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14 novembre 2018 3 14 /11 /novembre /2018 05:55

Une bourgade américaine du côté de nulle part. Deux lycéennes, Dayna et Perry, aux caractères assez différents, mais animées d’une forme confuse de rébellion. Surnommée Baby Girl, Dayna cultive un look décalé, marginal, provocateur. Elle habite avec son frère Charles dans “un quartier plein de maisons grises et marron, et de gens polis sur le seuil…” Baby Girl préfère l’endroit où loge Perry, parsemé de caravanes et de mobil-homes. Habitations précaires et modestes, mais “plus facile d’y être une fille au crâne à moitié rasé qu’en avait rien à foutre, juste un spécimen de plus parmi les différentes espèces qui peuplaient le terrain.” Perry vit là avec sa mère Myra, vaguement serveuse dans un restaurant routier du coin, et le deuxième mari de celle-ci, Jim Tipton – gardien de prison dans les environs. Myra s’alcoolise à la bière plus souvent qu’à son tour.  

La nuit, Baby Girl et Perry s’offrent souvent en cachette des virées en voitures volées. La technique pour dérober des véhicules, c’est avec son frère Charles que Baby Girl l’a apprise. Suite à un accident, ce dernier ne dispose plus de toutes ses capacités mentales et physiques. Ces sorties nocturnes ne riment pas à grand-chose, et ne les mènent pas bien loin de leurs quartiers. Sentiment fort relatif d’une liberté, qui pourrait finir par leur causer des soucis avec la police – jusqu’à la garde à vue. Perry apprécie quand elles font des pauses au bistrot Denny's, où un garçon de sa classe occupe un emploi subalterne. Toutefois, ce Travis semble à peine remarquer Perry. Elle doit se contenter de fantasmer sur lui durant les cours. Ce sera sûrement à elle de prendre l’initiative le moment venu.  

Jamey vit avec sa mère dans le parc de mobil-homes, pas très loin de chez Perry. Voilà quelques temps qu’il est entré en contact via les réseaux sociaux avec Baby Girl et Perry. L’anonymat d’Internet permet une approche prudente, qui laisse supposer que ce Jamey est soit timide, soit plutôt laid. C’est généralement lui qui relance les deux lycéennes. Il les observe, aussi : “Depuis sa planque, Jamey regarda la voiture déboîter. Perry se léchait les doigts et sa copines secouait la tête au rythmes lourds des beats qui cognaient jusqu’à ses sinus, puis tout s’évanouit en même temps que la voiture s’éloignait.” Jim Tipton garde un œil protecteur sur sa belle-fille Perry, ainsi que sur Dayna, mais sans garantie de leur éviter de faire des bêtises. Par ailleurs, ce n’est pas son job à la prison qui lui apportera la moindre satisfaction, tant l’ambiance y est glauque. Une rencontre entre les lycéennes et Jamey comporte de gros risques de mal finir…

Lindsay Hunter : Mauvaises graines (Série Noire, 2018)

Le plan, c’était que Perry détourne l’attention de l’employé à la caisse. En espérant que ce soit un homme, pour qu’elle n’ait pas trop à se fatiguer pour le retenir. Juste promener sa chevelure dans le coin, croiser les bras pour que son tee-shirt moule sa poitrine, et demander l’heure.
Elles étaient entrées séparément, Baby Girl une trentaine de secondes après Perry. Une fois à l’intérieur, Perry vit qu’une vieille tenait la caisse, un nuage de cheveux teints en rose, une bouche si attaquée de rides qu’on aurait dit qu’elle avait eu les lèvres suturées et que ça n’avait jamais cicatrisé.

C’est un roman noir au sens premier du mot que nous présente Lindsay Hunter. De ces intrigues qui vont fatalement mal tourner. Reste à savoir pour qui, à quelle vitesse et dans quelles circonstances. Ces deux adolescentes paumées, qui s’ennuient ferme et se croient rebelles, sont le déclencheur de l’affaire. Des mauvaises graines de délinquantes irrécupérables, vraiment ? Elles n’ont ni éducation, ni avenir, c’est un fait. Elles ne se posent pas de questions sur leur futur, d’ailleurs. Mais si Baby Girl apparaît plus agressive, voire enragée, Perry est une jeune fille qui devrait avoir un parcours de vie simple – sans éclat, évidemment. L’auteure ne dresse pas un portrait sociologique de ses personnages, qui prétendrait décrire une Amérique actuelle, de sa jeunesse. C’est en montrant les faits par petites touches qu’elle installe une ambiance particulière, d’un réalisme sombre. Une curiosité, à laquelle on adhère en prenant le rythme de la tonalité narrative.

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 05:55

Dans mon "Top 20" des meilleurs titres 2017 figurait ce “Monteperdido” d’Agustín Martínez, une intrigue située dans des paysages isolés, des bourgades rurales mal desservies. Décor classique pour une histoire policière, il est vrai. La réelle habileté d’Agustín Martínez consiste à ne pas se contenter d’une "liste de suspects", ni d’enquêteurs stéréotypés. Ici, à proximité des Monts Maudits, dans le magnifique paysage de la haute montagne pyrénéenne, les habitants forment une communauté avec ses codes, y compris par un patois spécifique : “Coupés du reste du monde, ils avaient fini par parler une langue comprise d’eux seuls, et ils avaient grandi à l’ombre de légendes que peu de gens connaissaient encore”.

On imagine aisément cette vallée, ces splendides décors naturels. On comprend que ces endroits restent en partie sauvages, d’autant plus isolés par la neige hivernale. Tout cela alimentant un climat où, malgré une certaine solidarité locale, se mêlent malédictions et rivalités. La vieille Caridad, qui pourrait passer pour la sorcière de Monteperdido avec sa démarche chancelante et son allure peut-être inquiétante, initie quelque peu la jeune policière Sara Campos à cet état d’esprit qui anime les gens du village, dont beaucoup sont des chasseurs. Se fondre parmi eux serait illusoire, mais – après un début désastreux – l’enquêtrice est épaulée par Víctor, le garde civil. C’est sur ce duo que va reposer l’enquête.

Une double disparition de mineures, une affaire non-élucidée, le sujet criminel possède un impact plus fort dans ces conditions. Car les proches des kidnappées sont aussi victimes de la situation : ils ont chacun une réaction personnelle, résignée ou virulente, soulagée ou anxieuse. Pour ne prendre qu’un exemple, Álvaro, le père d’Ana, peut-il espérer un "retour à la normale" quand sa fille est sauvée ? Agustín Martínez explore avec subtilité le ressenti de tous, famille et villageois, dans un récit fluide et convaincant. L’ambiance ne tarde pas à captiver. Toutefois, si le paysage bucolique est empreint de poésie, les faits sont nettement plus sombres, malsains et même mortels.

Piqûre de rappel pour ce roman noir d’ambiance désormais disponible en format poche chez Babel Noir. À ne pas manquer.

Agustín Martínez : Monteperdido (Babel Noir 2018)

Le village de Monteperdido se trouve sur le versant espagnol des Pyrénées, pas très loin du Cirque de Gavarnie ou du Pic d’Aneto. Dans la province d’Huesca, il est situé au cœur de la vallée entre Barbastro et Posets, au bord de la rivière Èsera. À l’ouest comme à l’est, la bourgade est dominée par deux parcs naturels montagneux et forestiers. Une région rude et isolée en hiver, touristique aux beaux jours. Cinq ans plus tôt, deux fillettes âgées de onze ans y ont été enlevées, Lucía et Ana. L’affaire bénéficia d’un large écho, on forma un comité – en grande partie basé sur une puissante association locale, la Confrérie. On ne retrouva jamais les gamines, malgré les efforts des habitants et de la garde civile.

Joaquín, le père de Lucía, reste très mobilisé malgré le temps passé, laissant son frère se charger de sa petite entreprise de transport. Son épouse Montserrat est toujours désemparée depuis. Quim, le frère de Lucía, essaie de mener sa propre vie dans ce contexte chargé. Il peut compter sur la bienveillance amoureuse de Ximenia, surnommée la Colombienne, la fille du singulier vétérinaire Nicolás, qui fut l’amie des disparues. Pour Raquel, à peine quarante ans, la mère d’Ana, cet enlèvement a eu pour conséquence la fin de son couple. En effet, son mari Álvaro fut sérieusement soupçonné d’être le ravisseur. Contre son gré, le père d’Ana s’est quelque peu éloigné de Monteperdido. Mais il n’est pas indifférent au sort de sa fille disparue, et éprouve toujours des sentiments pour Raquel.

Suite à un accident de voiture, Ana est retrouvée vivante et hospitalisée. Simón Herrera, le conducteur, est mort quand son véhicule est tombé dans un ravin. Dépanneur de son métier, il fut par le passé suspecté de pédophilie. Simplette d’esprit, son épouse Pilar ne croit pas que Simón ait mal agi. Mais ce couple est vu tels des marginaux, et la vindicte populaire risque d’amener Pilar à un geste fatal. Une nouvelle enquête est entamée, par trois personnes. Le quadragénaire Víctor Gamero est le chef de la garde civile locale. C’est un authentique natif de Monteperdido. Les deux autres policiers viennent de l’extérieur. Santiago Baín a environ soixante ans. La sous-inspectrice Sara Campos est une jeune femme compétente, mais cherchant encore son équilibre personnel…

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10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 05:55

Issue de l’aristocratie, Vespasia Cumming-Gould a connu une vie trépidante. Elle est aujourd’hui mariée à Lord Narraway. Il dirigea naguère la Spécial Branch de la police anglaise, et siège désormais à la Chambre des Lords. On le consulte encore pour des dossiers sensibles. Mais, en ce mois de décembre 1900, le couple est en vacances. Lord Narraway a offert à sa femme un voyage en Palestine. Ce territoire est ponctuellement l’objet de tensions, étant revendiqué autant par les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens. Plus que la religion, c’est la découverte de ces sites historiques qui intéresse Vespasia. Elle est plus sûrement attachée aux images symboliques – relatives aux Rois Mages et à la naissance du Christ – que dans une forte piété. 

À son hôtel de Jaffa, le couple sympathise avec un vieux monsieur, grand voyageur ayant apprécié les multiples destinations qu’il a explorées. L’homme reste anonyme. Dès le lendemain, il est retrouvé égorgé dans sa chambre d’hôtel. Il a eu le temps de transmettre à Narraway un mystérieux document. Il s’agit d’un “morceau de parchemin d’une extrême finesse et aux bords irréguliers.” Dans un message, il donne mission au couple d’apporter ce parchemin avant la veille de Noël à Jérusalem. La Maison du Pain, dans la Via Dolorosa, telle est l’adresse où ils doivent se rendre. Le couple ne sachant son nom, ils nomment le défunt Balthazar – car il leur fait pense à un des Rois Mages ayant suivi l’Etoile – selon les écrits religieux.

Le couple a compris que le danger plane autour d’eux, ce qui est confirmé quand leur fiacre est attaqué, en chemin vers la gare. La menace porte un nom : Le Guetteur, mais n’est encore qu’une ombre. Dans le train pour Jérusalem, Vespasia et Lord Narraway font la connaissance d’un mystérieux personnage, se faisant appeler Benedict. Il possède le deuxième tiers du parchemin, mais ne sait pas forcément qui détient la dernière partie du document. Il reste aussi nébuleux que le fut “Balthazar” sur les motivations profondes de son périple en Terre Sainte. Durant le trajet en train, ponctué de retard, le trio est à nouveau agressé mais réussit à se défaire des sbires en question. Vespasia s’interroge sur la nécessité de poursuivre, de trouver cette Maison du Pain quand ils seront à Jérusalem…  

Anne Perry : Un Noël à Jérusalem (Éd.10-18, 2018) – Inédit –

Faisait-il ce voyage pour elle, ou également pour lui ? Depuis le meurtre de Balthazar, il voulait tenir sa promesse. Mais avant cela ? Avait-ce été un cadeau, parce que c’était une idée charmante et pleine de fantaisie ? Ou bien y allait-il aussi pour lui ?
Vespasia avait fréquenté l’église de temps à autre tout au long de sa vie. Ce n’est pas qu’elle ne croyait pas en une religion, mais ce n’est pas la même chose que d’avoir la foi. C'était plus par précaution, au cas où ce serait vrai. La véritable foi exigeait de changer, d’être fidèle et elle avait un coût. Tôt ou tard, elle réclamerait de consentir à tel ou tel sacrifice, lequel pourrait être très lourd.

Chaque année, Anne Perry propose à ses lecteurs fidèles un "conte de Noël" inédit, dans un contexte historique – l’univers du 19e siècle qu’elle utilise dans ses romans. Ces histoires annuelles sont un moyen de décrire le monde d’alors, au-delà des frontières britanniques. Évidemment, évoquer Noël et situer une intrigue en Palestine et à Jérusalem ne peut pas être absolument neutre. Néanmoins, ce n’est pas la situation géopolitique qui prime ici, même si elle est présente en filigrane, mais plutôt la spiritualité et les symboles que les Chrétiens (et autres religions) attachent à ces territoires. Les héros évoluent dans une ambiance d’incertitude, de mystère, de bon aloi. Un voyage de Noël pas aussi calme que prévu pour Vespasia et son mari !

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8 novembre 2018 4 08 /11 /novembre /2018 05:55

Authentique reporter, Léo Tanguy sillonne la Bretagne à l’affût d’infos rarement dévoilées, afin d’alimenter son blog à l’intention de ses fidèles abonnés. Cyber-journaliste épris de son indépendance, Léo est un marginal de l’information, très attaché à sa région. Depuis quelques temps, il s’intéresse à l’Ennemi public n°1 de la Bretagne, Jakez Salaun. À la tête d’une petite bande, ce dernier se proclame nouveau héros de “La Bretagne aux Bretons”. Mais Léo avait vite compris que c’était un prétexte pour se comporter en brigands, pour rançonner des gens fortunés. Une manière de s’attirer la sympathie des nostalgiques de la région à cinq départements, de ceux qui rêvent encore d’indépendance. Toutefois, ce sont bien la violence et l’appât du gain qui guident Jakez Salaun et sa troupe.

Léo Tanguy a été enlevé par ces rebelles autoproclamés. S’il est retenu en otage, c’est parce que Salaun a besoin de son blog : Léo est institué contre son gré biographe officiel du bandit. Le gang multiplie braquages et cambriolages, du côté de Dinard et dans les Côtes d’Armor, s’attaquant même en mer à un yacht d’Américain. Leur base de repli, une ferme isolée, paraît sûre pour le moment, mais l’Ennemi public n°1 de la Bretagne saura bouger dès qu’il sentira le danger. Les autorités ne sont pas inactives pour traquer Salaun et ses amis, utilisant des drones, surveillant les communications téléphoniques, tentant de situer cette bande qui les narguent. Le brigand peut compter sur la fiabilité de ses hommes. C’est peut-être un peu moins sûr concernant Éléonore, sa compagne, dont le rôle reste trouble.

Ne cautionnant pas leurs exactions, Léo Tanguy est conscient qu’il risque fort de passer pour complice des bandits, alors qu’il n’a "plus la main" sur son blog. Il réussit à prendre la fuite, façon spéléologue à travers un bunker oublié. Bien qu’ex-otage, il passe pour une sorte de “VIP glauque” quand il est face aux gendarmes. Si Le commandant Marcuse, de la BRB de Rennes, poursuit sa mission de traque du groupe Salaun, Léo se trouve face à un militaire qui n’émarge probablement pas dans la hiérarchie gendarmesque classique. Même si l’enquête sur l’Ennemi public portait ses fruits, sans doute Salaun réussirait-il à rebondir… pour un temps. Léo Tanguy comptait ralentir ses activités du côté de chez ses parents, mais il est bientôt relancé par son amie la policière Mary Lester. L’affaire Salaun en masque une autre, en effet, avec des barbouzeries bien noires…  

Jean-Pierre Simon : Un  corniaud chez les pandores (Éd.La Gidouille, 2018) — Léo Tanguy

Le truand médiatisé est devenu un illuminé dangereux et inconséquent. Par contre, les mesures de représailles qu’il promet si l’acte n’est pas signé sous quarante-huit heures sont fort éloignées des enjeux d’une opérette. Il enverra chaque jour, par paquet poste, un petit morceau de son otage aux policiers. Commode pour établir une carte des différents envois, permettant de restreindre le cercle des recherches. Mais le captif aurait beaucoup à y perdre : les oreilles, les phalanges et, stade sans doute ultime, les parties génitales. Salaun assure que les mutilations seront conduites par un chirurgien compétent. Il en existe un dans son équipe de sinistres branquignols.

C’est Jean-Pierre Simon qui prend le relais pour nous raconter cette vingt-quatrième aventure du reporter Léo Tanguy. Depuis dix ans, les auteurs se succèdent pour donner vie – chacun à sa manière – à ce personnage d’enquêteur hors norme. À la façon de Gabriel Lecouvreur, dit Le Poulpe – initié par Jean-Bernard Pouy, les investigations de Léo explorent la Bretagne et la France actuelles – avec leurs facettes sombres, mais pas sans un certain humour. Chaque nouvel auteur apporte sa propre tonalité, sa thématique.

Avec “Un corniaud chez les pandores”, on s’inscrit dans la longue tradition du roman populaire, avec sa cascade de péripéties explosives. Rocambolesque, et pourquoi pas ? Si Léo ne maîtrise pas vraiment les événements, il est entraîné dans des tribulations pleines de rebondissements. On est bien dans l’esprit des romans-feuilletons de jadis (Paul Féval, Émile Gaboriau, Ponson du Terrail…). Néanmoins, l’action se déroule à notre époque, avec ses techniques et ses enjeux. Quant au régionalisme breton, l’auteur nous montre qu’il faut rester prudent sur les motivations de quelques-uns de ceux qui s’afficheraient plus Bretons que les autres.

Encore un roman très excitant dans cette série diversifiée.

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6 novembre 2018 2 06 /11 /novembre /2018 05:55

Jason Danvers est quadragénaire. Pendant quelques années, il a vécu à New York avec sa compagne Nora. Voilà un peu plus de cinq ans qu’ils sont revenus s’installer à Ednaville, petite ville natale de Jason dans l’Ohio – où Nora est bibliothécaire. Le genre d’endroit où l’on s’ennuie vite, et où le regard des autres peut devenir pesant, surtout pour un couple sans enfant comme Jason et Nora. Concernant une question d’héritage, un ami de Jason recherche la trace de Logan Shaw. Celui-ci fut un de leurs copains d’études, disparu vingt-sept ans plus tôt. Son père moribond lui laisse une grosse fortune. À l’époque, la disparition de Logan ne suscita pas une enquête approfondie, car elle était probablement volontaire. Quant à l’argent, ça ne correspondait pas à son idéal de vie. Certes, il se produisit une brutale altercation entre Jason et Logan peu avant qu’il disparaisse, mais aucune poursuite contre Jason.

Depuis quelques années, Jason n’avait plus de relations avec sa sœur Hayden. Celle-ci connut une jeunesse agitée, tumultueuse. Elle ne se montra pas réglo avec son frère, son alcoolisme chronique n’arrangeant rien. Son mariage avec le fêtard Derrick ne dura pas très longtemps. Elle a élevé vaille que vaille sa fille Sierra, une adolescente mûre aujourd’hui. Semblant avoir tourné la page, Hayden se présente chez son frère. Elle a besoin que Nora et lui hébergent Sierra durant plusieurs jours – le temps de régler de derniers problème liés à son ancienne vie dissolue. Nora et Jason accueillent avec plaisir la nièce de Jason. Mais Hayden laisse sa fille et sa famille sans nouvelles pendant les jours qui suivent. Jason n’est pas certain qu’elle ait quitté Ednaville. Il est possible qu’elle ait renoué avec Jesse Dean Pratt, une racaille locale avec qui elle fut autrefois amie.

Tandis que Sierra s’adapte parfaitement chez son oncle et sa tante, peut-être sa première vraie famille, Jason va devoir trouver des témoins du passé de sa sœur – dont il ne sait finalement pas grand-chose. Le cas de la disparition de Logan Shaw n’est pas moins obscur. Regan, leur ancienne petite copine, se montre affable, mais ne paraît pas avoir d’élément supplémentaire. Du moins dans un premier temps. En effet, elle va bientôt s’avérer plus active pour aider les recherches de Jason. Vingt-sept ans plus tard, il y a encore des témoins – qui furent très proches du disparu – se souvenant du véritable caractère de Logan. Quant à Hayden, il faudrait déterminer quelles expériences elle vécut de son côté…

David Bell : La fille oubliée (Actes Noirs, 2018)

— Quelle que soit la raison pour laquelle Hayden est revenue, t’en mêles pas, c’est tout, OK ?
C’était la première fois depuis qu’il était monté en voiture qu’il parlait avec d’autorité, autant d’intensité. Il ponctuait ses mots de sortes de gestes de karaté.
— Il y a des trucs qui te dépassent, tu vois ? Ta sœur évolue pas dans le même monde que toi. Elle peut bien travailler dans un cabinet dentaire, ça change rien. Tu piges ?

Avec “La fille oubliée”, David Bell nous présente une très belle illustration des thématiques autour des "secrets de famille" et des disparitions. Les caractères des protagonistes vont apparaître par petites touches, expliquant les facettes sombres qu’ont pu comporter leurs vies. Même dans une bourgade de l’Ohio, peuvent se nouer certains drames, et des faits rester sans explication. La vie de Jason n’a peut-être pas été folichonne, excitante, mais le parcours de chacun n’a pas forcément été rectiligne ou satisfaisant. Si la part sociétale n’est pas loin en filigrane, ce sont les rapports entre les personnages que l’auteur met en avant. La psychologie n’est ici pas un vain mot. On n’oublie pas l’aspect criminel de cette affaire, avec une forme d’enquête de proximité plus d’un quart de siècle plus tard. Un suspense maîtrisé sans précipitation, de belle qualité.

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4 novembre 2018 7 04 /11 /novembre /2018 05:55

Au Texas, Hap Collins et Leonard Pine forment un singulier duo d’amis, aussi dilettante l’un que l’autre. Ce qui les a entraînés dans des tribulations agitées à hauts risques. Ils ont désormais tourné la page, y gagnant une stabilité relative. Si c’est surtout vrai pour Hap et sa compagne Brett, infirmière, c’est un peu moins évident côté cœur pour Leonard, avec son compagnon John. Le duo en Noir et Blanc est employé par l’agence de détectives de Marvin Hanson pour des missions assez faciles.

Il peut se produire des complications, comme quand ils cognent le propriétaire d’une jeune chienne (qu’ils nommeront bientôt Buffy). Ce n’est pas cet homme violent qu’ils doivent finalement redouter, mais une veille dame, Lilly Buckner, qui a filmé la scène. Entre-temps, Marvin Hanson ayant été nommé chef de la police locale, ils ont hérité de son agence, rebaptisée "Agence Brett Sawyer" – car la compagne de Hap avait envie de quitter son ingrat métier d’infirmière.

Lilly Buckner exerce un chantage sur Hap et Leonard, afin qu’il découvrent ce qu’est devenue sa petite-fille Sandy Buckner, disparue depuis quelques temps. Trouver des éléments cinq ans plus tard, pas si simple. Hap et Leonard s’adresse au garage où Sandy fut employée. Les véhicules de prestige qu’on y vend supposent une clientèle riche. Pas sûr que Leonard et Hap, manquant quelque peu de distinction, puissent faire illusion.

Ils sont reçus par une séduisante hôtesse se faisant appeler Frank. D’instinct, Hap comprend que l’activité automobile est avant tout une façade. Ça cache une affaire de prostitution haut-de-gamme, à n’en pas douter. Le journaliste Cason, ami de Hap et Leonard, répond davantage qu’eux à l’allure de la clientèle visée. Quant à la très belle hôtesse Frank, elle a eu de précédents ennuis avec la justice. Qu’elle participe à un réseau d’escort-girls n’a vraiment rien de surprenant.

Que Sandy se soit prostituée n’étonne pas sa grand-mère Lilly, elle-même ayant vécu une jeune sexuellement ultra libérée. Néanmoins, ça n’explique pas sa disparition. S’il y a des cas de chantage derrière tout ça, quelqu’un a pu engager un pro pour éliminer la jeune femme, estime Hap. Tandis que le duo est contacté par une certaine Chance, il semble que leur vieille connaissance Vanilla Ride soit de retour. Elle n’est peut-être pas leur ennemie, mais ils doivent s’attendre tout. Car le danger n’est jamais loin…

Joe R.Lansdale : Honky Tonk Samouraïs (Denoël, 2018)

Ils sont prudents. Une fois qu’ils ont harponné quelqu’un, ils le tiennent bien, ils n’auront qu’à traire leur victime jusqu’à ce qu’elle soit à sec. Ou alors ils sentent que leur victime est à bout, prête à dire "Filez-moi du pop-corn et je projetterai le film moi-même". Peut-être qu’à ce moment-là, ils laissent tomber. Le chantage débouche sur une impasse. La victime n’en a plus rien à fiche, eux non plus. Alors on garde le silence là-dessus, et ils ne montrent pas le film. Plus personne ne moufte. C’est une arnaque prudente, à mon sens. Ils l’ont suffisamment pratiquée pour savoir quand s’arrêter, et j’imagine que des représentants de la loi sont impliqués.

La série Hap Collins-Leonard Pine comporte à ce jour quatorze aventures, dont neuf ont été traduites en français. Dénué de véritable statut social, ce duo original se complète idéalement. Hap, le narrateur, apparaît plus pondéré que son ami Leonard, prompt à réagir avec force. Leurs enquête sont riches en péripéties trépidantes et en énigme, mais avec une bonne touche d’humour. Il suffit de glisser dans leur univers – quelque peu décalé – et de suivre leurs pas, pour se laisser séduire. C’est l’occasion d’y croiser une galerie de personnages hauts-en-couleur. L’objectif de Joe R.Lansdale est de distraire ses lecteurs, tant par les scènes-choc que par le sourire. Hap et Leonard, héros atypiques, sont encore une fois au centre une intrigue à la tonalité propre à l’auteur.

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 05:55

À la toute fin de sa vie, un homme âgé livre une ultime confession écrite, que quelqu’un lira peut-être un jour. Voilà des décennies qu’il habite tel un ermite dans cette maison, une masure perdue dans la montagne. Cet isolement volontaire, c’est à la suite de la guerre qu’il l’a choisi. Il faisait partie des héros de la Résistance, de ceux qui étaient passés à l’action. Ces circonstances-là lui valurent le surnom de Silex. Retourner vers une existence ordinaire, tolérer la promiscuité avec une part de la population qui tira profit du conflit – y compris au sein de sa propre famille, ça n’était pas envisageable pour lui. Vivre dans ces montagnes sauvages, rester à l’écart d’un monde pas si civilisé, valait mieux que renouer avec le mensonge. Se comporter en reclus ne l’empêchait pas d’observer, de se souvenir.

Un jour de l’été 1957, il tomba sur un cadavre gisant dans les environs. Rien d’une mort naturelle : l’homme avait été abattu avant d’être massacré par une meute de chiens. Silex connaissait trop bien la région pour se poser longtemps des questions. Les braconniers qui avaient commis ce meurtre atroce, c’était un trio facile à suspecter. Il commença par jeter le corps dans un ravin inaccessible. À quoi bon laisser une trace, alors qu’on chercherait sûrement cet individu sans tarder ? En effet, la gendarmerie était sur sa piste, et vint poser des questions à l’ermite – qui répondit aussi peu aimablement que d’habitude. Ce macchabée était un des membres d’une petite bande de braqueurs venant de réussir un hold-up. Le fuyard avait des complices, rôdant certainement dans ces montagnes.

Se munir d’armes à feu prêtes à servir ne relevait pas seulement de la prudence. Même pour vérifier que ses soupçons étaient justes, il devait pouvoir riposter. Ses vieux réflexes de Résistant allaient s’avérer utiles. Le plus malsain du trio de braconniers, c’était bien le fils de Rachel – probablement avait-il conservé le butin de leur victime. Silex n’éprouvait aucune antipathie pour les deux autres. Au contraire, l’un fit partie de ses amis durant la guerre – qui se soulagea en lui racontant la mort du malfaiteur. Le sang ruisselait déjà dans cette contrée montagneuse. Une violence incarnée par un costaud, complice du braquage. Dans l’esprit de Silex, était-ce vraiment une traque ? Peut-être davantage un nettoyage face au Mal venu perturber le silence de la montagne…

Alain Émery : Silex (Zonaires Éditions, 2018)

Sans attendre, je l’ai chargé sur mon dos. Je n’ai pas mis longtemps. Il ne pesait pas aussi lourd qu’il en avait l’air et j’étais surtout plus robuste que je ne le suis aujourd’hui. Mais ce qui a fait la différence, c’est que je n’avais pas perdu la main.
Une fois sur mes épaules, avant même que je ne fasse un pas sur le sol devenu glissant, alors que j’inclinais la tête et reprenais mon souffle, j’ai su, comme une évidence, que d’autres vies que la mienne allaient être à nouveau fracassées.

Pour un auteur qui sait manier les mots, synthétiser un récit, installer des ambiances sans rajouter des effets, un roman court – appelé aussi "novella" – possède autant de force qu’un ouvrage de plusieurs centaines de pages. Alain Émery est le parfait exemple de ces écrivains offrant aux lecteurs des textes aussi forts que raffinés. Il ne cache pas que c’est à travers les nouvelles – il en a écrit beaucoup – qu’il éprouve un plaisir narratif majeur. Il n’a pas son pareil dans les portraits, c’est un fait. Parfois, c’est l’intrigue qui impose son format, la brièveté d’un roman ne nuisant en rien à sa qualité. Noirceur, c’est le maître-mot de cette histoire – qui démontre une fois de plus le talent réel d’Alain Émery.

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28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 05:55

Le Montana se situe au nord des États-Unis, à la frontière avec le Canada. La ville où, vers 1980, habite Milo Milodragovitch se nomme Meriwether. Milo est un riche héritier… virtuel, car la succession ne sera débloquée que quand il aura cinquante-deux ans. En attendant, cet ancien soldat de la guerre de Corée a eu divers emplois, plutôt en dilettante. Il fut récemment détective privé, expérience agitée – avant d’être aujourd’hui agent de sécurité pour la société du colonel Haliburton. Ce militaire retraité se montre bienveillant envers son personnel, pratiquant une forme d’insertion sociale pour d’ex-soldats – y compris ceux du Vietnam. Il a plutôt confiance en Milo, fermant les yeux sur son goût pour les shots de schnaps à la menthe poivrée, censés calmer l’alcoolisme de son employé, et sur la coke que Milo consomme plus modérément que par le passé.

Sarah Weddington est une dame âgée vivant dans une des plus luxueuses demeures de Meriwether, avec sa petite-nièce Gail. Quand elle fait appel aux services de Milo, c’est tout un pan du passé du "privé" qui ressurgit. Quarante ans pus tôt, Mrs Weddington était une femme splendide, qui impressionna beaucoup Milo. Elle fut pendant un temps la maîtresse du père de Milo, habitué des liaisons extra-conjugales. La vie de Sarah fut très riche en péripéties, expliquant qu’elle soit désormais fortunée. Elle souhaite engager Milo, à un tarif bien supérieur à la moyenne, pour une drôle de mission – motivée par sa curiosité. Elle lui demande de découvrir l’identité d’un couple qui semble se donner des rendez-vous secrets, afin de connaître la nature de leurs rencontres. En marge de son job pour le colonel Haliburton évidemment, même si là encore ça dérange peu le patron de Milo.

S’il a trouvé le nom de la femme, Cassandra Bogardus, l’affaire débute mal pour Milo, une altercation avec un voisin acariâtre de celle-ci risquant de le faire repérer. Reprenant sa filature, il finit par prendre contact dans un bar avec Mme Bogardus. Sauf qu’il y a erreur sur la personne, c’est une certaine Carolyn Fitzgerald qu’il a suivie. Quand Milo tente de suivre la vraie Cassandra Bogardus lorsqu’elle prend l’avion pour Los Angeles, c’est un nouvel échec. Ayant identifié l’homme dudit couple, John P.Rideout, Milo se lance sur sa piste. Ce qui, après une filature chaotique, va le mener jusqu’à un motel d’Elk City, dans l’Idaho. Quand il découvre le cadavre de John P.Rideout, Milo court un double risque : être suspecté du meurtre, sans oublier les tueurs de cet homme – des pros du crime – qui sont à ses trousses. Il espère les semer du côté de Seattle.

Milo reste en contact téléphonique avec le colonel Haliburton, qui lui apprend que Sarah Weddington et la jeune Gail semblent avoir disparu. Milo s’en retourne à Meriwether, mais il réalise bien vite qu’il est préférable pour lui de "faire le mort". Il se réfugie à Stone City, dans la réserve indienne, où son enquête – si relative qu’elle soit – pourrait progresser…

James Crumley : La danse de l’ours (Gallmeister, 2018)

Ma plus proche rencontre avec le roi Grizzly eut lieu durant ma troisième lune de miel. Ma nouvelle femme et moi étions assis sur la terrasse du Granite Park Chalet, à Glacier National Park, à siroter des single malts écossais en regardant au loin, bien protégés par la distance offerte par nos jumelles, une ourse s’ébattre au bord d’un petit lac avec ses deux oursons. J’eus envie d’aller voir de plus près ; elle non ; notre mariage ne survécut pas au séjour.
J’ignorais combien il restait de grizzlys – six ou huit cents, au plus – et j’avais sous les yeux la peau d’un de ces rares spécimens, jetée en dessus de lit dans une putain de chambre de motel…

Deuxième aventure de la tétralogie ayant pour héros Milo Milodragovitch, “La danse de l’ours” est probablement un des titres les plus réussis de James Crumley, affinant le portrait de son personnage central et l’entraînant dans une suite de péripéties fort hasardeuses. Toutefois, on ne doit pas se tromper de lecture. Les histoires de détectives privés (officiels ou non) sont remuantes : c’est le cas ici, mais la tonalité choisie ne mise pas sur le spectaculaire, sur un tempo effréné – ni strictement sur le fait de résoudre une affaire. Au-delà de l’intrigue à suspense, James Crumley inscrit le récit dans une époque donnée, décrivant une partie de l’Amérique des années 1970-80.

L’économie a tendance à stagner, les ex-soldats sont livrés à eux-mêmes trop souvent, et l’esprit rebelle de jeunes (et de moins jeunes) reste développé – la consommation de cocaïne en étant l’un des principaux symboles. Dans des contrées peu habitées comme le Montana et les États voisins, les flics ne paraissent jouer qu’un rôle facultatif – même si Jamison, le mari de l’ancienne épouse de Milo, est le chef local de la police. On l’aura compris, l’auteur utilise les ambiances, sans chercher à accélérer le rythme. S’il se trouve en mauvaise posture, Milo subit les évènements avec un certain flegme – et avec le soutien du colonel Haliburton. Voilà un roman noir, avec quelques aspects souriants, bénéficiant d’une véritable écriture.

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