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4 septembre 2018 2 04 /09 /septembre /2018 04:55

En ce temps-là, au 19e siècle, deux jeunes Suédois, Håkan et son frère aîné Linus, font partie de la multitude des émigrants vers l’Amérique. Mais, entre deux embarquements, Håkan perd son frère de vue et se retrouve seul, ne parlant pas un mot d’anglais. Néanmoins, il monte à bord d’un navire en partance pour l’Amérique. Celui-ci ne va pas à "Nujårk" (New York) comme le croyait Håkan, mais sa destination est San Francisco. Sur le bateau, il se joint à un prospecteur d’or irlandais avec sa famille, les Brennan. Ils débarquent ensemble en Californie, avant que débute leur périple vers les régions supposées aurifères. Håkan pense pouvoir rejoindre Linus à New York, en traversant le pays. James Brennan a bientôt trouvé un filon, une mine qu’il s’agit de protéger.

À Clangston, bourgade voisine, Håkan va être longtemps prisonnier dans une chambre d’hôtel, à la merci d’une dame – chef du gang local. Il parvient finalement à s’évader, avant de devoir affronter à pied le désert. Au bout de quelque temps, Håkan est recueilli par John Lorimer. C’est un scientifique bienveillant, un naturaliste ayant ses théories sur l’évolution de l’être humain – proches de celles de Darwin. Il donne à Håkan une forme d’éducation, tous deux conversant dans un langage "bricolé" par Lorimer. Celui-ci et ses hommes avancent vers l’Est, jusqu’au lac salé de Saladillo. Grosse épreuve pour la petite troupe, au point que les hommes commencent à se rebeller contre Lorimer. Håkan et le scientifique vont s’occuper d’une tribu indienne ayant besoin de soins, avec l’aide du guérisseur de ce groupe. Håkan apprend ainsi à soigner les autres.

Le jeune Suédois, qui s’est déjà endurci, doit poursuivre sa route vers l’Est, bénéficiant avant son départ des conseils de John Lorimer. Il ne dispose que d’un poney malade pour progresser. Après le désert, vient la Prairie moins hostile. Håkan y croise des convois d’émigrants allant vers l’Ouest. Dont celui de Jarvis Pickett, qui est à la tête d’une "fraternité de colons", et s’avère un fieffé escroc. Avec bravoure, Håkan défend le convoi de Jarvis quand ils sont attaqués par une milice agissant au nom d’une secte. Il tue ceux qui les ont ciblés, soigne les blessés du convoi.

Sa réputation "d’impitoyable" gagne les autres émigrants. La légende de Hawk, le Faucon – ainsi qu’on le surnomme vite – débute à cette époque. Cap sur le Sud et l’Est pour Håkan qui continue seul son périple. C’est encore de cette façon qu’il s’en sort le mieux, se débrouillant avec ce qu’il trouve. D’ailleurs, dans la première petite ville où il arrive, il a de gros problèmes avec le shérif du coin. Grâce à un admirateur, Asa, il réussit une fois de plus à s’enfuir. Mais le chemin vers l’Est est toujours semé d’embûches…

Hernán Díaz : Au loin (Éd.Delcourt, 2018) – Coup de cœur –

Après un long moment à courir sans s’arrêter, Håkan se retourna vers les lueurs de la ville. À sa surprise, Clangston avait disparu. Et ce vent qui lui fouettait maintenant le visage, s’aperçut-il, charriait du sable. Dans un premier temps, les rafales le laissèrent discerner l’aura nocturne des gros rochers et des buissons qui se dressaient à un ou deux pas devant lui, mais bientôt il ne distingua plus rien. Le tourbillon de sable oblitérait jusqu’à l’obscurité. La puissance des bourrasques, combinée à la morsure du sable qu’elles transportaient, composait un nouvel élément qui, en dépit de sa texture sèche et rugueuse, avait plus de points communs avec l’eau qu’avec la terre et l’air. Håkan devait se tenir dos au vent pour respirer, mais il n’interrompit pas sa course , il se sentait protégé par cette tempête qui l’enveloppait et dont le grondement lui bouchait les oreilles…

Que cette histoire est captivante ! Il ne s’agit ni vraiment d’un western, ni d’une intrigue policière, mais d’un roman littéraire d’aventures. Si le postulat – traverser l’Amérique à rebours – paraît incroyable, on est très rapidement convaincus. Håkan est un jeune homme grand et tenace, méprisant la douleur, décidé à atteindre son but (aussi illusoire soit-il) : retrouver son frère aîné à New York. Outre sa force bien réelle, c’est avant tout un garçon intelligent, le naturaliste Lorimer ne s’y trompe pas. Håkan sait tirer des leçons de toutes choses, même si les étapes et les épreuves ne manquent pas sur son long parcours à travers des territoires souvent vides.

La notion du temps qui passe devient forcément aléatoire pour lui, qui se basera beaucoup sur le rythme des saisons. La principale conclusion qu’il en tire, c’est qu’il s’en sort toujours mieux seul qu’en groupe – la solitude ne lui pèse pas, au contraire c’est sa protection. La conquête de l’Ouest a attiré autant de malandrins que de gens honnêtes. Le récit est clair et parfaitement maîtrisé, un tableau très vivant de cette époque si contrastée – narration servie par une traduction française fine et précise, qu’il convient de saluer. On partage avec Håkan – sacré personnage – tout ce qu’il endure, en conservant comme lui un certain optimisme. Voilà un roman remarquable – l’évidence d’un coup de cœur s’impose ; un des meilleurs titres de l’année. À ne surtout pas manquer !

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3 septembre 2018 1 03 /09 /septembre /2018 04:55

À l’est des États-Unis, Rhodes Island est le plus petit État du pays. En 1992, Liam Mulligan est un journaliste (sportif) débutant du Providence Dispatch, le grand quotidien local. Bien que la criminalité ne l’intéresse guère, Mulligan est amené à enquêter sur un double meurtre – d’une jeune femme et de sa fillette, tuées de nombreux coups de couteau. Le policier Jennings et Mulligan ayant sympathisé, le journaliste obtient de meilleures infos que le reporter attitré du Dispatch. Deux ans plus tard, un triple crime similaire à celui de 1992 est commis. Mulligan va contribuer à l’arrestation du coupable – Kwame Diggs, qu’il avait déjà repéré auparavant. Il s’agit d’un Noir âgé alors de quinze ans. Il existe assez de preuves contre lui mais, en tant que mineur, il pourrait n’être emprisonné que pour une peine plutôt courte – ce dont il semble parfaitement conscient.

Près de vingt ans plus tard, en 2012, comme tant d’autres journaux américains, le Dispatch est à l’agonie. Mulligan en est devenu un des piliers, en particulier grâce à une affaire qui causa le décès de sa meilleure amie, Rosie Morelli, chef des pompiers de cette région. Edward Mason, fils du propriétaire du journal et reporter inexpérimenté, collabore avec Mulligan. Tandis qu’un autre psychopathe est sur le point d’être libéré pour raisons de santé, l’affaire Kwame Diggs est relancée. Âgée de soixante-six ans, la mère de Diggs croit toujours son fils innocent, malgré l’évidence. Mais, en effet, la Justice a accumulé de faux éléments pour maintenir Diggs en prison. Ce pervers ressassant ses "exploits" meurtriers récidivera certainement s’il est libéré. Edward Mason entreprend de revisiter l’affaire, de la traiter sous un angle favorable à Diggs. 

Tandis que Mason contacte une association de défense des Noirs, l’ex-avocat et la nouvelle avocate de Diggs, et d’anciens gardiens de prison, Mulligan cherche d’autres preuves. Il va être épaulé par Gloria Costa, son amie photographe du Dispatch. Avant les cinq meurtres pour lesquels Diggs a été condamné, ne fut-il pas celui qui agressa Sue Ashcroft ? Il n’avait que douze ans à l’époque, mais sa précocité criminelle n’est plus à démontrer. Si Jennings est désormais en retraite, les contacts qu’a gardés l’ancien policier peuvent s’avérer utiles pour en savoir davantage sur la détention de Diggs. En outre, Mulligan est un ami de Fiona McNerney, la gouverneure de l’État. Peut-être saura-t-elle faire comprendre à l’opinion publique que le cas de Diggs est très différent de celui de l’autre vieux psychopathe relâché, car n’ayant plus pour longtemps à vivre.

Bruce DeSilva : Dura Lex (Actes Noirs, 2018)

Assise au bord de sa chaise de bureau, Gloria se pencha vers la photo sur l’écran de son iMac 27 pouces et plissa son œil.
Le cliché montrait Kwame Diggs entrant dans le palais de justice de Providence, mains menottées dans le dos et jambes entravées par une courte chaîne métallique. Deux policiers d’État l’empoignaient par ses biceps bombés. Ils étaient du genre costaud, mais à côté de Diggs, ils ressemblaient à des nains. Avec son mètre quatre-vingt-dix-huit et ses cent cinquante kilos, il aurait pu jouer comme défenseur central dans l’équipe préférée de Gloria, les New England Patriots. Juste derrière lui se tenaient deux autres agents de la police d’État, armés d’un fusil d’assaut.
Gloria zooma sur le visage aussi expressif qu’un parpaing, ce regard vide. Elle se rappelait très précisément ce qu’elle avait ressenti en prenant cette photo l’année précédente.

Dans “Pyromanie” et “Jusqu’à l’os”, les lecteurs ont fait la connaissance de Liam Mulligan, pro du journalisme d’investigation, confronté à des affaires énigmatiques. Ce troisième opus permet de revenir sur le début de carrière du héros, qui n’envisageait nullement de s’occuper de cas criminels. L’auteur n’oublie pas quelques sourires, évoquant le bruyant perroquet ara de Mulligan, mais c’est bien autour de la personnalité du coupable que se joue cette intrigue très réussie, d’une superbe fluidité narrative.

Il est vrai qu’aux États-Unis, un grand nombre de Noirs sont soit accusés à tort, soit victimes de trop lourdes condamnations. Ce n’est pas vrai pour le jeune Diggs qui prit un réel plaisir à commettre ses crimes, du fantasme au passage à l’acte. Même les films pornographique (ah, Ginger Lynn !) ne suffisaient pas à l’exciter. Épier ses victimes, tuer sans se soucier de laisser des traces exploitables pour les enquêteurs, croire à une part d’impunité puisqu’il était mineur, tout ça indique son profond mépris des autres. Que faire de lui, alors qu’il recommencera forcément ? Tel est le principal thème de ce roman.

Bruce DeSilva décrit également un aspect sociétal, la fin des grands journaux américains entamée avec l’arrivée d’Internet, ainsi que les réactions de la population face à la libération annoncée d’un vieux criminel qui n’est pus dangereux. Mulligan est là dans un rôle de témoin de l’évolution de la société. Ce qui enrichit l’histoire racontée. Homme mûr, journaliste chevronné deux décennies après ses débuts, il conserve les rites qui ont construit ce qu’il est (il fréquente le même bar depuis tout ce temps, par exemple). Un personnage réglo face auquel on se sent en confiance, nous autres lecteurs.

Avec “Dura Lex” et les précédents titres de Bruce DeSilva, on est vraiment dans la meilleure tradition du roman noir, avec une enquête vivante et crédible (s’inspirant tant soit peu d’une véritable affaire). Voilà un auteur à lire sans hésiter.

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2 septembre 2018 7 02 /09 /septembre /2018 04:55

Old Lonesome est une petite ville du Colorado, devant son nom à un vieil ours solitaire ayant marqué l’origine de la bourgade. Sa prison, créée dans les années 1875, est ici une des activités principales. Près de cent ans plus tard, à la fin des années 1960, elle est dirigée d’une main de fer par Cyprus Jugg, secondé par Bellingham et des gardiens féroces. Ce qui n’empêche pas les tentatives d’évasion, comme celle qui vient de se produire en plein cœur de cet hiver : douze détenus se sont échappés. Si quelques-uns d’entre eux sont vite repris, plusieurs vont leur donner du fil à retordre.

Mopar Horn, Mitch Howard (un Noir), Wesley Warrington et Terry Dixon (dit Bad News) sont partis ensemble, de leur côté. Ils ont trouvé refuge chez Pearl Green, qui tient une maison close non loin de la prison, la prenant en otage avec des gardiens. Fuir vers où, ensuite ? Warrington, est juste un "suiveur", et il ne faut pas compter sur ce chtarbé de Bad News pour prendre les bonnes décisions. Howard essaie de trouver la meilleure solution. Si Mopar traîne une réputation de truand dur, ce sont surtout les circonstances qui l’ont conduit au banditisme. Il connaît parfaitement cette région, dont il est originaire. Mais, à l’heure où le blizzard et la neige envahissent la contrée, ça reste un faible atout. Après Pearl, le quatuor braque ensuite un couple de fermiers.

Jim Cavey est gardien de prison. Solitaire, il aime avant tout marcher dans les environs de Old Lonesome. Ce qui fait de lui un traqueur d’évadés hors pair. Mais Jim n’a pas vraiment une vocation de maton : il n’éprouve guère de respect envers le directeur Jugg, ni pour les autres gardiens de la prison. Contrairement à eux, Jim n’est pas de ceux qui persécutent les détenus ni qui leur tirent dans le dos. Le sous-chef Bellingham peut bien lui mettre la pression, lui faire des promesses, Jim s’en fiche. Il suit, avec léger retard, le parcours de Mopar et de ses complices de cavale.

Veuve encore jeune d’Ethan, un citadin de l’Ohio s’étant cru capable de s’installer dans la région pour y tenir une ferme, Dayton Horn est la cousine de Mopar. Les ratages de leurs vies ont été assez comparables, ce qui rapproche Dayton et le malfaiteur. Quand elle apprend son évasion, Dayton part à la recherche de son cousin – visitant la caravane miteuse de Mopar, passant chez l’ex de celui-ci, Molly. Si elle ne le trouve nulle part, le chemin de Dayton va croiser Sparrow, un délinquant ami de Mopar. Ce n’est pas ce dernier qui prendra le dessus, car Dayton est une vraie hors-la-loi.

L’affaire attire à Old Lonesome un duo (mal assorti) de journalistes du Rocky Mountain News. Stanley Hartford est un reporter aussi chevronné que blasé. Garrett Milligan est un jeune père de famille plutôt fauché. Le premier est un vétéran de la Guerre de Corée, le second a récemment combattu au Vietnam. Après avoir rencontré le directeur Jugg, le duo se joint aux gardiens chassant les évadés. Avec des chiens, tous espèrent découvrir où se cachent Mopar et ses compagnons. Les cruels matons sont dopés par des médicaments excitants, auxquels Garrett Milligan prend goût aussi. Il est à craindre que cette évasion cause beaucoup de victimes…

Benjamin Whitmer : Évasion (Éd.Gallmeister, 2018)

Le vrai danger de l’épuisement, c’est que tu finis par juste laisser tomber. Tu t’assois et t’attends qu’on te reprenne, c’est tout. C’est arrivé à plus d’un évadé. T’arrives tellement au bout du rouleau que c’est plus simple de juste te laisser faire abattre ou capturer. Mopar se dit que la plupart de ceux qui se font reprendre, se font reprendre exactement comme ça (…)
L’autre danger est d’être trop épuisé pour faire les petites choses qui te maintiennent en vie. Tu t’allumes une cigarette sans la cacher dans le creux de ta main, ou tu poses ton fusil quelque part et tu t’en vas en l’oubliant. Ou tu mets les pieds dans un ruisseau glacé et tu te les trempes et tu te retrouves à devoir t’abriter dans un taudis en compagnie d’une bande de dégénérés.

Territoire montagneux, le Colorado c’est l’Amérique profonde. Celle qui s’est forgée une image rugueuse, où – en dehors des métropoles, telle Denver – on n’hésite pas à user de la violence. Sous couvert de respect de la Loi, la population fait preuve d’un cynisme certain. C’était d’autant plus vrai à l’époque dont il est ici question. Benjamin Whitmer a choisi d’utiliser cette rude ambiance pour dresser un portait des États-Unis, d’une partie de ses habitants. Et c’est magnifiquement réussi.

L’habile structure du récit se compose de quatre lignes directrices, que l’on suit alternativement. La hors-la-loi Dayton Horn, son cousin évadé Mopar, le traqueur Jim Cavey, le duo de journalistes, sont les protagonistes de cette aventure. Grâce à des réminiscences de leur passé, nous en apprenons davantage sur eux. Ce ne sont pas des héros flamboyants, mais leurs parcours attirent souvent la sympathie. Dayton, Mopar, Jim et Stanley sont également des témoins du comportement des autres.

Né en 1972, Benjamin Whitmer s’est fait connaître par deux titres, “Pike” et “Cry father”, s’imposant logiquement dans l’univers du roman noir. On ne peut que confirmer ce que l’excellent Pierre Lemaitre exprime dans la préface de “Évasion”. Oui, Whitmer s’inscrit dans l’authentique tradition du genre, avec sa propre tonalité. Sa prouesse, c’est sans doute de rendre parfaitement crédible chaque personnage, chaque fait, sans véritable misérabilisme ni jugement sur eux. Le contexte violent est inhérent à cette tentative de cavale, sans qu’on ait le sentiment qu’il en rajouterait. Un brillant roman noir.

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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 04:55

Maximilien de Groote ayant appartenu à une famille fortunée, rien ne le prédestinait à séjourner un jour en prison. Pourtant, c’est ce qui lui arrive après un cambriolage raté. Il est enfermé à la MAVO, la Maison d’Arrêt du Val d’Oise. Il partage la cellule du rustre mais pas agressif Arnold, et s’entend bien avec Robert, de la cellule voisine. Le vieux détenu placé dans la geôle d’à côté n’est autre que Maurice Danglès, que l’on surnomma "Le Boucher du Val d’Oise". Il fut notamment condamné pour le double meurtre du couple Vallin. Aujourd’hui, il se sent proche de la mort. Maximilien de Groote se défend avec habileté, mais sa condamnation sera de trois ans de prison, dont un avec sursis.

Maximilien s’est bien gardé de révéler les vrais motifs de la série de cambriolages qu’il a commis, chez des hommes de loi. Au décès de son père, il estime avoir été spolié lors de la succession. Chez ses "victimes", il dérobait des documents importants pour eux et secrets, puis les faisait chanter quand c’était possible. Le petit jeu a donc mal tourné. En prison, Maximilien – qui n’a jamais exercé de véritable métier – doit se montrer capable d’insertion sociale, et déjà trouver une occupation. Ce sera l’art pictural, puisqu’un concours de peinture est organisé par l’administration pénitentiaire. Le style de Modigliani paraît l’inspirer. Il va réaliser un tableau "à la manière" de l’artiste.

En réalité, c’est plutôt la biographie de ce peintre du début du 20e siècle (il est mort en 1920) qui l’intéresse. Heureusement pour lui, Amadeo Modigliani fit partie des peintres protégés par le policier et collectionneur Léon Zamaron, qui évita la prison à quelques-uns des artistes de son époque. Après dix-huit mois derrière les barreaux, Maximilien rejoint Robert, le détenu de la cellule voisine, s’installant tous deux rue Saint-Placide. Moins inculte qu’Arnold, Robert doit respecter leur pacte : ne plus s’enivrer, observer une hygiène correcte, mener une vie saine afin de ne plus retourner en prison. Robert comprend que son ami Maximilien a un projet pour les sortir de la mouise. 

Pour ce faire, Maximilien devient un "traqueur de cold cases dans le monde de l’Art". Un article de journal a évoqué une affaire emberlificotée d’héritage, concernant un tableau de Modigliani. Cette "Jeanne au collier de perles noires", c’est forcément Jeanne Hébuterne, surnommée Noix de Coco, qui fut la maîtresse de Modigliani et se suicida. Mais quelles traces reste-t-il d’elle. Et quel rapport avec les confessions d’outre-tombe de Maurice Danglès, "Le Boucher du Val d’Oise", qu’il a fait transmettre à Maximilien ?…

Marie Devois : Peindre n’est pas tuer (Éd.Cohen & Cohen, 2018)

Marie Devois ne nous présente pas une nouvelle biographie de Modigliani, admirable artiste. C’est bien d’un polar orchestré autour de ce personnage et d’une de ses toiles (vraie ou imitée, car des faussaires ont fait circuler des tableaux douteux) dont il est question. Au centre de l’affaire, Maximilien de Groote n’est pas un délinquant ordinaire. Issu d’une "bonne famille", il est cultivé, ne manque ni d’intelligence, ni d’astuce. L’épisode de la prison lui permet de raisonner sur de nouvelles et meilleures bases, au risque quand même d’entraîner son voisin de cellule – le solitaire Robert – dans des investigations complexes au succès non-garanti.

Après des romans autour de Vincent van Gogh, Diego Velázquez, Paul Gauguin, William Turner, c’est Amadeo Modigliani que Marie Devois met à l’honneur dans ce nouveau titre. Comme toujours, l’intrigue est soignée, fignolée, maîtrisée, racontée avec souplesse. Et c’est avec un grand plaisir que l’on suit le parcours de Maximilien. Il est préférable de laisser la narration nous apprendre où il veut en venir. Notons par ailleurs une description de la vie carcérale qui sonne juste, ni misérabiliste, ni confortable, loin des idées souvent véhiculées. Un roman noir de belle qualité, Marie Devois possédant un talent certain.

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16 août 2018 4 16 /08 /août /2018 04:55

En 1895, la famille Coombes habite Playstow, quartier ouvrier de la région londonienne. Le père est employé d’une compagnie maritime, la mère (Emily) est femme au foyer. Ils ont deux fils : Robert, treize ans, et Nathaniel (dit Nattie) âgé de douze ans. Alors que leur père est en mer, à destination de New York, les deux frères se retrouvent seuls à la maison, leur mère semblant partie pour quelques jours. Ils "invitent" un traîne-patin du port, John Fox, à habiter chez eux durant l’absence de leurs parents. Robert Coombes s’efforce de trouver de l’argent, en s’adressant à des prêteurs sur gage. Mais au bout de quelques jours, leur tante et une amie de leur mère s’alarment d’être sans nouvelle de Mrs Coombe. Le cadavre de celle-ci est découvert dans sa chambre. Robert avoue à sa tante avoir poignardé sa mère.

Robert, Nattie et John Fox sont immédiatement inculpés et bientôt envoyés à la prison de Holloway, en attente de jugement. Une enquête est menée, tandis que les journaux décrivent de façon misérabiliste le quartier de Playstow. À son arrivée à New York, le père de Robert et Nattie est informé du crime. Il exprime son opinion sur la santé mentale de Robert : “Dès son plus jeune âge, il a commencé à se comporter bizarrement. En grandissant, il a montré une intelligence inhabituelle pour quelqu’un de son âge. Il était un phénomène par certains côtés, et cependant il y avait chez lui des traits indiquant la présence d’une espèce de défaillance cérébrale. Les médecins que nous avons vus ne sont pas parvenus à poser un diagnostic sur son problème.” Lors des étapes du procès, le cas psychologique de Robert Coombes sera évoqué, de façon contradictoire.

Sans doute le jeune garçon est-il plus imaginatif que dément. Ce qu’il a cultivé en lisant des romans d’aventure bon marché, comme ceux ayant pour héros Jack Wright qui voyage à travers le monde. En suivant de près des affaires criminelles aussi, tel le procès de Jack Canham Read qui assassina une de ses compagnes. D’ailleurs, Nathaniel révélera que son frère comptait les entraîner, avec John Fox, suite au meurtre de leur mère, dans un voyage en Inde. La question des romans lus par Robert se posera lors du procès, car il a sûrement été influencé par la fiction. Selon certaines proches de la victime, Mrs Coombes était trop indulgente envers ses fils. Robert s’attend à être condamné à la pendaison, ce qui ne lui fait pas peur. Il fait preuve d’une apparente légèreté durant le procès. Certains l’estiment “amoral plutôt que fou”.

Incontestablement, le cas psychologique de Robert Coombes est particulier. Il est bel et bien condamné pour homicide volontaire, mais envoyé à l’asile de Broadmoor – où il passera le reste de sa jeunesse. En janvier 1914, Robert va finalement rejoindre son frère Nathaniel en Australie, colonie britannique, où débutera pour lui une nouvelle vie. À partir de ce changement, il se comporte en citoyen honorable…

Kate Summerscale : Un singulier garçon (Éd.10-18, 2018)

Dans ses livres, Kate Summerscale ne présente pas une version romancée des faits, mais les restituent tels qu’ils sont avérés. Elle s’appuie sur les documents d’époque, rapports de police ou compte-rendus de justice, articles de journaux (dont elle corrige les côtés souvent approximatifs). Dans l’épilogue, elle explique sa démarche, ses recherches. En Grande-Bretagne, à la fin du 19e siècle, l’époque victorienne affiche une certaine modernité, mais les archaïsmes sociaux restent stricts. D’une part, il y a l’élite, aristocratique, scientifique ou artistique ; de l’autre, la population, les sans-grade, vivant plus que modestement. Peu de classes sociales intermédiaires. Même ceux qui ont un emploi, comme le père de Robert, sont considérés tels de bas besogneux. Le système judiciaire fonctionne à l’image de ce temps-là, avec sévérité.

Un matricide était un crime très rare en cette fin 19e siècle. On n’en compte que deux par an en moyenne, beaucoup moins que cent ans plus tard. Ça explique que la presse populaire d’alors ait largement exploité le drame, de façon tapageusement morbide ou politique. La criminologie et son interprétation psychologique sont alors en plein essor, mais cerner la singularité de Robert Coombes n’est pas si simple. Étrange affaire, sans nul doute. En détaillant très précisément son histoire, Kate Summerscale nous fait partager les circonstances autant que le profil incertain du jeune coupable. Une reconstitution très vivante, qui captive en nous immergeant dans cette époque. Un livre à ne pas manquer.

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14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 04:55

Charlie Parker n’est pas mort. Même s’il pense être passé un instant de l’autre côté. Avec ses inquiétants amis Angel et Louis, Charlie Parker a repris son activité de détective privé. Une mission pour le compte d’Edgar Ross, son contact au FBI. Faire arrêter l’insoupçonnable Roger Ormsby, cruel kidnappeur d’enfants, et sauver une fillette, c’est dans les compétences de Parker et de ses acolytes. Pour qu’il avoue ses crimes, on le menace de le laisser entre le mains du Collectionneur, cet effrayant mort-vivant face auquel Roger Ormsby comprend qu’il ne fera pas le poids. Affaire réglée, encore que l’agent du FBI Ross se demande s’il est bon de continuer à faire appel à Charlie Parker.

Sortant d’une prison du Maine, encore suivi en probation, Jerome Burnel a besoin des services du détective. Ils se rencontrent dans un bar de Portland, où l’ex-prisonnier raconte ses mésaventures à Parker. Jerome Burnel fut d’abord, involontairement, un héros. Alors qu’il faisait une pause dans une station-service, l’endroit fut attaqué par des braqueurs. Armé, Burnel tira sur les voleurs. Malgré les témoignages, Burnel n’est pas sûr d’avoir abattu celui qui se faisait appeler Henry Forde. Avec Barry Brown, leur complice Gideon, et une femme nommée Corrie, ils attiraient des hommes seuls, avant de les faire chanter, usant de violences. Les braquages faisaient aussi partie de leurs méfaits.

Après cet acte de bravoure, Jerome Burnel fut accusé de pédophilie, quand on retrouva chez lui du matériel pornographique impliquant des mineurs. Il s’est toujours déclaré innocent, refusant même un arrangement avec la Justice. C’était un coup monté, il répète qu’il a été piégé. Après sa libération, Burnel reste fiché, ayant peu de recours. Il compte sur Charlie Parker, lui proposant une piste. En Virginie-Occidentale, il existe un territoire vivant en complète autarcie, fermé aux étrangers, possédant un système de défense infranchissable, qu’on appelle l’Entaille. Certains délinquants qui pensaient s’y introduire l’ont payé de leur vie. Ces derniers jours, la police du comté a de nouveau ramassé les cadavres de deux dealers près du secteur de l’Entaille.

Le détective n’ignore pas que les habitants de ce territoire pratiquent le culte du Roi Mort. Tout ce qui touche à ces sujets – ésotérisme et surnaturel, autour de la mort – ça excite sa curiosité sans lui faire peur. Lui-même se sent protégé par l’âme de sa fille Sam. Charlie Parker recontacte Gordon Walsh, policier de l’État du Maine, qui le revoit à contrecœur. Le soi-disant Henry Forde est-il vraiment mort ? Walsh ne peut le certifier. Le détective ne peut guère espérer d’aide de l’avocat de Burnel. Par contre, il lui apparaît de plus en plus évident – même s’il est peut-être déjà trop tard pour sauver Burnel – que c’est en s’attaquant à l’Entaille, qu’il obtiendra des réponses…

John Connolly : Le temps de tourments (Presses de la Cité, 2018)

Parker avait changé. Pour commencer, il avait maigri, il avait plus de rides et plus de blanc dans les cheveux. Il semblait aussi plus taciturne, plus distant, mais Dave supposait que se faire tirer dessus, mourir et être ramené à la vie plusieurs fois pouvait avoir ce genre d’effet.
Son regard surtout était différent. S’il est vrai que les yeux sont les fenêtres de l’âme, celle de Parker brûlait d’une flamme nouvelle. Son regard recelait une conviction tranquille que Dave ne lui connaissait pas auparavant. Il s’agissait d’un changement fondamental : Parker était revenu non pas plus faible mais plus fort qu’avant, à la fois plus et moins que ce qu’il avait été.

Depuis “Tout ce qui meurt” (2001), Charlie Parker – ex-policier du NYPD – a vécu plusieurs aventures où il a frôlé la mort. “Le temps de tourments” est le quatorzième titre de cette série. Déjà dans “Sous l'emprise des ombres” (2015), à travers l’exemple de la ville de Prosperous, l’auteur évoquait la suprématie des cultes parallèles. On est ici dans un autre cas avec l’Entaille, dont les habitants revendiquent (depuis le 18e siècle) d’appartenir à un monde différent. Si cette enclave se dépeuple quelque peu, des vieux briscards comme Oberon Olhouser ou Cassander Hobb restent vigilants pour la protéger, ayant foi dans le culte improbable du Roi Mort. Rien de pire que ce genre de fanatisme.

Au delà du contexte, c’est la vie chaotique de Charlie Parker – ponctuée de moments critiques, mais aussi de réussites – qui sert de fil conducteur au récit. Il n’a pas oublié la mort de ses proches, et pense qu’appliquer la justice (à sa manière) est la seule façon pour lui de rester vivant. Parker est un personnage introspectif, ce qui ajoute de la force à l’image qu’il nous renvoie. Voilà pourquoi le lecteur ne le juge pas, bien que la violence s’inscrive dans ses méthodes. Ce nouvel épisode est encore et toujours passionnant. 

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12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 04:55

Dans la région de Brighton, au sud de la Grande-Bretagne, le commissaire Roy Grace appartient à la police judiciaire du Sussex et du Surrey. Avec sa compagne Cleo, et leur fils de cinq mois Noah, ils déménagent actuellement dans une nouvelle maison. Roy Grace reste marqué par le souvenir de son épouse Sandy, portée disparue sans explication. En ce mois de décembre, deux affaires viennent se télescoper, mobilisant le commissaire et son équipe. Alors qu’elle rentrait chez elle, Logan Somerville – vingt-quatre ans, diplômée en chiropraxie – a disparu dans le parking souterrain de son immeuble. Son fiancé Jamie Ball a très vite alerté la police, pensant à un enlèvement.

Par ailleurs, sur un chantier des environs, des ouvriers ont découvert un squelette de femme. Selon la légiste, la victime aurait été tuée il y a trente ans, son corps ayant sans doute été déplacé pour le ré-enterrer là où on l’a trouvé. Pour Roy Grace, le cas de Logan Somerville reste prioritaire, car plus le temps passe, plus l’issue risque d’être fatale pour elle. En réalité, le ravisseur aime jouer avec les femmes qu’il enlève et séquestre. Il les appelle des "projets" et se plaît à les torturer. Captive, Logan imagine d’abord que c’est Jamie qui a organisé son enlèvement, car elle était en train de rompre leurs fiançailles. La police soupçonne également le jeune homme, mais sa culpabilité est improbable.

Le psychiatre Jacob Van Dam, oncle de Logan Somerville, reçoit un étrange patient, envoyé par le Dr Edward Crisp, généraliste à Brighton. Cet homme, qui dit s’appeler Harrison Hunter, prétend être un criminel et savoir comment entrer en contact avec le ravisseur de Logan. Sachant que la vie de sa nièce est en jeu, Van Dam s’interroge : doit-il dénoncer ce patient à la police, ou bien s’agit-il d’un mythomane ? Pendant ce temps, Roy Grace poursuit ses investigations. Il associe la disparition de Logan à celle, récente aussi, d’Emma Johnson, une jeune fille ayant la même allure qu’elle. Si le ravisseur est un criminel en série, il est probable qu’il chasse des femmes aux mêmes caractéristiques. 

Les ossements du chantier semblent correspondre au cas de Katy Westerham, âgée de dix-neuf ans à l’époque de sa disparition, voilà trente ans. D’après des photos, elle ressemblait énormément à Logan Somerville. L’enquête fut appelée Opération Yorker. Roy Grace consulte les archives sur cette vieille affaire, cherchant la signification du tatouage DCD sur le corps de Katy Westerham. Quand la jeune Ashleigh Stanford disparaît à son tour, vu qu’elle ressemble aussi aux victimes précédentes, la police met en œuvre de gros moyens. Une piste mène à un soi-disant Martin Horner, un nom peut-être trop courant pour être vrai. Mais la vérité est certainement plus complexe…

Peter James : Lettres de chair (Pocket, 2018)

Il retourna à la tente des techniciens et retira sa combinaison, puis fonça vers sa voiture. Avant de démarrer, il prit quelques notes. Les relevés dentaires permettaient parfois une identification, mais les circonstances n’étaient pas favorables. Contrairement à l’ADN, dont la base de données était centralisée, il faudrait contacter des milliers de dentistes britanniques pour espérer obtenir un résultat. Il faudrait aussi en savoir plus sur la victime. Si elle n’était pas britannique, les chances de trouver son dentiste étaient nulles.
L’ADN n’était pas une piste facile non plus, dans le cas présent. À moins que la victime se soit retrouvée en garde à vue, son ADN ne figurerait nulle part. S’il devait remonter trente ans plus tôt, aucune chance que son ADN soit inscrit dans une base de données. Ils allaient donc devoir éplucher le fichier des personne portées disparues en s’appuyant sur les informations données par Lucy Sibun : femme entre 15 et 30 ans, disparue entre trente-cinq et quinze ans plus tôt.

Il s’agit du onzième titre consacré aux enquêtes du commissaire Roy Grace. Une série rencontrant un beau succès international. Ce qui apparaît logique, car ce sont des romans policiers s’inscrivant dans une forme traditionnelle autant que dans notre temps. L’auteur n’oublie pas de donner à son héros une vie privée, entre le souvenir d’une épouse ayant mystérieusement disparu et le couple actuel du policier. Si, entouré de collègues compétents et d’experts en médecine légale bien inspirés, Roy Grace ne manque pas de flair et se pose les bonnes questions, c’est un coupable peu suspect qu’il devra cerner dans la présente affaire. Il se peut qu’un détour par un hôpital de Munich lui offre des réponses plus personnelles. Grâce à sa souplesse narrative et à un récit détaillé, “Lettres de chair” est un suspense qui captive immédiatement le lecteur. On suit avec intérêt les recherches du commissaire, jusqu’à la cachette où il dénichera le coupable. Un roman très réussi.

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24 juillet 2018 2 24 /07 /juillet /2018 04:55

Gérard Escaude, quarante-cinq ans, est policier dans la région toulousaine. Il ne se flatte pas d’une carrière prestigieuse, mais entreprend de raconter une enquête – basique, dans le quotidien du flic ordinaire – qui le marqua voilà une dizaine d’années. Il était alors en poste à Blagnac. L’urbanisation n’ayant pas encore tout grignoté, il existait toujours des terrains agricoles exploités autour de cette ville. Avec son épouse Émilie, Maxime Casse et son frère cadet Lilian avaient une ferme, et vendaient leurs produits sur les marchés. Une dame retrouva le cadavre de Maxime Casse dans un des champs de l’agriculteur. La police – Gérard Escaude et son collègue Guy Sicre – furent chargés de l’enquête.

Maxime Casse a été tué par arme à feu, objet qui ne se trouve pas près du corps. Le plus curieux, c’est sans doute que la victime est en chaussettes – blanches et propres – ne portant pas ses habituelles bottes vertes. Pourtant, le cadavre n’a pas été transporté et déposé là, c’est bien le lieu du crime. Escaude commence par interroger Émilie, la veuve. Elle affirme que l’exploitation agricole fonctionne correctement, que Maxime et Lilian se complètent pour cela, et que personne n’avait de raison de supprimer son mari. Le sang-froid d’Émilie étonne quelque peu le policier. On va bien vite retrouver les fameuses bottes de Maxime, rangées sous de cagettes. Bizarre de les avoir placées à cet endroit.

Les experts d l’Identité Judiciaire examinent tout ce qu’ils peuvent à la ferme, sous l’œil de Lilian – qui, après tout, est chez lui. Le type d’arme, un modèle très courant, a été identifié. Dans une remise utilisée par Lilian, on découvre des munitions correspondant à ce calibre. Interrogé au commissariat, le frère de Maxime déclare que tout se passait bien entre eux, qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre chasseur (contrairement à leur défunt père). Il travaillait en tracteur non loin de l’endroit où Maxime est mort, mais Lilian prétend ne pas avoir entendu de coup de feu. Difficile pour les policiers de mettre en doute le témoignage de Lilian, qui est un honnête agriculteur, pas un repris de justice fiché.

Le jeune Jérôme Dupin, employé à temps partiel par Maxime, n’est pas une piste sérieuse non plus. Lorsque l’arme du crime est retrouvée dans un endroit inattendu, ça ne répond guère aux questions que se posent les enquêteurs. Certes, ils possèdent désormais un suspect n°1, mais – libre après sa garde à vue – ce dernier prend la fuite. Ce n’est que cinq mois plus tard qu’il sera repéré du côté du Pays Basque. Cette fois, l’affaire semble close pour Gérard Escaude, mais elle lui réserve une ultime surprise…

Patrick Caujolle : Le mort est dans le pré (Éditions Cairn, 2018)

Pour tout vous dire, j’écoutais ses réponses autant pour les mot prononcés que pour sa manière de les distiller. À coup sûr intelligente, elle n’hésitait pas, me regardait dans les yeux, mais choisissait ses termes avec circonspection, les épilant de son vocabulaire avec une pince sémantique aussi minutieuse que vigilante, comme si elle ne voulait pas les gaspiller. Le propre d’un agriculteur, me disais-je, c’est tout de même un peu de semer. Elle, au contraire, faisait tout pour ne rien éparpiller, pour ne rien émietter. Était-ce sa nature ? Était-ce par décence ? Était-ce par peur que mon terreau de flic ne fasse germer questions, contradictions ou invraisemblances diverses ? Ça, je l’ignorais encore, mais je constatais, j’emmagasinais.

Avec “Beau temps pour les couleuvres” (2014) et “Le prix de la mort” (2017), Patrick Caujolle a déjà démontré un talent certain en matière de polar. Le narrateur prend la précaution de nous prévenir : ce n’est pas un thriller spectaculaire, le genre d’enquête (un paysan tué dans son champ) qui n’intéresse même pas les cadors des Services Régionaux de Police Judiciaire. Pourtant, ça nécessite les mêmes efforts que des dossiers plus glorieux, les mêmes recherches scientifiques sur les indices, la même évaluation des témoignages. Ayant exercé ce métier, l’auteur connaît tous les aléas des investigations et des impressions ressenties par les policiers. Les enquêtes classiques, au plus près de la réalité, sont aussi passionnantes que les intrigues tarabiscotées. Ce que nous prouve ce très bon roman de Patrick Caujolle.

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