criminologue, de venir mener une enquête discrète. Dans le train, Thomas rencontre Ali, orphelin Noir âgé de dix ans. Rebaptisé Alain à sa demande, l’enfant l’accompagne à Camaret. Si on le trouve plutôt attachant, le gamin commet bon nombre de bêtises.

Parmi les récents décès sur la commune, Thomas envisage un point commun pour cinq d’entre eux. Ceux-ci semblaient de près ou de loin concernés par le discutable terrain de golf local. Peu à peu, la série criminelle se confirme. Thomas note le cycle lunaire de ces morts, présageant un prochain meurtre. Avec le curé, Thomas tente de décrypter le message en latin. La phrase étant incomplète, sa symbolique reste obscure. Un ami moine évoque une possible formule d’alchimie. Un retraité érudit saurait les aider, mais le curé s’en méfie. Un nouvel accident douteux se produit. La sixième victime est un ex-pompier devenu ivrogne. Thomas lit la même phrase latine sur la tombe d’une femme. Parmi les habitants installés ici depuis quelques années, on peut en suspecter plusieurs d’être l’ex-compagnon de la défunte. Le petit Alain aura son rôle à jouer pour contrer sa vengeance…

Hommage à Jean-Pierre Bathany, qui avait 70 ans

La veuve noire de Pornic (Éd.Alain Bargain, 2008)

À Nantes, Laurent Choiseul et Rose Delaunay sont étudiants et amis. Outre leur discipline scientifique, ils ont un triste point commun. Orphelin de père et de mère, Laurent a été élevé par sa tante Diane. Le père de Rose est mort voilà longtemps dans un accident de voiture. Alice, sa mère, habite maintenant Pornic, avec le paisible Philippe. D’un caractère affirmé, Rose s’entend mal avec Alice. La jeune fille pense garder un contact mental avec son défunt père. Quant à Diane, elle s’est toujours montrée imprécise sur le décès des parents de Laurent. L’ambiance est tendue lors du séjour de Rose dans la villa d’Alice et Philippe à Pornic. L’étudiante supporte aussi très mal Lucien Fouchet et sa femme, voisins d’Alice. Rose s’oppose aux opinions politiques de Fouchet. Invité par son amie, Laurent évite de prendre parti. Tout comme Philippe, qui s’exprime généralement peu. Celui-ci est retrouvé mort peu après, victime d’une chute dans les environs.

L’enquête des gendarmes doit déterminer les faits avec plus de précision. Daniel Chaussoy se présente comme un ami de Philippe, dont il vient d’apprendre le décès. Son comportement reste douteux ; il pose des questions, se dérobant sur sa relation avec le défunt. Malgré tout, Alice l’invite chez elle. Rose pense que c’est lui qui tente de fouiller la villa durant la nuit suivante. L’étudiante se demande aussi pourquoi sa mère n’a pas parlé aux gendarmes de la lettre inquiétante reçue par Philippe. Beaucoup d’interrogations sans réponses trottent dans la tête de Rose, qui rentre à Nantes. Alice reste seule à la villa, dans une angoissante solitude. Quant on la retrouve morte, les gendarmes pensent à un suicide par abus de somnifères. C’est une mise en scène, car elle a été agressée. Rose, qui ne croit pas au suicide, s’installe à Pornic. Par une nuit venteuse, des ombres s’introduisent dans la maison…

L’homme sous la pluie (Éd.Sixto, coll. Le Cercle, 2016)

Portant éternellement une parka de cuir et un bonnet de laine, mal rasé, Tom Harouys n’a pas l’allure de sa fonction. Il est commandant de police dans l’agglomération nantaise. S’il a une amie, Harouys préfère cohabiter avec son chat, aussi exigeant et ingérable soit-il. En mauvaise santé, il néglige ses douleurs. Depuis une récente affaire, qui l’a opposé à un médiocre dealer prénommé Freddy, il pense que sa hiérarchie veut l’écarter au profit d’un collègue plus servile. Harouys est assisté par son jeune collègue Delorme, nettement moins chevronné que lui. Un crime sanglant a été commis dans une ferme rénovée des environs. La victime, un homme âgé, habitait seul dans cette maison isolée. Selon le voisin qui a alerté la police, il était peu liant, pas causant.

C’est le juge Beauger, peu sympathique avec ses idéaux passéistes, qui traite le dossier. Harouys n’échangera qu’un minimum d’informations avec lui. Le policier retourne sur les lieux du meurtre, cherchant aux alentours d’éventuelles traces de l’assassin. Il en a laissé alors qu’il surveillait la maison louée depuis deux ans par sa cible. La victime poignardée se nomme Bernard Fresnel. Du moins est-ce le nom sur sa carte d’identité, en version cartonnée ancienne, plutôt facile à falsifier. En parallèle, Harouys continue à faire pression sur le dealer Freddy, hospitalisé. Ce minable est mêlé à une embrouille, dont il n’est certainement pas l’instigateur. Le policier n’éprouve aucun scrupule à le secouer, afin qu’il avoue ce qu’il sait. Tant pis si Freddy est ainsi en danger.

Vérification faite, la victime disposait en effet de faux papiers. Reste à savoir qui était le vrai Fresnel, dont il a usurpé l’identité. Faut-il imaginer qu’il a éliminé celui dont il a pris le nom ? Voilà quelques temps, le soi-disant Fresnel fut l’objet d’une plainte, suite à une altercation lors d’un accrochage en voiture. Le juge en charge de l’affaire ne voit là qu’un litige de base, dû à une incivilité courante. Harouys explore la maison du prétendu Fresnel. En fouinant, le policier découvre une vieille photographie et, surtout, des documents bien cachés. Ils concernent un épisode de notre Histoire remontant au tout début des années 1960. Le faux Fresnel et ses deux amis, sur la fameuse photo, avaient un passé douteux, peut-être criminel…

Partager cet article
Repost0
12 mai 2017 5 12 /05 /mai /2017 04:55

Raoul Verde, ancien policier de la Criminelle, est affecté depuis quelques temps au service de protection des hautes personnalités. Il est chargé de la sécurité de Jacques Sommières, chef d’un grand parti politique, principal candidat aux proches élections présidentielles. Il n’est pas insensible au charme de la jeune épouse du politicien, Hélène Sommières. Même si Félix Brémontier est le garde du corps personnel du candidat, le rôle de Raoul Verde est plus officiel. L’ancien truand Dominique Tallano, qui grenouilla dans des milices telles que le SAC, est le cousin de Raoul Verde. Alors qu’ils ont rendez-vous sur la passerelle du Canal Saint-Martin, à hauteur de la Grange-aux-Belles, Tallano est abattu par un tueur. Il a juste eu le temps d’avertir son cousin que Jacques Sommières risquait d’être assassiné.

C’est le policier Ernest Barros, un ex-collègue de la Criminelle, qui s’occupe de l’enquête sur la mort de Tallano. Bien que disposant de peu d’indices, il dégage deux ou trois pistes à suivre. Raoul Verde est certain qu’il mènera des investigations sérieuses. De son côté, il alerte le Président Sommières, dans son château du village de Dordives. Ni le candidat, ni son entourage politique – dont l’énarque Campeaux – n’admettent que le danger soit si gravissime. Pourtant, peu après, une bombe explose dans l’aile du château où loge le politicien. L’attentat cause une victime et fait des dégâts dans la chambre de Sommières. Ce qui signifie que l’on a pu s’introduire à l’intérieur du château de Dordives. Le candidat et son équipe souhaitent néanmoins garder le silence sur cette affaire.

Sommières accepte que soit renforcée la sécurité policière autour de lui, mais Raoul Verde est écarté du dispositif. Une décision du politicien, certainement, même si la hiérarchie ne blâme pas Raoul. En compagnie du policier Ernest Barros, il s’intéresse à un nommé Dupont, Français natif de Saïgon. Ils arrivent trop tard chez lui : il a été abattu. Son petit gabarit correspond à celui du tueur qui a supprimé Dominique Tallano. Son commanditaire "fait le ménage", visiblement. Malgré la discrétion de l’équipe du candidat, il y a des fuites dans la presse, qui évoque l’attentat à la bombe au château. Tandis que Barros se renseigne sur un suspect potentiel appartenant à la pègre, Raoul Verde est rappelé auprès du candidat. Il trouve une occasion de devenir intime avec Hélène Sommières.

Toutefois, Raoul Verde ne participe pas au déplacement prévu du politicien en campagne, dans le Sud-Ouest. Il est quand même présent, et aux aguets, sur le trajet menant à l’aéroport de Villacoublay. Il n’a pas tort, car un traquenard a été organisé contre le convoi du candidat. Cette fois encore, Sommières et son entourage s’en sortent bien. Ce n’est sûrement pas la dernière tentative visant le probable futur Président de la République…

Paul Sala : On va tuer le Président (Fleuve Noir, 1979)

— Le parti ne peut se payer le luxe de prêter le flanc à la critique. Celle-ci ferait des gorges chaudes de l’attentat. Je vois d’ici les manchettes de la presse adverse : "Un attentat bidon", pour reprendre l’argot de salon de qui vous savez, ou mieux dans le Canard Enchaîné : "À force de faire la bombe, elle saute", etc. Nos rares différends, nos querelles de vieux ménage sont montés en épingle par les médias, mises au rang de dissensions graves par nos ennemis. On évoque des fissures dans le parti. Non, messieurs, nos adversaires ne manqueraient pas de nous accuser de publicité électorale. À huit mois des présidentielles, notre parti ne peut s’offrir ce luxe.

Paul Sala (1921-2009) est l’auteur d’une quarantaine de romans policiers, publiés aux Éditions Fleuve Noir de 1970 à 1983. Policier jusqu’à sa retraite en 1976, il connaissait bien les rouages des services et le modus operandi de leurs missions. Il en donne certains détails dans ce livre, sans que cela freine l’action. Car telle est l’intention de l’auteur, nous proposer des scénarios mouvementés sur des intrigues simples et solides. Séparé de sa compagne, le héros s’investit dans son rôle de protection d’une haute personnalité, sans rompre les liens avec la brigade criminelle d’où il vient. Il est dans le cercle du politicien, mais cherche aussi des réponses dans les milieux du banditisme. Ponctué d’attentats ciblant le "président", le récit est fluide, vif, ménageant sa part de suspense.

Publiée fin 1979, l’histoire se situe donc dans les mois précédant l’élection présidentielle. On ne peut pas faire de rapprochement direct avec la véritable situation politique d’alors. La majorité présente un candidat quasi-sûr de gagner face à une opposition fantomatique. En 1978, la gauche ayant échoué lors de Législatives imperdables, elle n’avait guère de chances de gagner en 1981. On peut penser que, dans l’esprit de l’auteur, il y aura une continuité du pouvoir, représentée par cet homme politique. Mais Paul Sala se garde bien de citer des partis existants, afin de rendre le contexte presque intemporel. Voilà un bon petit polar traditionnel, peut-être à redécouvrir.

Partager cet article
Repost0

Action-Suspense Contact

  • : Le blog de Claude LE NOCHER
  • : Chaque jour des infos sur la Littérature Policière dans toute sa diversité : polar, suspense, thriller, romans noirs et d'enquête, auteurs français et étrangers. Abonnez-vous, c'est gratuit !
  • Contact

Toutes mes chroniques

Plusieurs centaines de mes chroniques sur le polar sont chez ABC Polar (mon blog annexe) http://abcpolar.over-blog.com/

Mes chroniques polars sont toujours chez Rayon Polar http://www.rayonpolar.com/

Action-Suspense Ce Sont Des Centaines De Chroniques. Cherchez Ici Par Nom D'auteur Ou Par Titre.

Action-Suspense via Twitter

Pour suivre l'actualité d'Action-Suspense via Twitter. Il suffit de s'abonner ici

http://twitter.com/ClaudeLeNocher  Twitter-Logo 

ACTION-SUSPENSE EXISTE DEPUIS 2008

Toutes mes chroniques, résumés et commentaires, sont des créations issues de lectures intégrales des romans analysés ici, choisis librement, sans influence des éditeurs. Le seul but est de partager nos plaisirs entre lecteurs.

Spécial Roland Sadaune

Roland Sadaune est romancier, peintre de talent, et un ami fidèle.

http://www.polaroland-sadaune.com/

ClaudeBySadauneClaude Le Nocher, by R.Sadaune

 http://www.polaroland-sadaune.com/