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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 04:55

Le Festival du film britannique de Dinard se déroule tous les ans en octobre, dans cette station balnéaire d’Ille-et-Vilaine, proche de Saint-Malo. De longue date, depuis le milieu du 19e siècle, Dinard est très appréciée des Britanniques. Ce festival permet de prolonger l’attrait pour les Anglais, de milieux naturellement aisés. Cette année-là encore, on s’apprête à faire la fête, en présente de stars. Sauf que dès le lendemain de la soirée d’ouverture, un cadavre est retrouvé sous un manège en pleine ville. Il a été percuté par un véhicule, volontairement sans doute, avant d’être dissimulé. Il s’agit du scénariste Simon Leigh, pris à partie la veille par un de ses confrères, Guy Brandon.

Le commissaire Hervé Le Goff doit démêler les premiers éléments. Pendant ce temps, il y a un peu d’agitation parmi les invités du festival. La productrice Margareth Woodward ne tarde pas à jeter le gigolo qui l’accompagnait, qui a dépassé les limites du cynisme. Épouse du cinéaste Charles Hamilton, Helen s’aperçoit que son mari – plus endetté que jamais – cherche à la spolier. Ambiance tendue dans les coulisses du festival. Le SRPJ de Rennes va diriger l’enquête sur le meurtre de Simon Leigh. Mais il ne semble pas si facile de mettre la main sur Guy Brandon, pourtant participant aux festivités. D’ailleurs, il ne faudrait pas l’accuser trop vite, car c’est plutôt contre Charles Hamilton qu’il en a.

A Saint-Servan, une festivalière a été précipitée du haut de la Tour Solidor. Un suicide ne semble pas crédible. Il s’agit de Norma Gray, la meilleure amie d’Helen Hamilton, qui l’aidait à ne pas être lésée par son mari. La police hésite à établir un lien avec le crime de Dinard. Toutefois, le témoignage d’Helen Hamilton peut faire progresser les choses. Même si le festival se poursuit vaille que vaille, on sent bientôt une menace planer. Peut-être sur les stars présentes. Des suspects, il n’en manquerait pas. Sans doute pas ce Charlot,plus envahissant que vraiment dangereux. Mais ce genre de festivités rassemble quantité de personnes, pas toujours identifiées. D’autres morts sont-elles à redouter ?…

Renée Bonneau : Meurtres chez sir Alfred (Éd.Cohen&Cohen, 2018)

Au palais du Festival, ni les agents municipaux qui en gardent l’accès, ni les hôtesses d’accueil n’ont aperçu le scénariste, dont on guettait l’arrivée en cas d’autre manifestation intempestive.
Tout cela n’a rien de rassurant. Si le crime est avéré, après le scandale de la veille, on peut penser comme Charles Hamilton à une vengeance du scénariste. La rancune de Brandon envers son remplaçant doit couver depuis longtemps. Et si c’était lui, le conducteur qui, après avoir refusé Helen Hamilton, avait chargé Simon Leigh ? Il faut absolument le retrouver sans délai.

C’est dans la meilleure traditions du roman d’enquête que Renée Bonneau nous présente une intrigue solide. Ce festival se plaçant sous l’égide d’Alfred Hitchcock, l’ambiance s’y prête déjà tant soit peu. Le déroulement des festivités est perturbé, mais le spectacle continue. Le mystère est dense, sans être inutilement chargé. Il suffit de suivre le tempo narratif souple et ses péripéties pour apprécier l’énigme. Un très bel exemple de polar classique.

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30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 04:55

En quête d’infos sur les dysfonctionnements de notre époque, Léo Tanguy est un cyber-journaliste qui sillonne en priorité l’Ouest de la France. C’est ainsi que ce grand rouquin à l’allure nonchalante alimente son site internet, suivi par de nombreux abonnés. Son look vestimentaire est un peu passés de mode. Il circule dans le vieux Combi de ses parents. Il ne dit jamais non aux occasions alcoolisées. Il est profondément attaché à la Bretagne, sa terre d’origine, ses racines. En ce moment, il reste dans son cocon, entre Monts d’Arrée et côte nord de la région. En ces temps de campagne présidentielle, où s’excitent certains extrémistes, autant ne pas s’éloigner de chez soi. Sa vieille voisine Marguerite Le Saux, dite Guitte, le chouchoute.

Une dame a été poignardée dans les environs. Elle semblait originaire du Havre. Ce qui n’est pas sans rappeler à Léo Tanguy un crime suivi par son confrère normand Bob Mougin, animant un site d’infos comme lui. Un homme a été retrouvé mort dans un bassin du port du Havre. Un indice donne a penser qu’il serait de Morlaix. Léo entre en contact avec le cyber-journaliste havrais, qu’il invite chez lui. La victime poignardée en Bretagne est vite identifiée : Emmy Lehner, patronne d’une crêperie connue du Havre. Léo interroge quelques amis, dont son coiffeur, au sujet d’un certain Rémy Lehner, qui n’est probablement pas un simple homonyme. Originaire de Morlaix, il est revenu y monter des entreprises, après un long séjour en Afrique. Tout laisse à penser qu’il fricota avec la "Corse connexion", qui couvre tant de magouilles et d’argent sale en Afrique.

Bob Mougin a rejoint Léo Tanguy. Ensemble, ils vont déterminer que Rémy et Emmy étaient jumeaux. Le majordome de Rémy en sait sûrement bien davantage qu’il ne le dit. Pour pénétrer dans l’entreprise légumière, il va falloir ruser avec le vigile. Qui, au final, se montre très coopératif. Léo découvre que de nombreux Bretons ont depuis bien longtemps migré au Havre, où ils forment une colonie importante, gardant souvent des liens avec leur région d’origine. Autour de Rémy, plusieurs pistes : le Belle Thérèse, amante du défunt, qui fait un show SM au club Le Lapin Rosse. Ou Luba Collinet, la trop séduisante épouse d’un libraire spécialisé dans les livres très rares. Mais c’est quand Bob trouve ce que cachent les choux-fleurs livrés à l’entreprise de Rémy que leur enquête fait un grand bond en avant. C’est au Havre que le duo va devoir chercher des réponses.

Après les obsèques "à la bretonne" d'Emmy, Léo et Bob rencontrent Faschini, le flic qui renseigne Bob. Tous les éléments fournis par les deux reporters l’intéressent fortement. Dans un vaste port comme Le Havre, bien difficile de déceler les filières des trafics en tous genres. Faut-il aussi s’intéresser à l’entourage d’Emmy Lehner, dont la crêperie qui n’a pas tardé à rouvrir ? Plus que quelques étapes pour démêler cette affaire…

Max Obione : Les amours noires (Éd.La Gidouille, 2018) – Léo Tanguy –

Effectivement, Guitte s’est souvenue. Le type en question s’appelle Rémy Lehner, grossiste exportateur en choux-fleurs, oignons, cocos de Paimpol et autres légumes de cet acabit, principalement vers l’Angleterre. L’homonymie avec le cadavre de Dourduff est troublante. Par extraordinaire ces deux personnages seraient-ils de la même famille ? Rémy et Emmy, la consonance de ces deux prénoms pourrait suggérer des parents facétieux. Ma cervelle mouline, les synapses fricotent de drôles de rapprochements, et si… et si…
Et si je servais à Bob dont j’attends l’arrivée prochaine quelques révélations sur son "sucé à mort", qui pourrait bien être un dénommé Rémy Lehner. Supposé encore.

Peut-être faut-il rappeler le principe d’une série comme "Les nouvelles aventures de Léo Tanguy". À chaque titre, c’est un autre auteur qui exploite l’univers du héros. La tonalité personnelle et l’inspiration de chacun permettent de plonger Léo dans des ambiances fort différentes. Outre ses racines bretonnes, il existe un vrai sens de l’amitié autour de Léo, tous ses proches possédant comme lui un véritable libre arbitre, un esprit se refusant au formatage. Il ne s’agit assurément pas de jouer au justicier, mais de s’immiscer dans les recoins d’affaires où les forces de l’ordre n’avancent pas tant.

Qu’il s’agisse de nouvelles ou de romans, Max Obione est de ceux qui apportent un ton à leurs récits. Ici, Léo – pour une fois narrateur – est grâce à lui un personnage familier, qui ne crache jamais sur les petits plaisirs de la vie. Fier de sa liberté, toujours. Côté cœur, il hésite beaucoup à s’engager, ce dont ce diable de Bob Mougin va profiter, on verra la suite. Il nous suffit de marcher dans les pas des deux compères, dont un "Havrais-de-vrai", pour nous souvenir du poète maudit breton Tristan Corbière, et pour tenter d’élucider le mystère concernant ce double meurtre. Un polar franchement réussi. 

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 04:55

Venue du Missouri, l’ambitieuse Amber Patterson s’est installée dans le Connecticut depuis quelques temps. Son job d’employée dans une agence immobilière locale ne la classe pas parmi la haute société de la côte Est. Amber a collecté un maximum de renseignements sur le couple Jackson et Daphné Parrish. Lui est un riche homme d’affaires, elle s’occupe à diverses œuvres en compagnie d’amies des mêmes milieux fortunés. Amber a trouvé le meilleur angle pour se rapprocher de Daphné Parrish. Celle-ci a créé une fondation aidant à la lutte contre la mucoviscidose, dont est décédée sa jeune sœur. Amber prétend qu’elle a été dans le même cas, avec sa sœur. Daphné demande à sa nouvelle amie de faire partie de son comité. Meredith, épouse d’un homme très riche, se montre méfiante. Pas seulement pour une question de classe sociale, mais le hasard ne lui plaît guère.

Amber continue à chercher des infos sur le couple Parrish. Dans le même temps, ils l’invitent dans un restaurant très chic. Amber va bientôt remplacer Bunny, défaillante au sein du comité, se voyant confier des responsabilités. Mrs Parrish a deux filles, Tallulah et Bella, dont Amber doit supporter les caprices. Il est vrai qu’un visage nouveau si présent chez les Parrish pose questions aux gamines, qu’il faudra amadouer. Jusqu’alors, Amber n’a toujours pas rencontré Jackson Parrish, ce qui sera finalement le cas lors d’un repas en famille au restaurant. Amber s’incruste toujours davantage dans la remarquable maison de Parrish, où tout respire le luxe, entre les œuvres d’art et les dressings remplis de vêtements coûteux. Amber passe même la soirée de Noël chez eux, avant d’organiser l’événement caritatif de la fondation, destiné à recueillir des fonds.

Le but d’Amber, c’est évidemment de mettre le grappin sur Jackson Parrish. Tous les moyens seront bons pour le séduire, se l’attacher. Toutefois, Daphné n’est sans doute pas d’une telle naïveté. Avant Amber, elle-même a su attirer Jackson Parrish et sa fortune. Ce qui ne plaît pas vraiment à Ruth, la mère de Daphné, qui a une vie tranquille bien éloignée de ce luxe exagéré. Par exemple, Tallulah et Bella n’ont pas besoin de deux nounous, dont une qui ne parle qu’en français. Même si la machination d’Amber progresse et fonctionne, peut-être que Daphné Parrish contrôle mieux la situation qu’elle ne croit. Les fameuses coïncidences qui les ont rapprochées autour de la mucoviscidose, trop commode ? Tout n’était que mensonge chez Amber…

Liv Constantine : L’autre Mrs Parrish (Éd.Harper Collins, 2018)

Elles bavardèrent ainsi tout au long du trajet. Amber remarqua que Jackson ne lâchait pas la main de sa femme un seul instant. Et lorsqu’ils arrivèrent, il l’aida doucement, amoureusement, à descendre de la voiture, laissant le chauffeur tendre la main à Amber. "Il est raide dingue de Daphné" pensa Amber, et cela entama quelque peu sa détermination.
Il n’étaient pas les premiers. L’équipe chargée de la décoration était déjà là, mettant les dernières touches à la table de vente, et disposant les compositions florales au centre des cinquante tables recouvertes de nappes roses et de serviettes noire. L’orchestre se préparait, à l’autre bout de la salle, et les barmen installaient leur stock : ils n’allaient pas chômer ce soir.
— Waouh Daphné, c’est formidable, s’exclama Amber.
Jackson glissa son bras autour de la taille de Daphné et, l’attirant contre lui, frotta son nez contre son oreille.

Pénétrer dans le monde des gens riches et puissants, débordant d’autosatisfaction et de confiance en eux, chez cette poignée de privilégiés si éloignés de la vie quotidienne, des réalités de la population, tel est le défi que s’est fixé Amber. Fille d’une famille ordinaire, elle s’est cultivée pour avoir des bases correctes. Elle s’est très largement renseignée sur sa cible, Jackson Parrish, afin de ne la pas rater. L’épouse de celui-ci étant bienveillante, tel un mentor l’initiant à ces cercles, Amber ne doit redouter que ses propres faux-pas éventuels. Quant aux filles de sa rivale, elle ne sont pas simples à gérer.

Un thriller psychologique nécessite de soigner les ambiances. C’est le cas ici, avec cette exploration sociologique. Le tempo est plus lent que dans un roman d’action : c’est celui qui convient. En cours de lecture, on s’interroge sur la destinée d’Amber et sur la candeur affichée de Daphné. Dans ces sphères, les dames ont effectivement besoin de se distraire, et Amber amène un peu de fraîcheur pour Mrs Parrish. En n’oubliant pas que l’image publique est primordiale, chez ces couples parfaits et généreux. Outre l’intrigue et sa psychologie, le portrait crédible – tout en finesse – d’une infime part de la société américaine.

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 04:55

Toulouse, au tout début des années 1920. Encore récente, la Grande Guerre a profondément marqué cet inspecteur de police. Sans doute parce qu’on lui confia des missions hors normes. Il ne soigne guère son aspect, ne cherche pas à sympathiser avec ses collègues, abuse des boissons alcoolisées, et c’est un habitué du bordel de chez Lulu. Surtout, il a besoin de morphine pour effacer les visions d’horreur qui le hantent. L’école vétérinaire est une des institutions toulousaines. Le Professeur Chervin, un des enseignants, vient de s’y suicider dans son bureau. L’inspecteur se rend sur les lieux, et interroge les premiers témoins. Selon le concierge et le surveillant, Chervin n’était pas très liant avec les autres. Guignard, le directeur de l’école vétérinaire, est peu coopératif, pressé que l’inspecteur boucle une enquête inutile.

Rue Monplaisir, la mort de l’huissier Raynal apparaît assez suspecte à l’inspecteur. Des voisins ont signalé des cris, et vu une silhouette s’enfuir. Pourtant, le Dr Millot n’a constaté qu’une crise cardiaque, et signé le certificat de décès. L’absence de l’employée de maison permet au policier de comprendre rapidement les faits réels. C’est dans la chambre de celle-ci que s’est déroulé le drame, impliquant son fiancé, André Pluni. Pas insensible à la veuve Raynal, l’inspecteur est prêt à relativiser l’affaire, si le Dr Millot se montre compréhensif en lui prescrivant ce dont il a besoin. Du côté de l’école vétérinaire, l’adjoint de Chervin masque mal l’antipathie que lui inspirait son collègue. Ce Cavaignac jalousait sa carrière, car il était aussi compétent que lui.

L’inspecteur fraternise tant soit peu avec les étudiants de 4e année, les praticiens. Tous sont des anciens combattants, ayant repris leurs études, mais il est difficile de gagner leur confiance. Parmi eux, André Pluni, sur lequel l’inspecteur fait pression. Néanmoins, le policier est conscient qu’à “Toulouse la menteuse”, personne ne lui a dit la vérité dans ces deux affaires. Et ce n’est pas sa hiérarchie qui le soutiendra, pas plus que son collègue Durrieu qui hérite de ses enquêtes. Pourtant, le document Secret Défense que l’inspecteur a découvert dans le coffre-fort mural de Chervin est capital. Et il faudrait savoir pourquoi une société immobilière fit don d’un riche appartement au même Chervin. Peut-être que les fantômes qui obsèdent l’inspecteur vont l’empêcher de faire toute la lumière sur des morts suspectes…

Benoît Séverac : Rendez-vous au 10 avril (Pocket, 2018)

Droit et franc, le toubib. Pas froid aux yeux. Il se sait coupable, mais il est convaincu de n’avoir rien fait d’immoral. Contre la loi peut-être, mais pas contre sa conscience. Je ne suis pas loin de partager son point de vue.
— Vous savez ce que vous encourez ? Outre que vous serez radié de l’Ordre des médecins, vous passerez devant un tribunal. Dissimuler un meurtre relève du pénal. Vous risquez entre cinq et dix ans de prison.
Le stoïcisme du médecin est ébranlé. Il n’imaginait pas que les événements prendraient une telle tournure. La nuit dernière, il était tiré du lit par un coup de téléphone affolé. Douze heures plus tard, il se retrouve face à un policier qui lui promet un avenir passablement compromis. Davantage que le regret, c’est la disproportion qui l’assomme. Ses lèvres tremblent, des larmes poussent dans l’encoignure de ses petits yeux ronds, un peu à la manière de deux bulbes au printemps. Étonnant. Il les répriment aussitôt puis me regarde bien en face. Il attend le coup de grâce.

Dans un premier roman, “Les Chevelues” en 2008, Benoît Séverac évoquait la période gallo-romaine. L’année suivante, il utilisa un contexte plus contemporain. À travers les personnages et les ambiances, il évoque fort justement cette époque suivant la 1ère Guerre Mondiale. Peut-être anticipe-t-il un peu la popularisation du jazz en France, qui avait alors plutôt adopté le charleston, mais il est vrai que cette musique était arrivée chez nous avec les soldats américains. Quant à l’idéal patriotique exacerbé de certains face aux anciens combattants désabusés, ce fut bien le cas. La politisation de l’Entre-deux-guerre joua sur beaucoup sur les sentiments patriotes et guerriers, on le sait.

Au cœur de l’intrigue, un inspecteur de police presque anonyme, moralement détruit, déjà en survie, cherche une vérité qui n’intéresse personne autour de lui. Bel exemple de héros solitaire, qui ne suscite pas la compassion ou l’apitoiement du lecteur, mais que l’on suit en espérant qu’il ira le plus loin possible dans ses investigations. Maîtrisant la progression du récit, l’auteur parvient à nous captiver, entretenant noirceur et suspense, autant sur les décès actuels que sur le passé de son policier. La tonalité personnelle de Benoît Séverac s’affirmait dans ce “Rendez-vous au 10 avril”, un roman à découvrir désormais en format poche.

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24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 04:55

Au fil de la petite histoire nantaise, on peut dénicher des personnages insolites que la postérité a trop vite oubliés, des lieux détruits depuis belle lurette. C’est en priorité ce qui a toujours intéressé le journaliste Mathieu Leduc. Au milieu des années 1990, il n’avait que vingt-huit ans et tissait déjà un réseau de passionnés de l’Histoire oubliée. Pour lui, bien plus captivant que nos époques. Mathieu doit s’avouer qu’il abusait alors des boissons fortes et autres cocktails, pimentés de kétamine pour l’excitation. Amateur de cigares, il fréquentait un exilé cubain, Carlos, et sa filière Havana Art, en ces temps où le régime de Castro était encore redoutable. Mathieu fut accusé d’un meurtre, condamné à seize ans de prison, mais un coup de chance lui permit de se disculper quelques mois plus tard. 

Alice était une étudiante malentendante de vingt ans, dont Mathieu ne connaissait pas le nom. Il l’avait surnommée Electra, après l’avoir un jour repérée dans son appartement. Coup de foudre. Cette nuit-là, c’est tout naturellement que Mathieu et elle deviennent intimes. L’ivresse du journaliste facilita peut-être leur contact. Une relation éphémère, mais entre adultes consentants. Peu après, la victime fut découverte poignardée. Des traces de Mathieu, il y en ait partout chez elle. Même s’il s’accrochait à sa version des faits, ça n’aurait pas tenu la route devant n’importe quel tribunal. Qu’il soit un habitué des festives nuits nantaises ne plaidait pas en sa faveur non plus. Un élément nouveau intervint tardivement, une vidéo montrant qu’il avait quitté la victime vivante.

Vingt ans plus tard, Mathieu a quarante-huit ans et il exerce toujours son métier, entre faits divers actuels et archives. Lors d’un concert de musique classique à la Cité des Congrès, dans le cadre de la Folle Journée, plusieurs spectateurs meurent subitement. Tandis que les médias et les réseaux sociaux se déchaînent vite, Mathieu a pu pénétrer clandestinement dans la salle où sont mortes trente-deux personnes. Un attentat au gaz toxique, c’est la première hypothèse qui vient à l’esprit de Mathieu. Ce ne semble pas être la bonne explication. Après avoir écouté des témoins, il cherche sur Internet des affaires comparables du passé. Des fréquences soniques meurtrières ? Il explore aussi le lien entre Nantes et la ville de Lodz, en Pologne, dont est originaire la formation et sa chanteuse âgée qui donnaient un spectacle quand ça s’est produit.

Sans doute n’est-il pas indispensable de remonter au passage du peintre William Turner à Nantes, au 19e siècle, pour obtenir la clé de l’affaire. Néanmoins, se souvenir du petit peuple nantais durant la 2e Guerre, ou de cet acrobate qui se tua en 1925 en sautant du pont-transbordeur, ça permet à Mathieu de cerner un certain contexte…

Stéphane Pajot : Le rêve armoricain (Bleu Cobalt, Éd.d’Orbestier 2018)

Le procureur pesait ses mots, ses phrases, éléments de langage qui s’apprêtaient à envahir les réseaux sociaux, la presse. Le cri d’une personne éplorée s’étira longuement dans le ciel. Une femme d’une soixantaine d’années hurlait un prénom anglais, quelque chose comme Watson, mais on ne comprenait pas vraiment. À ses cotés, un jeune homme tentait de la calmer en la prenant dans ses bras.
— L’origine de ces arrêts cardiaques n’a toujours pas été déterminée. Une équipe de médecins est sur place et s’attache à déterminer la cause des décès. C’est la première fois, à notre connaissance, que nous avons affaire à une tragédie de ce type. Pour les familles, en demande de nouvelles de leurs proches, une ligne téléphonique est d’ores et déjà ouverte. Voici le numéro. Une cellule d’assistance psychologique a été également ouverte.

Il importe de comprendre que l’aspect criminel, l’intrigue policière, n’est pas le vrai moteur de ce roman. Certes, à vingt ans de distance, le mystère plane autour d’un meurtre et de décès collectifs suspects en lieu clos. Oui, il y a certainement des réponses. Toutefois, ces affaires ne sont-elles pas à classer parmi les "épisodes" de la vie nantaise ? Voilà quelques décennies encore, le Quai de la Fosse avait une réputation justifiée d’insécurité. Mais Nantes, ce n’est pas que du négatif, du sordide. Collecteur d’archives, Stéphane Pajot le sait mieux que quiconque. Qui ne se souvient de Jules Verne. Mais il y eut aussi des ingénieurs brillants, des peintres maudits, des artistes d’une témérité incroyable. Sortir du néant ces figures d’autrefois est grandement louable, les lieux ayant besoin de mémoire. Quand Stéphane Pajot nous présente – avec une part de poésie – ces facettes anciennes, on réalise que tout cela n’est pas absolument loin dans le temps. Un roman très agréable.

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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 04:55

À tort ou à raison, les Ardennes ne sont pas un département attirant. Ce n’est pas une bourgade comme Awoise-Gelle, petite ville endormie à six kilomètres de la frontière belge, qui en améliorera la réputation. Leur club de foot, le SCAG qui évolue en CFA2, ne donne pas non plus une image brillante de la ville. Néanmoins, une poignée de supporters, piliers du bar L’Ardennais, espère que l’équipe échappera à la relégation. Ce qui signerait la fin définitive du club, lâché par la mairie, les sponsors, les joueurs. Moïse, employé dans un magasin de bricolage et de jardinage, ne vit que pour le SCAG. Les autres supporters sont Jarne Van Hoijdonck, un Belge évitant soigneusement la police, et le Nîmois, un ex-voyou venu du Sud. Sans oublier Étienne, le chasseur, qui participe ponctuellement avec ses congénères salingues à des soirées peu ragoûtantes.

À même pas quarante ans, Moïse a un bide plein de bière, l’oreille droite décollée, les cheveux ras et le visage mollasson. Il habite seul au deuxième étage d’une HLM couleur grisaille. Il ne cherche plus vraiment de relation féminine, bien que sa collègue de travail Firmine puisse éprouver quelques sentiments. Rien d’autre n’importe pour Moïse que le club de foot local, où chacun le connaît, et en conséquence ses soirées arrosées avec ses amis à L’Ardennais. Il est conscient que le prochain match, contre Sarreguemines, le samedi 13 mai à 18h, risque d’être fatal. Il lui vient l’idée de faire pression sur l’arbitre, en kidnappant par exemple son fils. D’ailleurs, il commence bien vite ses repérages. Moïse pourra compter sur le Nîmois et sur Jarne pour cette opération. Étienne prêtant son cabanon de chasse, voilà un endroit idéal pour séquestrer un môme.

Jean-Philippe Hibon est employé de banque et arbitre de foot. Entre son épouse, la rousse Magali, et leur fils de deux ans Brandon, ce n’est pas une famille dans laquelle règne une bonne harmonie… À Grande-Synthe, la libraire Annie est en couple depuis vingt-cinq ans avec Magguy, aide-soignante dans un établissement spécialisé. Si Annie possède un caractère fort, Magguy est fragile. Il y a treize ans, elle a été agressée et violée dans un parking souterrain. Deux des individus ont fait de la prison depuis, mais le troisième s’en est sorti. Pour surmonter son traumatisme toujours vivace, Magguy espère qu’un des complices, libéré, lui offrira des infos sur le malfaiteur non identifié… À Awoise-Gelle, une soirée de fête avec une prostituée a mal tourné pour le pervers Étienne. Les "cousins" de sa victime vont exiger un lourd dédommagement, somme qu’il ne possède pas.

Moïse n’a pas hésité à supprimer un témoin alors qu’avec le Nîmois, ils s’entraînaient avant de passer à l’action. De son côté, Jarne ressasse ses souvenirs tout en tentant de ne pas trop souffrir, car il est en mauvaise santé. Malgré tout, il jouera son rôle durant le kidnapping. Entre-temps, Magguy a progressé dans ses recherche du troisième coupable. Quant à l’arbitre Jean-Philippe, rien n’indique qu’il obéira à Moïse…

Fabrice David : Au pays des barbares (Sang Neuf, Éd.Plon, 2018) – Coup de cœur –

La route s’élargit sur la fin. Rond-point, panneau Awoise-Gelle avec un sexe dessiné dessus au marqueur et un autocollant CGT. Un peu plus loin, une masse sombre. Les HLM. Le clocher, derrière. Quelques lueurs transpercent la pénombre. Paysage familier. Triste. Détour par L’Ardennais. Faut que je voie les autres. Pour le plan. Maintenant que j’ai trouvé les coordonnées de l’arbitre sur Internet, tout va aller vite. J’ai eu largement le temps pendant la pause déjeuner du chef. Il n’éteint jamais son ordinateur. Quelques clics sur le site de la Fédération qui organise notre championnat…

Une très grande partie de la population française vit dans des villages du terroir, dans des petites villes de quelques milliers d’habitants. Même si leur activité s’exerce dans de plus grandes agglomérations, ils quittent volontiers le rythme urbain pour des ambiances plus calmes. Peut-être quelques-uns ont-ils choisi de se faire oublier dans des endroits où l’on vivote sans qu’on vous pose de questions. Les faits divers étant rares, la gendarmerie est moins inquisitrice. Il y a également les natifs, souvent attachés à leur décor de toujours.

Moïse en fait partie. C’est un fanatique du club de foot local, au-delà de toute mesure. Ce genre de personne existe, le portrait qu’en fait Fabrice David n’est pas si caricatural. Pour eux, il ne s’agit pas d’être un fervent supporter. Ils vivent corps et âme à travers le club, une dévotion de tous les instants. Des mauvais résultats ? C’est sûrement que leur équipe a été lésée. Un classement minable en championnat amateur ? Pas de la faute des joueurs qui donnent leur maximum. L’un d’eux a triché pour obtenir un penalty ? C’est de bonne guerre. Ce n’est plus de la mauvaise foi, c’est de l’idolâtrie incontrôlable.

Un dérapage aussi énorme que celui organisé par Moïse pourrait-il se produire ? Dans l’actualité, on a l’exemple d’actions violentes contre des clubs adverses, ciblant parfois des joueurs. Autour de Moïse, digne d’un héros de Reiser en BD, on est là au plus proche de la vie réelle d’une partie de nos concitoyens. L’auteur décrit le quotidien des protagonistes, pas seulement à Awoise-Gelle mais aussi la vie de l’arbitre et celle d’Annie et Magguy. Ce qui offre force et crédibilité au récit. Coup de cœur pour un palpitant roman noir.

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20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 04:55

De nos jours, la famille Sanders appartient à la bonne société de San Francisco. Outre son métier, le père Jeff est plutôt sportif, s’entraînant pour un prochain triathlon. Kim Sanders est vaguement rédactrice publicitaire en free-lance, collaborant avec un graphiste. C’est elle qui dirige la famille, avec des règles aussi protectrices que sévères. Parfois, Jeff éprouve le sentiment d’être dominé par son épouse. Leur fille Hannah est une lycéenne de seize ans. Elle a un petit ami, Noah Chambers. Leur fils Aidan est un gros gamin de treize ans. Hannah possède de bonnes copines, telles Marta et Caitlin. Mais aussi Lauren Ross et Ronni (Veronica) Moore, duo d’adolescentes bien plus délurées qu’elle. Pour fêter son seizième anniversaire, Hannah invite ses amies chez elle. Dans la pièce en sous-sol de la belle maison des Sanders, elles pourront tranquillement s’amuser.

En début de soirée, Kim a rappelé les règlements : “Alcool, drogue et pornographie sont strictement interdits.” Tout aurait pu bien se passer, mais il se produit un "accident". Ivre et sous l’effet de drogues, Ronni a fait une mauvaise chute sur la table basse en verre. Ce sont Lauren et la victime qui ont introduit différents alcools à l’insu des Sanders. Jeff a aussi offert une bouteille de champagne, sans en parler à Kim. Quant aux stupéfiants, les deux copines en consomment ponctuellement. À l’hôpital, la situation est stable quant à la santé de Ronni, mais elle a été gravement touchée à un œil, qu’elle risque de perdre. Lisa, la mère de Ronni, entretient une relation fusionnelle avec sa fille, qu’elle a élevée à sa manière, sans homme et dans une certaine marginalité. Illico, Lisa porte la faute sur Kim, rejetant même la compassion d’Hannah.

C’est auprès de Tony Hoyle, le graphiste marié avec lequel elle collabore, que Kim cherche un peu de réconfort. Elle éprouvait déjà une attirance fantasmée envers lui, une sorte de flirt qu’il n’a jamais encouragé. Les conditions ne sont sans doute pas réunies pour que Kim et lui deviennent intimes. Jeff Sanders, qui fut un temps consommateur de LSD, se réfugie dans son entraînement sportif. Il est approché par Lauren Ross, qui se victimise un peu. Jeff aura intérêt à se méfier d’elle, qui reste une adolescente malsaine. Lauren prend aussi le parti d’Hannah, contre Ronni (qui a perdu son œil) et sa mère. Lisa intente une action en justice contre les Sanders pour obtenir de gros dédommagements financiers. La jalousie de Lisa n’est pas pour rien dans cette démarche. La police avait pourtant admis qu’ils n’étaient guère responsables. Les ennuis risquent d’empirer encore pour Kim et sa famille…

Robyn Harding : L’anniversaire (Cherche Midi Éd., 2018)

Le cœur de Jeff vrilla dans sa poitrine. Il s’était montré trop rude. Il était tendu, à fleur de peau. Si seulement il n’avait pas acheté ce foutu champagne… Ce matin, avant d’aller courir, il était descendu voir le carnage. C’est là qu’il l’avait repéré, ce morceau de verre transparent emballé de papier d’alu rose, au milieu des détritus, telle une cartouche d’arme à feu. Il l’avait ramassé et glissé délicatement dans la poche de son sweat à capuche. Puis pendant son jogging, il l’avait jeté dans la poubelle d’un parc à près de cinq kilomètres de la maison. Il avait l’impression d’être un criminel, mais mieux valait prévenir que guérir. Cela dit, où était le reste de la bouteille ? Et où étaient les autres bouteilles ?
Il jeta un œil à Hannah, le front toujours pressé contre la vitre.
— Tout va bien se passer, la rassura-t-il en lui tapotant la jambe. Mais la police voudra savoir où vous vous êtes procuré de la drogue.
Hannah se tourna vers lui, et répondit d’une voix atone :
— Je ne me rappelle plus qui a apporté quoi.

Le simple qualificatif de suspense psychologique serait assurément inexact pour classer ce roman. Avant tout, il s’agit d’un portrait de la société américaine, dans les milieux aisés sans être fortunés, à travers le cas de cette famille. Elle a acquis un bon statut social, elle en respecte tous les codes. En oubliant la part d’hypocrisie, et souvent d’égoïsme, existant dans les relations avec "les amis", qui vous tourneront le dos au premier accroc. Kim, la mère, pense avoir donné la meilleure éducation possible à ses enfants, c’est assez vrai. En omettant les influences extérieures, d’autant plus sensibles pour les ados. Bien qu’Hannah ne soit pas particulièrement rebelle, la transgression fait partie des besoins de son âge. Alcool et drogue à son anniversaire, elle a pu voir ça tel un jeu de cache-cache.

Les questions autour de l’adolescence constituent un sujet universel, valable dans tous les pays occidentaux. Psychologie énigmatique pour beaucoup de parents, connaissant si mal les pensées et les goûts de leurs enfants. Peut-être s’agit-il d’un refus de la protection parentale devenue pesante et d’une vie trop banale ? Le thème principal, ce sont les conséquences de l’accident, pour la famille et à titre individuel. Y compris à travers l’aspect financier, non dénué d’une certaine agressivité. Rien à voir avec un polar ordinaire : l’auteure porte un regard très juste sur les comportements de chacun, sur fond d’ambiance sombre sans tomber dans une pénible noirceur. Très convaincant.

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18 mai 2018 5 18 /05 /mai /2018 04:55

En juillet 1940 à Clermont, dans le Puy-de-Dôme. Joseph Dumont est un jeune inspecteur de police, exerçant sous les ordres bienveillants du commissaire Champeix. La femme de Joseph, Sabine, était enceinte quand elle a été tuée dans un accident par une automobile, près d’un an plus tôt. Le véhicule s’est enfui. Joseph peut moralement s’appuyer sur sa sœur Irène, couturière. Au commissariat, il peut faire confiance à Espinasse et à Nestor Bondu, le scientifique de l’équipe. Quant au policier Brouyard, il est tout dévoué au régime pétainiste. C’est dans le contexte troublé de la prise de pouvoir par Pétain qu’un meurtre est découvert dans un hôtel de la ville. Le sénateur Étienne Ferrand a été mortellement frappé à coups de cendrier dans sa chambre. Franc-maçon, il s’opposait au gouvernement réfugié à Vichy, trop favorable aux nazis.

La soubrette qui a découvert le cadavre ne dit certainement pas tout à Joseph. C’est la petite amie du cambrioleur maladroit Fanfan. Dans la région, la famille des confiseurs Thévenet est puissante. Ce sont des partisans de la Cagoule, mouvement fascisant qui se sent fort depuis l’arrivée de Pétain. Localement, le nommé Goigoux est l’exécutant de la Cagoule. Cynique, il emploie des gens comme Fanfan pour mettre la pression ou même tuer leurs cibles. Les francs-maçons sont leur priorité. Après les obsèques de Ferrand, Joseph interroge la famille du défunt, ainsi que le curé qui fut ami d’enfance du sénateur. À une terrasse de bar, Joseph et Nestor sont visés par des tirs. C’était bien Nestor que le tueur à moto voulait abattre, en tant que franc-maçon. Il n’est que blessé. Que ce soit l’œuvre de la Cagoule ne fait pas le moindre doute.

Joseph est convoqué à Vichy, et reçu par le président Pierre Laval en personne. Ce dernier exige une enquête à charge contre le défunt sénateur, qui s’opposait au régime venant de se mettre en place. Étienne Ferrand avait essayé, lors de la fuite du gouvernement à Bordeaux, de convaincre les parlementaires du danger pétainiste. Missionné par Laval, qu’il n’apprécie nullement, Joseph peut continuer son enquête à Paris. Il commence par la seconde épouse de Ferrand. Chez laquelle il croise Lucien Thévenet, le plus actif de cette famille à grenouiller pour la Cagoule. Joseph ne doute pas que son rôle soit obscur, mais il n’est pas facile d’en savoir plus autour du restaurant parisien qui lui appartient, antre des Cagoulards les plus résolus. Tandis qu’à Clermont, les fascistes continuent à supprimer leurs adversaires, Joseph sympathise avec Albertine, qui fut la secrétaire du sénateur.

Le jeune policier ayant identifié les malfaisants, les sbires de Thévenet s’attaquent à lui avec violence. Joseph trouve refuge chez Albertine, où il peut se reposer un peu avant de rentrer à Clermont. Il va bientôt comprendre que la mort du sénateur peut avoir un lien avec un nouveau véhicule, projet des ingénieurs de Citroën, qui n’existe encore qu’à l’état de prototype. Il va également dénicher des éléments concrets sur l’accident dont Sabine, son épouse, fut victime quelques temps plus tôt…

Pascal Chabaud : Mort d’un sénateur (Éd.De Borée, 2018)

C’était une belle journée pour un enterrement. La température à Orcines était inférieure de deux ou trois degrés à celle de la plaine de Limagne. Une légère brise renforçait l’impression de fraîcheur, malgré un soleil étincelant.
Joseph attendait le début de la cérémonie sur la place de l’église, à l’écart de la foule des notables et des habitants du village. Un groupe d’hommes se tenait à l’écart. Il reconnut parmi eux Jean-Auguste Senèze et Aimé Coulaudon, membres de la loge des Enfants de Gergovie. Le commissaire Champeix discutait gravement avec eux. Jocelyn Cluzel était là aussi. Joseph l’avait croisé plusieurs fois au cours de ses enquêtes. Ils s’estimaient, mais se livraient peu l’un à l’autre. Joseph se méfiait des journalistes, et Jocelyn pensait que la police était un mal nécessaire.
L’assistance s’écarta à l’approche du corbillard. Le cheval noir qui le tirait fit demi-tour là où il le faisait toujours et s’arrêta. Les hommes des pompes funèbres retirèrent le cercueil, le posèrent sur des tréteaux et s’éloignèrent. Le cheval prit l’initiative de s’installer à l’ombre des pins, à l’extrémité de la place.

C’est de façon remarquablement vivante que Pascal Chabaud raconte cette histoire, qui se déroule à l’installation de l’État pétainiste. À chaque tête de chapitre, on nous gratifie de ces décisions émanant du nouveau pouvoir, sous la conduite de Pétain et Pierre Laval. La débâcle et l’exode laissent la place à l’autorité, déjà quelque peu sous contrôle nazi. En marge de l’enquête, est évoqué un de ces camps de réfugiés où végète la population ayant dû fuir en catastrophe. Parmi eux, touchés par la propagande, on désigne les Juifs comme coupables de la situation. Chez certains notables, dans une longue tradition anti-démocrate haineuse, on sent l’heure de la revanche contre les francs-maçons. Il faut se souvenir que la Cagoule et ses fanatiques furent tout près de réussir un coup d’état, et qu’ils sont alors les meilleurs serviteurs de Pétain et de sa clique.

Les privations commencent pour les habitants, la censure est active contre les journaux, rares sont les gens obtenant des ausweiss, et les transports très surveillés rendent les voyages chaotiques. À Paris, l’occupant militaire hitlérien est probablement plus visible que dans une ville de province telle Clermont-Ferrand. Pourtant, le poids de la défaite pèse sur tous. C’est dans cette ambiance que le jeune inspecteur évolue, reconstituant les faits au gré des témoignages, tandis que plane l’ombre des tueurs de la Cagoule. Pas la moindre lourdeur narrative, dans une enquête de forme assez classique, en ces semaines où s’annoncent des temps difficiles. Le policier aura droit à sa dose de chocs, mais il reste tenace, volontaire. Une intrigue très entraînante, vraiment passionnante.

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