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18 novembre 2018 7 18 /11 /novembre /2018 05:55

En 1946, John Weather est de retour dans la ville du Middle West dont il est originaire. Âgé de vingt-deux ans, il l’a quittée depuis quelques années. Il a bourlingué pendant un certain temps, avant de partir faire la guerre. Il apprend dès son arrivée que son père, J.D.Weather, a été abattu dans la rue voilà deux ans. L’enquête menée par le policier Hanson, un des rares flics intègres de la ville, est restée sans conclusion.

J.D.Weather était le plus puissant des personnages régnant ici. Séparé puis veuf de la mère de John, il s’était remarié à une jeune femme venue de Chicago. C’est elle qui est l’unique héritière des biens et des affaires commerciales du défunt. Le jeune John ne vient pas réclamer des comptes financiers, mais il a besoin de comprendre les raisons de ce meurtre. Il s’aperçoit que son père fut la cause du pourrissement complet de la ville. Toutes les perversions, jeux et prostitution, sont ici couvertes par la police corrompue.

C’est le vieux brocanteur Kaufman qui ouvre les yeux de John sur les réalités locales. Âgé de soixante-quinze ans, il possède une forte fibre sociale. Toutefois, il est bien seul pour corriger tout ce qui a vérolé l’endroit depuis que J.D.Weather y a imposé ses principes. Après la mort du père de John, l’ancien magistrat Freeman Allister a été élu maire, avec un programme prétendant nettoyer les vices de leur ville. Mais il ne paraît pas assez armé pour que les choses se poursuivent en toute impunité. Quant à l’identité de l’assassin de J.D.Weather, elle n’intéresse déjà plus personne.

John sait qui a fourni l’arme du crime, un nommé Joey Sault, caïd de moindre envergure, mais pas un tueur. Afin de s’imprégner de l’ambiance, John fréquente les établissements nocturnes. Il va y faire la connaissance de toute la pègre du coin. Elle est au service Kerch, l’actuel redoutable patron de toutes les activités aux limites de la légalité.

Avec des hommes de main tel Garland, prêts à exécuter des gêneurs comme John, aucune chance de trouver une faille dans la solidarité entre ceux qui gagnent gros à tous les niveaux autour de la seconde épouse de J.D.Weater. La petite-fille du brocanteur Kaufman, Carla, appartient au cercle gravitant autour de Kerch. John comprend que cette prostituée ne l’aidera guère à mettre au jour la vérité sur le meurtre.

Tandis que le maire Allister semble toujours démuni, bien que John ait des preuves contre Kerch et ses sbires, pourra-t-on compter le moment venu sur Hanson et les rares policiers honnêtes restant ici pour faire cesser la criminalité ?…

Kenneth Millar : À feu et à sang (Série Noire,1949)

— Pourquoi cette ville a-t-elle vingt ans de retard ? gronda-t-il. Pourquoi les ouvriers et les ouvrières travaillent-ils encore dans les fabriques de caoutchouc pour quinze ou vingt dollars par semaine ? Dès qu’ils essaient de protester, les flics s’emparent de leurs meneurs, les passent à tabac et les conduisent aux postes de la ville. Pourquoi y trouve-t-on des machines à sous, des salles de billard et des bordels, au lieu des stades et des colonies de vacances qui, seuls, pourraient enrayer la délinquance parmi les jeunes ? Pourquoi y trouve-t-on les pires taudis du pays, alors que Sanford encaisse de gros loyers ? Pourquoi les choses demeurent-elles ainsi ? Parce que trop de gens sont intéressés à ce qu’elles demeurent ainsi. J’ai cru que tout allait changer il y a deux ans, lorsque Allister a été nommé…

C’est sous le pseudonyme de Ross Macdonald que Kenneth Millar (1915-1983) connut sa plus grande notoriété, et figure au panthéon du roman noir. Il créa le personnage du détective privé Lew Archer qui s’inscrit dans la droite ligne du roman noir héritier de Dashiell Hammett et de Raymond Chandler. “Marchant sur les pas de son modèle, Philip Marlowe, Lew Archer est le héros de pas moins de dix-huit romans. Officiellement détective privé, sa façon de procéder relève davantage du psy clandestin à l’instar de ce qui se fait dans beaucoup de romans à énigme, que du passage à tabac façon Sam Spade. Il explore les recoins de l’âme où se dissimulent les vilains petits secrets des suspects dans une Californie des années 1950-1960, étouffante dans tous les sens du terme” écrivent Marie-Caroline Aubert et Natalie Beunat dans “Le polar pour les Nuls” (First Ed., 2018). Enquêtes classiques dotées d’un regard sociétal et d’un climat personnel. 

Si Lew Archer est un héros d’anthologie dans le roman noir, il ne faudrait pas minimiser la valeur des autres romans de Kenneth Millar – quel que soit le nom utilisé. On le voit dans “À feu et à sang”. C’est une histoire située dans son époque, l’immédiat après-guerre aux États-Unis. Certaines villes sont totalement sous l’emprise de systèmes mafieux, qui ne profitent qu’à quelques-uns, sans le moindre respect des lois ni de la population. Un monde véreux qui augure mal de ces années qui devraient être bénéfiques à tous. À travers les propos du brocanteur marxiste Kaufman, l’auteur ne cache pas ses opinions. Avant tout, il s’agit bien d’un solide polar riche en énigmes et en péripéties. Un roman qui, autant que les Lew Archer et autres titres de Ross Macdonald, mérite de ne pas sombrer dans l’oubli.

Kenneth Millar : À feu et à sang (Série Noire,1949)

En 1986, ce roman (“Blue City”) fut adapté au cinéma, avec Judd Nelson, Ally Sheedy, David Caruso, Paul Winfield, Scott Wilson. Ce film de Michelle Manning semble être resté inédit en France. Il est vrai que cette production et ses comédiens figuraient parmi les pires de l’année aux Razzie Awards 1987. Il ne suffit pas de s’inspirer d’un bon polar pour en faire un film de qualité acceptable !

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20 octobre 2018 6 20 /10 /octobre /2018 04:55

En Californie, vers 1960. James Carson, trente-six ans, occupe un emploi de cadre à la comptabilité de la société pétrolière de El Segundo. Il vient d’épouser quinze jours plus tôt Shannon Grey, vingt ans, avec laquelle il a eu le coup de foudre voilà quelques semaines. Le couple est parti en voyage de noces sitôt après le mariage. Lune de miel en camping dans une caravane, une idée originale de Shannon. Au retour, Carson a encore du mal à maîtriser la conduite de sa voiture tractant ladite caravane. À un embranchement, ils se trompent de route durant la nuit. Peu après, le couple est attaqué par un duo de jeunes voyous. Ils violent Shannon sous les yeux de Carson, sans qu’il puisse réagir. Puis ils la kidnappent et disparaissent. Dès qu’il le peut, le mari alerte la police.

Une escouade de flics est bientôt sur place, mettant tout en œuvre pour intercepter les deux malfaiteurs et leur prisonnière. Toutefois, les policiers se montrent vite sceptiques sur la version des faits donnée par Carson – qui ne dit que la vérité, pourtant. Dans la voiture, ils trouvent un revolver qui n’est pas censé y être. Peut-être une précaution, dont Shannon a oublié d’avertir Carson. Dans les fichiers photos de police, il ne reconnaît pas leurs agresseurs. Il regagne son appartement, mais reste sous l’œil des enquêteurs. La seule famille de Shannon, c’est sa sœur Shirley Grey. L’épouse de Carson ne lui a pas caché que la blonde Shirley était mi-strip-teaseuse, mi-prostituée. Il se rend à l’hôtel où elle réside. Si Shirley apparaît effectivement beaucoup plus vulgaire que Shannon, elle n’est pas indifférente au sort de sa sœur. Sa spontanéité ne déplaît pas à Carson.

Les policiers pensent avoir accumulé les indices contre leur suspect, avec des témoignages et des éléments à charge. Toujours vive, Shirley ne leur cache pas sa façon de penser, affirmative sur l’innocence de son beau-frère. Faute de preuves suffisantes, Carson et Shirley sont libres. La sœur de Shannon s’installe dans leur appartement, essayant d’aider Carson a démontrer qu’il n’est pas un meurtrier. De la sympathie au sexe, il n’y a qu’un pas pour le couple. Dès le le demain, Carson reçoit une demande de rançon de la part des ravisseurs, accompagnée d’une photographie éloquente de Shannon. Les 50.000 dollars réclamés, c’est bien plus d’argent qu’il n’en possède. Néanmoins, il y a peut-être une solution pour payer – sans prévenir la police. Les kidnappeurs sont très bien renseignés sur le lieu de la remise de la rançon.

Carson et Shirley agissent du mieux possible pour empêcher les deux ravisseurs de toucher le gros paquet de dollars. Mais Shannon n’est pas libérée pour autant, et le duo parvient à filer. La police n’était pas loin, intervenant en accusant une fois de plus Carson d’avoir monté ce scénario pour – en plus du meurtre – détourner cette forte somme. S’il parvient à s’enfuir, Carson est blessé et hospitalisé. Ce qui lui permet de réfléchir à la situation inextricable dans laquelle il est plongé…

Day Keene : Je cherche après Shannon… (Série Noire, 1960)

Compte tenu de la raclée qu’il avait reçue, il fut étonné qu’elle ait laissé si peu de traces. Il n’avait jamais été ce qu’on appelle un "joli garçon". Ses traits étaient trop marqués, trop virils. Il avait trente-six ans, et son visage commençait à se rider. Ses cheveux grisonnaient par endroits. Mais, même après cinq années passées derrière un bureau, il conservait sa forme physique. Ses quatre-vingt kilos étaient du muscle pur. Le jour où il se retrouverait en face des deux jeunes brutes, il n’aurait besoin de personne pour leur régler leur compte.

Quand il écrit ce roman, Day Keene (1904-1969) a déjà une bonne trentaine de romans à son actif. C’est dire qu’il maîtrise parfaitement une intrigue et son suspense. La base de l’histoire ne cherche pas l’originalité : une jeune femme enlevée et séquestrée, son mari faisant figure de principal suspect. Comme la plupart des héros de l’auteur, James Carson est un citoyen américain honnête, peu préparé à devoir prouver son innocence. Malgré tout, il ne manque pas de combativité, espérant retrouver saine et sauve sa jeune épouse. En face, la police choisit la facilité, tant il est vrai que la version du mari est bancale par rapport aux indices qu’ils collectent.

Heureusement, il peut compter sur sa belle-sœur. “Pour autant qu’il pût en juger, Shirley n’était pas immorale, ni même amorale. Elle voyait les choses en face ; et, pour survivre dans la jungle enfumée, alcoolisée et artificielle où elle vivait, elle utilisait au mieux la seule arme dont l’eût pourvue la nature. En outre, elle avait pour Shannon un attachement farouche.” Le savoir-faire avéré de Day Deene et sa narration fluide visent à captiver les lecteurs, en ménageant autant de rebondissements que de questions. Un authentique polar de tradition.

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13 octobre 2018 6 13 /10 /octobre /2018 04:55

La journée s’annonce ordinaire à la Tour Montparnasse, à Paris. Mais, dirigé par une certaine Lorraine – dite "La Patronne" – un commando vient de s’installer au 17e étage de l’immeuble. Si la bande ne compte que huit complices, ils feront en sorte de sembler plus nombreux. Rapidement, Lorraine et ses hommes prennent en otage deux cent personnes employées à cet étage. La plupart des lignes téléphoniques sont coupées par le commando. Parpant, le commissaire de police du quartier, est bientôt informé de la situation. Tandis que Lucien Bédoré, directeur d’exploitation de la Tour, relativise le problème pour calmer les mécontents, le commissaire Parpant obtient un premier contact téléphonique avec Lorraine. Celle-ci montre une détermination certaine.

À la tête du commando, au 17e étage, "La Patronne" gère l’opération avec fermeté. Quand il faut éliminer les otages récalcitrants, Lorraine n’hésite pas à le faire. Elle a exigé d’être mise en rapport avec le Préfet de Police. Ce dernier et les décideurs politiques tergiversent afin de laisser s’enliser les choses. Lorraine n’est pas d’humeur à perdre du temps : une rançon de deux cent millions de Francs, voilà ce qu’elle réclame. Le policier Leripinsec va s’occuper de l’affaire, puisque le Préfet de Police préfère rester en retrait. La rousse Lorraine est finalement identifiée : ce serait Lorena Davallo, connue des services de police mais pas pour actes de banditisme. Le commissaire Leripinsec ne sous-estime nullement "La Patronne", tout en cherchant la meilleure solution pour mettre fin à l’opération.

La rançon en lingots d’or doit être déposée par hélicoptère sur le toit de la Tour. Lorraine accepte cette procédure, même si elle retarde le déroulement prévu. Au 17e, la tension monte chez les otages. S’il advient une tentative de rébellion, Lorraine et sa bande riposteront sans la moindre hésitation, tant pis si ça cause des victimes. Lorraine et sa bande obéissante s’impatientent. Autour de la Tour, le GIGN est prêt à intervenir. Le commissaire Leripinsec préférerait une issue moins expéditive, avec l’aide de certaines personnes présentes dans la Tour, près du 17e. À l’heure du versement de la rançon, l’affaire peut encore réussir pour Lorraine, en évitant un dramatique bain de sang.

Paul Kinnet : La Tour, prends garde ! (Série Noire, 1986)

À partir de 1975, c’est chez Le Masque que Paul Kinnet va publier l’essentiel de ses romans policiers. “Voir Beaubourg et mourir” est récompensé en 1978 par le Prix du Roman d’aventure. Un seul titre de Paul Kinnet fut publié dans la Série noire, “La Tour, prends garde !” en 1986. Une prise d’otage dans la célèbre Tour Montparnasse, une très forte rançon exigée, une "Patronne" de commando jusqu’au-boutiste, voilà les éléments qui assurent un roman d’action aux péripéties multiples. La narration claire est, comme dans tout bon polar, le premier atout favorable. Pas de cachotterie inutile pour le lecteur, c’est ainsi que le tempo reste vif et passionnant. Baignant dans son époque – le milieu des années 1980 – “La Tour, prends garde !” est sans nul doute un excellent "Série Noire" à redécouvrir.

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6 octobre 2018 6 06 /10 /octobre /2018 04:55

James Brady, trente-quatre ans, est marié à May, une veuve qui a deux enfants. La famille s’est installée dans la lointaine banlieue de New York. Ce qui ne simplifie pas la vie de Brady, par rapport à son métier. Rédacteur publicitaire pour une société new-yorkaise, un travail mal payé, il prend le train chaque jour pour rejoindre son emploi. Il a du mal à faire face financièrement pour assumer les charges familiales. Un meilleur salaire serait inespéré, son job étant déjà précaire. Ce jour-là, la météo étant mauvaise sur New York, il prend un taxi, car il est en retard. Une jeune femme vêtue d’un imperméable rouge avait choisi le même véhicule. Face à Brady, elle semble effrayée, et sort vivement du taxi. Elle est percutée par une voiture, blessée sans gravité, et va être bien vite hospitalisée.

Brady fait comme s’il n’avait rien vu de l’incident. Peu après, il découvre dans le taxi un paquet oublié par la jeune inconnue. Bien qu’il ne puisse pas immédiatement compter la somme en billets, il réalise qu’il y a là un gros pactole. L’honnête Brady s’interroge. Avec cet argent, c’est la fin de ses soucis financiers. Il décide de le garder. Il s’isole dans un hôtel douteux afin de chiffrer la somme. 50.000 dollars, c’est énorme. Ne pouvant pas le ramener tout de suite chez lui, il dépose le paquet à la consigne de la gare de Grand Central. Il est bientôt conscient que tant d’argent en billets, emballés dans un journal de Chicago, ça appartient sûrement à quelqu’un de la pègre. Brady sait pertinemment que les gangsters ne plaisantent pas avec ceux qui dérobent leurs biens.  

La jeune blessée a vingt-et-un ans, elle se nomme Ruby La Rue. Officiellement danseuse à Chicago, elle transportait ce paquet pour le compte de Louie Diamond. Ce dernier est un des grands caïds de la ville, ayant fait partie de la mafia des temps héroïques à l’époque d’Al Capone, Bugsy Siegel et autres chefs du banditisme. Se faire doubler par une fille comme Ruby ou par quiconque ayant piqué le paquet, pas question ! Louie Diamond envoie rapidement deux sbires à New York pour retrouver le paquet de billets. Pour sa part, Ruby étant sortie de l’hôpital, elle cherche à remettre la main sur le fric. Elle a retenu le nom du chauffeur de taxi, dont elle trouve l’adresse personnelle. Mais les hommes de main de Louie sont déjà sur sa trace., réagissant sans pitié.

Pendant deux jours, James Brady traîne dans les bars, échafaudant les projets qu’il pourra concrétiser avec ce pactole. Y compris réussir à écarter sa jeune belle-fille, qui se montre trop sentimentale avec lui. Échapper aux mafieux ne sera sans doute pas facile non plus. Par ailleurs, deux policiers ont fait le lien entre Ruby et Louie Diamond, surveillant aussi discrètement que possible la jeune femme. Garder les 50.000 dollars n’est probablement pas la meilleure solution pour Brady…

Day Keene : Un colis d’oseille (Série Noire, 1959)

Dans ce roman publié en 1959 dans la Série Noire, Day Keene (1904-1969) utilise avec une belle habileté un sujet souvent traité par les auteurs de polars. Un gros paquet de billets tombé miraculeusement entre les mains d’un quidam, et tout peut arriver. Brady est un citoyen ordinaire, assez désargenté, employé modeste et chargé de famille, auquel une telle somme ferait grand bien – mais sa trouvaille devient aussi embarrassante. Si Day Keene nous présente le mafieux de Chicago propriétaire du pactole, ce sont les cas de Brady et celui de Ruby qui priment.

Pour la jeune femme, un moyen d’échapper à ce monde de la pègre si malsain. Pour Brady, qui réfléchit aux conséquences favorables mais également aux risques, il y a là un coup à tenter. Dans les romans de Day Keene, c’est le vécu des personnages qui leur confère une authenticité, une crédibilité. S’y ajoute un atout fort : le contexte, l’Amérique de l’époque. Au-delà de l’intrigue proprement dite, l’auteur se veut témoin de son temps. Il convient de souligner la fluidité narrative du récit, qui ne cherche jamais à égarer les lecteurs. Injustement dédaigné, Day Keene fait partie des très bons romanciers de la Série Noire. Relire (ou découvrir) ses polars est toujours un vrai plaisir. 

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5 octobre 2018 5 05 /10 /octobre /2018 04:55

Début des années 1970. Luj Inferman et La Cloducque forment un duo d’éternel fauchés, incompatibles avec tout emploi salarié, combinards sans succès. Luj Inferman essaie de conserver une allure acceptable, tandis que La Cloducque – dont on ne sait si c’est un homme ou une femme – cache son hygiène inexistante sous un miteux manteau. Ces deux clodos-là sont inséparables, bien qu’entretenant une relation conflictuelle. L’hiver ayant été bigrement froid, ils ont trouvé refuge chez leur ami Nénesse dans une sombre banlieue parisienne. Hélas, Nénesse est moribond. Il se fait prier pour leur confier un ultime secret. Il détient un lot de faux billets, pour cinq milliards de Francs. Sauf que ce fric est inutilisable, à cause du graveur. Néanmoins, Nénesse ayant clamsé, Luj Inferman et La Cloducque s’emparent du lot de biftons et se tirent vers les Alpilles.

À Digne, ils font la connaissance de Ferdinand de Dinan, patron d’un cabaret, qui les présente à Gino, un caïd de Marseille. Ce dernier a flairé le bon coup, car il s’avère que ces billets sont magiques. En effet, en les plaçant dans un portefeuille, ils se multiplient. Voilà qui intéresse Gino, qui tente de les arnaquer. Il vaut mieux s’éloigner pour l’instant du truand marseillais. Autre problème : le miracle ne fonctionne pas pour le duo, qui reste dans la dèche. Probablement à cause de La Cloducque, qui leur porte la poisse. Il/elle a planqué le lot de biftons dans une cachette qu’il/elle ne révèle pas à Luj Inferman. Tous deux repartent vers Paris, en quête d’un moyen pour se financer entre-temps. Pas grâce à un boulot régulier, c’est sûr. La Cloducque ne se gêne pas pour dévaliser les mendiants aveugles et autres méthodes à sa portée.

Peut-être qu’en cambriolant avec succès un château dans le Loiret, le duo verra le bout du tunnel ? Non, car la police intervient chez le receleur qui allait leur offrir un bon prix, réduisant leurs efforts et le butin à zéro. Luj Inferman et La Cloducque se font engager par le détective Tive pour une mission – traquer un mari cocufiant son épouse – qui finira en eau de boudin, comme le reste. Il n’y a que la solution marseillaise qui leur permettrait de tirer parti des faux biftons, tout en se méfiant de ce satané Gino. La Cloducque retrouve, non sans mal, avec son compère la grotte où il planqué le lot de cinq milliards en billets ratés. Si la cachette est vide, ce n’est pas le fait de Gino et sa bande. Le duo s’est fait doubler par d’hallucinants monarchistes préparant un complot, rien que ça ! Leur aventure ne s’achèvera pas là, les entraînant bien loin de la métropole, toujours en galère… 

Pierre Siniac : Les 5 milliards de Luj Inferman (Série Noire, 1973)

Nous voilà bombardés agents provocateurs à la solde du patronat. C’est surtout Clod’ qui a été sollicitée ; moi, on m’a pris pour faire plaisir à l’herma et un peu à contrecœur. Je ne sais trop – Clod’ non plus, d’ailleurs, à ce qui semble – en quoi consiste l’étrange turbin qu’on exige de nos pauvres personnes, mais je pense que des types de notre trempe sauront se débrouiller et plaire à la haute direction sans faire trop de dégâts.
La Clod’ s’est refusée à quitter son pardingue salopé par les âges et les intempéries. Elle a cependant consenti à ôter son chapeau cloche, jugé trop bourgeois par le monde ouvrier. Elle a plié la coiffe salingue en huit et l’a glissée dans une de ses poches ; à la place, sur la citrouille avariée qui enveloppe son ciboulot spongieux, elle a posé une petite casquette grise à longue visièretrès plate, et glissé un gros crayon entre une de ses feuilles de chou et sa tempe.

Parmi son œuvre abondante, Pierre Siniac (1928-2002) est l’auteur d’une série de romans ayant pour héros cette paire de clochards déjantés : Luj Inferman et La Cloducque, Les 401 coups de Luj Inferman, Les 5 milliards de Luj Inferman, Luj Inferman dans la jungle des villes, Pas d’ortolans pour La Cloducque, Luj Inferman chez les poulets, Luj Inferman ou Macadam-Clodo. Au fil de leurs sept tribulations, le duo éternellement sans-le-sou est confronté à mille péripéties… destinées à nous faire sourire, et même bien davantage. Ces personnages ont un sympathique côté anar, dans le contexte de l’époque (de 1971 à 1982). Entre eux, c’est autant le chacun-pour-soi et les disputes que la solidarité, selon les cas. Même s’il cherche à se débarrasser de l’encombrant hermaphrodite, Luj Inferman ne peut longtemps se passer de lui (ou d’elle plutôt, encore que…).

Avec “Les 5 milliards d Luj’Inferman, nous les suivons dans un périple à travers la France. En possession de faux-billets miraculeux, ils se débrouillent aussi mal que possible pour se renflouer tant soit peu. Le scénario ne cherche nullement à être crédible, l’essentiel pour l’auteur étant de proposer une histoire désopilante, pleine d’action et de rebondissements en tous genres. Ce postulat étant vite accepté, on se régale à la lecture des déboires qu’ils traversent. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de dresser le portrait de personnages secondaires particulièrement insolites. L’humour n’a jamais été incompatible avec le roman noir, Pierre Siniac le prouva avec brio. Luj Inferman et La Cloducque, sept romans à redécouvrir.

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29 septembre 2018 6 29 /09 /septembre /2018 04:55

C’est l’hiver à Isola, et il fait sacrément froid dans cette métropole américaine. Lors de la nuit du 18 décembre, un agent de police découvre un jeune suicidé dans une cave. Steve Carella, policier au commissariat du 87e, et son jeune collègue Bert Kling (alors âgé de vingt-quatre ans), se chargent de l’enquête. Carella ne croit pas une seconde à la thèse du suicide. Âgé d’une quinzaine d’années, Annibal Hernandez avait récemment rejoint sa famille portoricaine ici. Il a une sœur, Maria, son aînée de quelques années. La mère de l’adolescent ne croit nullement au suicide, elle non plus. Elle sait qu’Annibal se droguait depuis son arrivée à Isola, sous l’influence de sa sœur, une camée qui tapine pour se payer sa consommation de stupéfiants. 

Qui fournissait la drogue à Annibal ? Voilà ce que doit trouver Carella. Tandis que Bert Kling va s’adresser au légiste Soames, qui lui confirme que le jeune homme n’est pas mort par strangulation, mais d’une overdose. Carella cherche des infos au club El Centro, un boui-boui où Maria passe très souvent. Elle prétend ne rien savoir sur le fournisseur de son frère. Carella ne comptait pas vraiment sur sa coopération. Il repère près de Grover Park un jeune dealer et ses deux complices. Bien qu’interrogé avec rudesse, le suspect ne livre aucune piste valable. Quant aux empreintes sur le lieu du crime, elles ne sont pas répertoriées dans les fichiers de police. Le lieutenant Peter Byrnes, qui dirige à cette époque le commissariat du 87e, suit de près cette affaire. Pour des raisons privées.

En effet, Byrnes a deviné que son fils Larry se droguait depuis quelques temps. Sans doute est-ce le fournisseur de celui-ci qui téléphone anonymement à Byrnes pour faire monter la pression. Ce dealer a également incité Maria a faire, le moment venu, un faux témoignage contre Larry – qui semblait connaître Annibal. Si Maria n’accepte plus de jouer le jeu, le dealer n’hésitera pas à la poignarder. Peter Byrnes et son épouse Harriet vont tenter de désintoxiquer leur fils, avant qu’il ne soit trop accro. Les inspecteurs Meyer Meyer (trente-sept ans) et Hal Willis vont bientôt participer à cette enquête. Mais c’est Carella qui tient déjà la meilleure piste, un certain Gonzo, intermédiaire du fournisseur de drogue. Ce qui ne sera pas sans danger pour Carella, car ce jeune type ne craint pas de tirer sur un flic. L’équipe du 87e doit donc identifier le fameux Gonzo, ce qui peut les mener au commanditaire. Possible que l’affaire trouve son épilogue avant Noël…

Ed McBain : Le fourgue (Série Noire, 1957)

Cette triple séance avait pour but de découvrir l’individu qui avait fourni de la drogue aux jeunes gens. L’arrestation d’un camé ne présente pas d’intérêt. On le fourre au placard et c’est à la municipalité de faire alors les frais d’une cure de désintoxication d’un mois. Le personnage important dans l’affaire, c’est le revendeur. Si les flics du 87e avaient voulu coincer chaque jour une centaine de camés s’adonnant à toutes les variétés possibles de stupéfiants, il leur aurait suffi de se balader dans les rues de leur secteur. La détention illicite d’une quelconque quantité de drogue tombe sous le coup de la loi sur l’hygiène publique. Le délinquant se fait obligatoirement octroyer une peine de prison d’un mois ou plus. Une fois rendu à la circulation, il ne lui reste plus qu’à se remettre en quête de came.
Le gamin ramassé à la sortie de Grover Park avait été trouvé porteur de deux grammes d’héroïne, qu’il avait probablement payés cinq dollars. Sa capture était négligeable, et seul son fournisseur intéressait le flics du 87e.

Il s’agit d’une des premières enquêtes de la série du 87e district, la troisième. Ce qui explique que l’auteur nous donne quelques descriptions physiques (Meyer Meyer), professionnelles (Bert Kling, tout juste promu inspecteur) ou personnelles (Carella est jeune marié, sa femme Teddy apparaissant en filigrane) sur les policiers du commissariat. Il évoque aussi une famille venue de Porto Rico, où la mère est consciente que le confort dont ils disposent en Amérique a une contrepartie plus sordide.

Le thème, c’est la consommation de drogue. Bien que l’histoire se passe dans les années 1950, le sujet n’est pas du tout éculé, puisque le processus d’intoxication des junkies n’a guère changé depuis ce temps-là. La lutte contre les trafics continue, encore plus compliquée à cause des drogues de synthèse qui se sont banalisées (méthamphétamines), pas moins destructrices que l’héroïne. Les injections (dont on nous parle ici sans faux-semblants) comportaient des risques supplémentaires. Ed McBain ayant déjà plusieurs romans à son actif quand il écrit en 1956 “Le fourgue”, on sent une belle maîtrise de l’intrigue, et du dosage de la noirceur, avec cette fluidité narrative qui le caractérise dès cette époque. Sombre affaire oui, mais pas la moindre lourdeur dans le récit. Il est bon de lire et de relire les romans d’Ed McBain, en particulier cette série.

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8 septembre 2018 6 08 /09 /septembre /2018 04:55

Cinq ans plus tôt, Willie Madden organisa le braquage de la Kenmore Trust, un gros coup. Certains de ses complices sont morts, d’autres sont en prison. C’est ainsi que Willie Madden a gardé une grosse part du butin, dans les 500.000 $. Depuis, sous de fausses identités, il mène une vie oisive dans de luxueux hôtels (surtout ceux de Californie du Sud) et s’offre ponctuellement les services de prostituées. À Tropico Beach, Willie est reconnu par le maître-nageur de l’hôtel, il est temps pour lui de disparaître à nouveau. Il reste perpétuellement sur ses gardes, bien qu’affichant un comportement débonnaire.

La police est toujours à la recherche de Willie Madden, en particulier le lieutenant Art Kramer. Mais ils ne sont pas les seuls. Carl Benedict, un des complices de Willie, est censé être mort. Même si c’est un dingue dans son genre, qui a déjà claqué toute sa part du butin, il est assez futé pour éviter qu’on le sache bien vivant. John Quait (dit Le Boiteux) est un détective privé vieillissant, qui fut proche de Willie. Il n’a pas tout à fait renoncé à le retrouver, non pas pour le livrer aux flics, mais pour empocher le magot de Willie. Carl est en relation avec le policier Nick Fay. Tous les trois – Carl Benedict, John Quait et Nick Fay – profitent des dernières infos situant plus ou moins Willie pour se lancer sur sa piste.

Comparse emprisonné de Willie Madden, Joe Wicks espère négocier avec le Lt Kramer, en échange de tuyaux. John Quait en est prévenu, et s’arrange pour que Wicks reçoive un sévère avertissement afin qu’il continue à se taire. De leur côté, le flic Nick Fay et Carl Benedict cherchent Willie à San Francisco. Ils le ratent à trois jours près, car il a quitté l’hôtel où il résidait. Nick Fay étant en mauvaise santé, ça ralentit les investigations du duo. Même si Carl est un tocard, il finit par retrouver la trace de Willie.

Sous le nom de Lawrence Allen, Willie se rend chez un médecin car il souffre de vertiges. C’est là qu’il fait la connaissance de la jeune infirmière du praticien, Dorothy Velinsky. Il est immédiatement séduit par cette personne au caractère ambitieux, qui se moque de ce qu’on pense d’elle. De fortes affinités apparaissent entre Dorothy et lui, Willie en est conscient. Dans sa vie clandestine, il ne serait pourtant pas prudent de se lier avec une femme, surtout si jeune. Et puis, il y a Carl Benedict qui rôde autour de lui. Celui-ci le loupe encore une fois de peu, à l’hôtel Golden West.

Pour le vieux détective privé John Quait, il ne serait sans plus raisonnable de continuer à pourchasser Willie. Mais son assistant Cheev et le mystérieux Y, contact de Quait dans la pègre, poursuivent leurs recherches. Le Lt Kramer essaie vainement un arrangement avec Carl. Tandis que Willie et Dorothy se rapprochent, c’est du policier Alford – du FBI – dont le couple va devoir se méfier…

W.R.Burnett : Un homme à la coule (Série Noire, 1970)

Au moment où Willie grimpait en voiture, Carl fit feu et Willie ressentit une violente piqûre au mollet gauche, comme s’il s’était déchiré à un fil de fer barbelé ; il claqua la portière et démarra en direction de la route côtière.
Plein sud désormais, vers la jungle inextricable de Los Angeles, à plus de cent cinquante kilomètres d’ici. Finis, les petits patelins et le motels de luxe du bord de mer. Il était temps pour lui de se fondre dans la masse des millions de citoyens pauvres et anonymes.
Mais il n’avait pas parcouru cinq kilomètres qu’il s’aperçut que Carl avait réussi à le suivre. Et Carl était le dernier type au monde qu’il souhaitait avoir à ses trousses. Une fois lancé dans la bagarre, Carl ignorait le sens des mots "prudence" ou "peur". C’était l’être le plus follement dangereux que Willie ait jamais rencontré. Mais d’où diable était-il sorti ? Faisait-il équipe avec Nick ? Était-ce lui qui avait fouillé son bungalow ? C'était plus que probable.

Mis à part “Good bye Chicago” (Série Noire,1981), “Un homme à la coule” est le dernier roman policier écrit par William Riley Burnett, en 1969. Depuis ses débuts en 1929, il a acquis une grande expérience de romancier et de scénariste. Le style est ici nettement plus jovial que dans ses premiers titres (Little Caesar, High Sierra, Quand la ville dort…). Il ne s’agit peut-être pas d’un "grand" roman de cet excellent auteur, mais d’une histoire très divertissante, agitée et passionnante à souhaits.

C’est avec une sacrée virtuosité qu’il nous raconte les tribulations de Willie Madden et de ceux qui sont à ses trousses, ce qui donne lieu à une aventure riche en péripéties. Ni Carl, ni le vieux privé Quait ne veulent buter Willie – qu’ils admirent pour son intelligence, dans un certain sens – ils visent juste son argent. L’affaire ne remontant qu’à cinq ans, la police est toujours en action. Tout ça ne perturbe que modérément le sympathique Willie, qui se sait en mesure de redoubler de prudence. Tomber sous le charme d’une jeune fille pourrait lui compliquer les choses… Un roman très agréable à lire – ou à relire.

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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 04:55

Le sort de Plonque n’est pas enviable : voilà dix-huit ans qu’il est marié avec Camina (née Rachot), et douze ans qu’il est privé de sexe. Car son épouse est un monstre d’égoïsme, d’une jalousie extrême. Plonque est l’esclave des caprices de Camina, qui n’éprouve aucun respect pour la plupart des gens. Tous des "nubuques", autrement dit des nuls, estime-t-elle avec sa férocité vulgaire. Outre sa famille – tous des dépressifs, la seule qu’elle supporte, c’est leur voisine Mme Quillard. Plonque la surnomme "Lamoule", car c’est une sexuelle, celle-là. Et justement, lui qui est en manque de sexe, il fantasme sur elle. Mais, sous la surveillance permanente de Camina, bien difficile d’aller très loin en la matière. 

Le suicide d’un des frères de son épouse va offrir à Plonque un peu de liberté. Suite à un accident de voiture dont il est sorti indemne, il fait semblant d’être impotent. Il ne compte pas sur les Rachot pour s’apitoyer, d’autant que Camina doute fort qu’il ait réellement un problème de santé. Le Dr Pételle, médecin traitant de la famille, décrète que Plonque souffre d’une "paralysie flasque". Un diagnostic peut-être absurde, mais un moindre mal quand on sait que les médecins de la dynastie Pételle sont des adeptes de l’amputation. Puisque le docteur le certifie souffrant, Camina est bien obligée de s’incliner. Plonque en profite pour tenter une relation sexuelle avec Mme Quillard, mais c’est plutôt raté.

Plonque est contraint d’assister aux obsèques de son beau-frère, le suicidé. Toute la famille Rachot est déprimée, sauf Camina – plus survoltée que jamais. Une journée qui se termine par une alcoolisation générale des frères et sœurs de Camina, venus s’installer chez Plonque et sa femme, avec la grand-mère. Plonque reste alité quand ils sont là, mais le démon du sexe l’habite toujours. Nouvelle tentative clandestine du côté de Mme Quillard, d’autant moins coopérative que son viril amant Bitov est présent. Ce dernier va frapper sévèrement Plonque, ce qui ne l’incitera pas à renoncer tant est grand son besoin de sexe. Dans la foulée, la grand-mère témoigne que Plonque est sorti, bien valide.

Ça ne lui porte pas chance à la mère de Camina, cette dénonciation. Plonque trouve bientôt un allié : le croque-mort Alban Pitaine. Celui-ci a flashé sur Solange, la chaste sœur de Camina. Encore un cas psychanalytique incurable, mais le croque-mort espère quand même en venir à bout. L’infernale Camina harcèle toujours Plonque, qui joue son rôle de paralysé sans faillir. Rêve-t-il de revanche, d’être enfin maître chez lui ? Sans doute que oui, mais son obsession sexuelle constitue l’essentiel de ses préoccupations… 

Franz Bartelt : Chaos de famille (Série Noire, 2006)

Le quatuor à cordes pour se pendre apparut en quatre fois, d’un couple à chaque fois : le déprimé au bras de sa dépression. Ils étaient misérables, à vomir, les yeux sur les joues, la bouche collée de bave sèche, encore saouls comme des abeilles décollant d’un champ de bétoine, pas encore en état de souffrir de ce qu’ils voyaient. Le docteur Pételle leur adressait des petits mouvements des doigts en ciseaux, qu’ils ne déchiffraient pas. Je pouffais discrètement.
Ils s’étaient plantés autour du corps, raides et immobiles, comme du marbre. Camina baissait la tête. Elle se ravisa et, d’un coup de pied dans la promenette, elle m’envoya cogner contre le mur.
Ce fut Solange qui, la première, tordit sa grosse bouche pour pleurer. Les autres la suivirent dans l’expression du chagrin, y allant de confiance, sans éprouver encore ce pourquoi il fallait mouiller d’une larme le présent et le passé immédiat…

Certes, des familles aussi caricaturales que celle de cette Camina, ça n’existe pas. Encore que l’on puisse se poser la question, tant ces dépressifs chroniques nous rappellent des gens qu’on a pu connaître – beaucoup moins vulgaires qu’eux, quand même. Aux ordres de son épouse Camina, Plonque nous raconte son quotidien… un sacré portrait ! Finies les relations sexuelles, a décrété sa femme depuis longtemps. Elle préfère passer tout son temps devant la télé, une véritable drogue pour elle, se faisant servir par son mari. Qui, lui, ne rêve que de sexe, leur voisine pouvant convenir à cette obsession.

L’humour noir n’est pas incompatible avec le roman noir ; Franz Bartelt le démontre ici magistralement. Obsèques virant au chahut, médecins découpeurs, croque-mort faisant une fixation sur la bouche de Solange, et bien d’autres scènes hilarantes, tout est prétexte à faire sourire les lecteurs, y compris des digressions bienvenues. L’humour exige de la finesse, de l’inventivité et une véritable écriture. C’est le cas de ce roman, vivement conseillé à ceux qui auraient le moral en berne.   

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