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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 04:55

En juin 1942, Léon Sadorski est un quadragénaire se présentant comme employé à la Préfecture de police de Paris. Époux d’Yvette, trente-sept ans, sans enfant, ce policier est moins ordinaire qu’il le laisse croire. L’inspecteur Sadorski est chef de brigade de la voie publique à la 3e section de la direction générale des Renseignements Généraux et des Jeux. Son poste n’apparaît pas haut-placé, mais il a toute la confiance de sa hiérarchie. On connaît le zèle patriotique de ce partisan du pétainisme. Quitte à utiliser des stratagèmes, Sadorski pourchasse les ennemis de l’intérieur, les opposants au Maréchal et au nazisme. En premier lieu, il déteste les bolcheviques. Depuis la fin du pacte germano-soviétique, la racaille communiste sème le trouble à Paris et en France. Les Rouges viennent encore de commettre un attentat contre le café Chez Moreau, souvent fréquenté par des policiers.

Heureusement, dans les cinémas, les Actualités informent correctement le public, même si les sources officielles sont pro-nazies ou pétainistes. Une nouvelle étape indispensable a été mise en place : le port obligatoire de l’étoile jaune pour les Juifs. Les contrôler, les empêcher de travailler était nettement insuffisant, pense lui aussi Sadorski. Ainsi, il est plus facile de procéder à des arrestations. Y compris contre les sympathisants arborant de fausses étoiles jaunes, de fantaisie, par solidarité. Direction le camp de Drancy, pour toute cette population hostile à la France amie de l’Allemagne hitlérienne. Les femmes, elles, sont emprisonnées aux Tourelles, où le régime est à peine moins dur. Par des voies détournées, l’inspecteur Sadorski y a fait enfermer sa voisine Mme Odwak. C’est la mère de la jeune Julie, quinze ans, que Léon trouve particulièrement excitante.

Aux yeux de la lycéenne et de sa mère, Sadorski semble un brave homme, plus ou moins en contact avec la Résistance. D’ailleurs, n’a-t-il pas été blessé lors d’une attaque le visant en personne ? Il profite de sa convalescence pour rendre visite avec Julie à Mme Odwak. Celle-ci lui demande de loger sa fille et d’en prendre soin. Ce qu’il accepte volontiers. Le policier en profite pour glaner des renseignements sur des amies de cette dame. À juste titre, il pense qu’il existe un réseau de Juifs originaires des pays de l’Est, menaçant pour la fragile situation actuelle. S’offrant un peu de détente avec Yvette du côté de Sucy-en-Brie, sur les bords de Marne, Sadorski dénonce anonymement un gaulliste par courrier. Peu après, il découvre le cadavre en putréfaction d’une femme, dans une forêt voisine. C’est une des affaires dont il va avoir à s’occuper dès son retour au service des RG.

Tandis que le port de l’étoile jaune accentue la pression sur les Juifs parisiens, et que les transferts vers Drancy augmentent sans cesse, Sadorski étudie les deux dossiers. Le même calibre 6.35 a servi pour le meurtre d’un communiste et pour l’inconnue dont il a trouvé le corps. Les exécuteurs appartiendrait à un "Détachement Valmy", groupe secret d’obédience communiste. Ils ont au moins cinq attentats à leur actif. On peut supposer que celui qui ciblait le café Chez Moreau est à leur attribuer. Les supérieurs de Sadorski y voient d’ailleurs un complot des Juifs alliés aux Staliniens. L’inspecteur contacte un témoin de cet attentat, Mlle Bonnet. Cette employée de Radio-Paris est une authentique patriote, une collabo exemplaire. Sur les lieux, se trouvait aussi Gisèle Rollin, une infirmière issue d’un milieu communiste. Une piste exploitable qui fait progresser l’enquête de Sadorski…

Romain Slocombe : L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski (Éd.Robert Laffont, 2017)

Sadorski ne discute pas. Il choisit de laisser la malheureuse à ses chimères – suspectes politiquement, qui plus est. Lui-même ayant visité la capitale allemande à deux occasions, peut témoigner de la puissance des nazis (…) Guidé par ses collègues gestapistes, il a admiré les grands ministères sur la Wilhelmstrasse, les autoroutes, les banlieues modernes, les usines Siemens. Ce Reich-là est installé pour longtemps ! L’Europe a pris sous sa direction des formes nouvelles, bâties sur des fondations d’acier et encadrées par la SS. La France est conviée à cette grande œuvre… Les Allemands sont là, on n’est pas obligé de les aimer mais de toutes façons il faudra bien s’arranger avec eux ! Ce n’est pas l’existence de toute la racaille judéo-bolchevique à l’Est qui pourra changer quelque chose à la situation. D’ailleurs l’Armée Rouge est en train de se faire ratatiner autour de Kharkov. Ce sont les jours de la dictature staliniste qui sont comptés !

C’est dans “L’affaire Léon Sadorski” que le lecteur a fait la connaissance de ce détestable policier du Rayon Juif, inspecteur des Renseignements Généraux traquant impitoyablement ceux qui refusent la domination nazie, l’Occupation du pays par les troupes d’Hitler. En raison de la paranoïa ambiante, il a coutume de feinter en minimisant son rôle. Mais, nous qui le suivons au quotidien en cette noire période de notre Histoire, nous constatons toute la bassesse de ses actions. Sadorski se déguise pour débusquer des suspects, il brusque les témoins, il transmet à ses collègues des infos faussées pour mieux accabler des "ennemis", etc. C’est plutôt une obsession pour ce pétainiste, s’estimant "vrai Français", qu’un respect des règlements en vigueur. Toutes les ruses sont admissibles, selon lui.

Certes, l’idéologie des collabos au pouvoir autorise les excès dans la répression. “…Staline est aux ordres des Juifs, le bolchevisme n’est pas autre chose qu’un essai de dictature juive. Croyez-moi, sans le soldat allemand, Staline serait à Paris ! Et donc, il ne faut pas que nous laissions ce brave soldat allemand assurer seul la défense de l’Europe. Collaborer, voyez-vous messieurs, ce n’est pas simplement prendre une position de principe, c’est donner une adhésion totale, organique, à l’acte constitutif de notre nouvelle Europe.” Ce qui justifie, selon les fidèles de Pétain, qu’on aille beaucoup plus loin que les demandes des nazis. C’est la police française qui emprisonna femmes et enfants juifs, qui remplit le camp de Drancy bien au-delà des exigences allemandes. Ne l’oublions jamais.

Loin des "versions" revisitées par certains historiens, Romain Slocombe s’appuie sur les témoignages, sur les faits historiques. Il restitue avec une très belle justesse la vie des Parisiens sous l’Occupation. Autant par de menus détails (il vaut mieux monter son vélo chez soi, à cause des vols) que par des situations plus générales (le sort des femmes aux Tourelles). Sans oublier la propagande d’alors, très présente. Quant aux réseaux secrets de résistance, ils sont déjà bien organisés en juin-juillet 1942. Ils montent en puissance, manquant encore de coordination ce qui les fragilise, sans doute. Pour l’essentiel, les Français restent passifs, ce qu’on ne peut leur reprocher : il s’agit pour eux de ne pas sombrer. D’autres, s’abritant derrière leur "patriotisme", ont choisi leur camp, s’engageant parfois dans la LVF ou militant politiquement. Ou dénonçant anonymement.

Des personnages tels que Léon Sadorski ont contribué à rendre plus pénibles, pour ne pas dire infernales, ces années d’Occupation. Par leurs comportements pernicieux, ou pervers quand on observe l’attirance sexuelle du policier envers une mineure juive, ils furent les responsables du climat extrêmement malsain, voire mortifère, qui sévissait. C’est cette troublante collaboration de base, que dessine une nouvelle fois Romain Slocombe. Il ne stigmatise pas, il montre les choses avec simplicité, et une précision indéniable. Une vérité qui dérange toujours, si longtemps après ? Probablement. L’Histoire a besoin de mémoire, afin de ne pas se répéter. Les sombres tribulations de l’inspecteur Sadorski y contribuent, la fiction étant au plus près de la réalité de ce temps-là. Excellent roman.

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24 août 2017 4 24 /08 /août /2017 04:55

Bientôt retraité, le commandant Albert Lazaret dirige une équipe de la Police Judiciaire de Lille. Il est assisté par Mathilde Sénéchal, trente-huit ans, dont la réputation de dureté n’est pas usurpée. Un caractère affirmé, certainement dû à un passé difficile. Il n’y a que sa jeune et singulière voisine Adèle qui trouve grâce aux yeux de Mathilde Sénéchal. Les lieutenants Delage et Sqalli complètent le groupe de la PJ, avec le brigadier Sylvie Muller, nouvelle venue. Ils sont appelés pour une affaire criminelle, quand Vincent Dussart trouve le cadavre de son épouse Chloé. Leur bébé Quentin a disparu. Le mari est en état de choc traumatique, et hospitalisé. Des traces de sang laissent penser qu’on a pu tuer Quentin.

La police est immédiatement entrée en action. Dans les cas de kidnapping d’enfant, nul n’ignore que le temps presse. Un des policiers rend visite à un pédophile fiché, pour ne rien négliger. On va vérifier également les alibis de la mère et de la tante du mari, tous les proches de la famille. “Si on se fie à la loi des nombres, les prédateurs que l’imaginaire se représente tapis dans l’ombre glauque d’un parking ou sous le couvert d’un bosquet ne sont pas les plus prolifiques. C’est à une armée de monstres ordinaires que s’attaque Mathilde. La voisine serviable, le brave tonton, la copine sympa, le collègue de travail attentionné. Ils sont dans la lumière. Installés dans le quotidien de la victime…”

Le domicile de Vincent Dussart est perquisitionné, car le père est en général le plus suspect dans ce type d’affaires. D’autant que la situation était particulière. Chloé et lui étaient provisoirement séparés, à l’amiable, depuis quelques semaines. Tout était censé rentrer dans l’ordre ce soir-là. Peut-être qu’un week-end à Londres, et l’obtention d’un meilleur poste à Nancy pour Vincent Dussart, pouvaient améliorer leur relation de couple. Néanmoins, des images de vidéosurveillance montrent un curieux comportement du mari de la victime. Et une jeune femme s’adresse à la police, hésitante ou apeurée. Par son témoignage, on s’aperçoit que Vincent Dussart est plus pervers qu’il y paraît.

Pierre Orsalhièr fut autrefois policier. Il s’est depuis longtemps réfugié dans la montagne ariégeoise. Pour fuir les plus noires réalités du monde, sans nul doute. Voilà vingt ans, il fut confronté à une affaire très similaire, le cas de la famille Laborde. Le rôle du mari n’y fut pas clarifié, pas plus que les véritables circonstances. Pierre Orsalhièr traverse la France jusqu’à Lille, où il prend contact avec Mathilde. Tous deux listent les comparaisons entre les dossiers en question. Adèle, la jeune voisine de la policière, y met son grain de sel, proposant quelques suggestions farfelues. Pas absolument absurdes, pourtant. Pierre n’excluant rien, il va dénicher un indice correspondant à une élucubration d’Adèle.

Rétabli, Vincent Dussart est interrogé chez les policiers. Il campe sur ses positions, niant avoir assassiné son épouse, ni fait le moindre mal à son bébé, refusant de commenter les détails extra-conjugaux malsains. Malgré tout, les policiers disposent d’une piste : Vincent a récemment acheté illégalement une arme à feu auprès d’un type louche. Associé aux enquêteurs, Pierre Orsalhièr va les mettre sur la bonne voie…

Elena Piacentini : Comme de longs échos (Fleuve Éditions, 2017)

L’enquêtrice enfourche sa moto et se compresse les tempes. Elle n’a plus les idées claires.
L’exécution sans bavure de la mère, la disparition de l’enfant, les traces de saignements, l’absence de cadavre, la coexistence de ces faits contradictoires défie son entendement. Elle ne parvient pas à tisser un canevas cohérent. S’il s’agit d’un enlèvement dont la mère est la victime collatérale, pourquoi ces traces de sang ? Si c’est un double meurtre, pourquoi n’a-t-on pas retrouvé le corps de l’enfant ? Si l’enfant est mort, pourquoi avoir escamoté son corps ? Si la mère était la seule cible, pourquoi s’en prendre à son fils ? L’enchaînement des "si" et des "pourquoi" réveille en elle une oppression diffuse et familière. Semblable à la menace que ferait peser la proximité d’un ennemi sans visage…

Cette fois, ce ne sont pas le policier Leoni – un Corse en poste à Lille, héros de sept titres d’Elena Piacentini – et son équipe qui sont à l’œuvre. On les retrouvera plus tard dans de nouvelles aventures. Néanmoins, c’est toujours la région lilloise qui sert de décor à cette intrigue. La tonalité est proche de celle des précédents romans, mais pas semblable. Bien sûr, il y a en plus le sentiment d’urgence, même si les policiers en arrivent à conclure avec logique que le bébé disparu est fatalement mort. Surtout, on est là dans un genre de faits divers en apparence peu énigmatique. Le principal suspect, c’est le survivant de la tuerie. Souvent, c’est vrai. On verra si c’est ici la bonne version.

Une enquête sur un acte criminel, cela consiste à disséquer la vie des protagonistes. Elena Piacentini s’inspire de la réalité, restituant l’ambiance qui peut régner dans un groupe de policiers. Elle n’oublie pas que ce sont avant tout des êtres humains : le lieutenant Delage et ses soucis de divorce, la novice Sylvie Muller ne voulant pas rater sa première enquête, pour ne citer qu’eux. Mathilde Sénéchal s’attache, quant à elle, à tous les aspects de cet épineux dossier. Les motivations du coupable sont tellement tortueuses, parfois ! Le coup de pouce de Pierre, exilé volontaire dans les splendides paysages de l’Ariège, s’avérera déterminant.

Certains auteurs possèdent un petit supplément de talent, une maîtrise de l’écriture alliant finesse et précision ; ainsi, on adhère sans hésiter à leurs romans. C’est le cas pour Elena Piacentini, qui ne déçoit jamais ses lecteurs.

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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 04:55

Mietek Breslauer est âgé de vingt-cinq ans en 1974. Même s’il vient de passer vingt-huit mois en prison, l’avenir lui apparaît plutôt encourageant. Il habite à Montreuil. Sa vieille voisine Madame Test est très agréable. Il possède une belle DS21. Il a ses habitudes au bar Le Ramdam. Il y retrouve ses copains kabyles, les deux Mohammed. Sa relation avec la prostituée Karine est quelque peu ambiguë, mais c’est quasiment involontaire. Il a un petit pactole de côté, grâce à son vieux pote Robert-le-mort. Ce dernier n’en a plus pour longtemps à vivre, d’ailleurs. Mietek est assez doué pour voler des voitures de luxe. Pour recadrer aussi des faux-durs, comme celui qui rackette Brigitte, une collègue de Karine. Il est généreux, car l’argent n’est pas une fin en soi pour Mietek.

Le hasard le fait rencontrer les frères Brun, François et Patrice. Issus de milieux bourgeois, ils ne semblent pas tellement équilibrés. Néanmoins, ce sont des associés convenables. En tous cas, François paraît un peu plus fiable que son frère. Ils ont un plan en Belgique, le vol d’une Cadillac dont se charge Mietek. De petites réparations chez ses amis Daniel et Babette, un coup de peinture rose, et voilà un client satisfait. Mais, afin d’avoir une façade officielle, Mietek prépare sa reconversion en tant que brocanteur. Max, ami de Robert, va lui donner un coup de pouce. Des amis, le défunt Robert en avait une poignée d’autres : Pierre Clément et son frère le Mataf, membres de la milice gaulliste, ainsi que le flic véreux Mireille. Celui-ci saura indiquer à Mietek les plus fructueux cambriolages.

Il n’y a pas beaucoup de séduisantes jeunes femmes qui résistent au charme crapuleux de Mietek. Telle la dessinatrice junkie Chimel, par exemple. Mais c’est avec la vietnamienne Ming qu’advient le coup de foudre. Amour mutuel, plus ou moins, car cette jeune prof est en couple avec une autre femme, Manu. Le petit univers de Ming, rue des Envierges, ne correspond guère à Mietek, même s’il essaie de s’en accommoder. Heureusement, il y a la petite Cora, la fille de Ming. Elle adopte très vite Mietek comme père, dans ce petit monde où ça manque de mâles. Quant à espérer des projets de couple avec Ming, il sent bien que c’est hautement improbable. Malgré la possessive Manu, il garde le contact. Mais il doit aussi avancer dans ses opérations de cambriolage-brocante.

Les deux Mohammed font des déménageurs crédibles, avec le spacieux fourgon récupéré par Mietek. Il va également les loger dans le local qu’il a dégoté pour entreposer leur butin. Bien qu’un peu "décalé" dans la bande, François Brun est de la partie. Mietek a échangé sa DS21 pour une Citroën SM, plus classieuse. Son bizness fonctionne. Ce qui n’est pas le cas pour son pote Daniel, bientôt HS. Outre son équipe, Mietek reste en relation avec Clément et le Mataf, et aussi avec le Vieux, qui tient une casse-auto. Malgré les années qui passent, une chose lui tient à cœur et cet objectif-là sera sa réussite…

Richard Morgiève : Les hommes (Joëlle Losfeld Éditions, 2017)

Les croque-morts avaient déjà sorti le cercueil dur corbillard. Un curé était là avec sa Bible, sans soutane, et peut-être qu’il ne croyait pas en Dieu. Il m’a salué, je lui ai rendu la politesse. Il a lu un passage de la Bible, il m’a regardé, m’invitant à parler, je n’avais rien à dire. J’ai pensé à Dédé. Il n’avait pas de tombe. Il avait été jeté dans le carré de l’oubli. Mort pauvre, on perdait la mémoire dans celle des autres, on était effacé. Le plus grand crime de l’humanité, c’était celui du riche qui empêchait le pauvre de vivre sa vie, puis sa mort.
J’ai entendu du bruit derrière moi. Deux hommes. Le plus âgé, la cinquantaine, m’a salué – l’autre, plus jeune, avait la tête comme un compteur à gaz. Il s’était pris une sévère branlée, et me dévisageait comme si je puais. J’ai rendu le salut au plus âgé. Il avait des rubans à la boutonnière de son costume noir – je n’y connaissais rien en décorations. J’ai pensé que c’était soit un flic, soit un militaire. Il s’est avancé vers la fosse…

Une quarantaine d’années en arrière, la décennie 1970, c’est si proche, c’est si différent. À cette époque, certains se placent en marge, leur rejet de la société étant naturel, juste un état d’esprit. Bien sûr, ils appartiennent au banditisme, mais pas à celui de la violence. À leur façon, ce sont des artisans de la cambriole, des bricoleurs du recel. Ils ne manquent jamais de fric, avec leurs combines bien moins risquées que les braquages et autres prises d’otages d’alors. Ils restent des durs-à-cuire, mais sont plus "réglo" que la moyenne. Leur rapport aux femmes s’avère sûrement complexe, dans beaucoup de cas. Peut-être sont-elles fascinées autant par leur dégaine d’aventuriers que par l’argent. Leurs sentiments et ceux des hommes ne sont pas si faciles à analyser, sinon via une idée de liberté.

Mietek Breslauer s’est forgé seul son parcours, tel un autodidacte de la combine. À ne pas confondre avec la voyoucratie de bas-étage, avec les vulgaires truands. “Classe tous risques” de José Giovanni est son roman préféré. D’ailleurs, il y a aussi une ambulance dans cette histoire, et un sens de la "solidarité entre hommes" rappelant cet écrivain. Encore qu’Oscar Wilde ne soit pas étranger à Mietek, non plus. "La ballade de la geôle de Reading", allusion à la dérision de l’existence. La vie, l’amour, la mort…

Non, ce n’est pas un polar, ni un roman noir, c’est l’évocation d’une époque. Avec une part de souvenirs personnels de Richard Morgiève, sûrement, son héros ayant à peu près le même âge que lui. Ne pas y voir une autobiographie, mais un regard sur les ambiances, les fréquentations et les comportements qu’un homme jeune d’alors pouvait côtoyer. En témoigne la brièveté de chaque chapitre, claire description d’un moment, d’une étape. On n’est ni dans l’énigmatique, ni dans le malsain absolu. C’est une expérience de la vie, avec ses choix, parfois ses excès, dont il est question. Et c’est diablement bien raconté.

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 04:55

McComb est une petite ville de moins de quinze mille habitants, au sud du Mississippi, non loin de la frontière avec la Louisiane. Russell Gaines en est originaire. Débarquant d’un bus, il est de retour après avoir quitté la région depuis onze ans. Il est sorti de prison voilà quelques jours. Sans surprise pour lui, un "comité d’accueil" l’attend à son arrivée. Russell se fait cogner par Larry Tisdale et son frère Walt, simple avertissement. Sa maison et son pick-up ont été entretenus par Mitchell Gaines, son vieux père. C’est chez lui que se rend ensuite Russell. Des retrouvailles sans reproches. Veuf, Mitchell Gaines a une "compagne", Consuela, encore que leur relation soit confuse. La nuit, Russell reste hanté autant par ses noirs souvenirs de prison que par ses adversaires, les frères Tisdale.

Traînant dans un bar-club, Russell a une relation sexuelle éphémère avec Caroline, une femme moins jeune qu’elle ne paraît. Les bagarreurs Larry et Walt rôdent toujours dans les parages, Russell n’en doute pas. Circulant sans but dans le secteur, Russell tombe sur une scène de crime où la police est présente. C’est un flic qui a été abattu peu avant. À cette occasion, Russell renoue avec son copain de jeunesse, le policier local Boyd Wilson. Ayant une vie de famille tranquille, ce dernier est à l’opposé de Russell. Il lui recommande de faire profil bas, d’éviter de se balader avec une carabine chargée, comme c’est le cas. Néanmoins, les frères Tisdale poursuivent leurs provocations, allant jusqu’à saccager les fenêtres de la maison de Russell en son absence.

Maben arrive de Louisiane, à pied et en auto-stop. Cette jeune femme est accompagnée de sa fillette d’environ cinq ans, Annalee. Elle n’a que très peu d’argent. Si elle connut un peu de répit à l’époque de la naissance de son bébé, Maben a principalement traversé des périodes complexes ces dernières années. Aux abords de McComb, elle loue une chambre dans un motel afin qu’Annalee puisse se reposer. Mais elle se fait bientôt alpaguer par un flic vicelard qui a des exigences sexuelles odieuses. Maben abat le policier, et réussit à ne pas être inquiétée. Elle conserve cachée l’arme de sa victime. Le lendemain, Annalee et elle marchent jusqu’au centre de McComb, où elles trouvent un foyer d’accueil pour les héberger. Maben peut espérer une pause bienvenue dans leur vie tourmentée.

Entre son amante infidèle Heather, qu’il traite mal, et son ex-femme Dana, qu’il n’a plus le droit d’approcher, Larry Tisdale reste nerveux en permanence. L’essentiel de son excitation est désormais réservée à sa vengeance contre Russell. Ce dernier ne peut guère penser à reprendre la vie commune avec Sarah, son ancienne fiancée. Sans doute éprouve-t-elle encore des sentiments pour lui, mais elle a fondé une famille par ailleurs… Au foyer, Maben risque d’être dénoncée. Elle prend la fuite avec sa fille, braque un automobiliste. Il s’agit de Russell Gaines, qui ne voit aucune raison de ne pas l’aider. Quant à les protéger, Annalee et elle, pas si évident. Non pas qu’il craigne son bienveillant ami flic Boyd, mais Larry Tisdale représente un sérieux danger…  

Michael Farris Smith : Nulle part sur la terre (Éd.Sonatine, 2017)

Il pensa au flic assassiné. Se demanda si sa mort avait été clémente. Comme la mort clémente qu’il avait tant de fois appelée de ses vœux, la nuit, quand il n’arrivait pas à fermer l’œil, terrorisé à l’idée de ce qui l’attendait le lendemain. Lui ou le type d’à côté.
Rentre chez toi, avait dit Boyd. Il secoua la tête. Songea que Larry et Walt étaient peut-être en ce moment même en train de l’attendre sur le perron de sa maison. Ou derrière. Ou cachés dans un placard. Il continua à marcher et à boire et à gamberger. Parfois il s’adressait tout haut aux étoiles. Parfois il donnait des coups de pied dans l’herbe.
Il savait que tôt ou tard il se rendrait à cette adresse pour en avoir le cœur net, vérifier si elle était toujours là, et pourquoi pas maintenant après tout ? Il remonta dans le pick-up et fit demi-tour. Franchit la barrière défoncée et alluma une cigarette. Puis il reprit la 48 en direction du sud et se mit en route vers Magnolia.

La ville de McComb existe vraiment. Elle est située à moins de deux cent kilomètres au nord de La Nouvelle Orléans, à peine deux heures de route. Pour l’anecdote, c’est la ville natale de la chanteuse Britney Spears et de sa famille, ainsi que du bluesman Bo Diddley (1928-2008). Il s’agit d’une ville assez typique du Sud des États-Unis, ni déplaisante, ni attirante. Plus sûrement un endroit où l’on passe qu’un lieu où l’on s’installe. C’est ce que suggèrent les premières pages du roman, sur l’aire d’autoroute. Malgré tout, c’est bien là que – chacun de son côté – reviennent Russell et Maben.

Il est possible que “Nulle part sur la terre” ait pu se dérouler dans un autre décor. Mais le sud du pays semble propice à ce genre d’âpres romans noirs, comme l’ont démontré bon nombre d’auteurs américains. Question "d'identité", de racines et d’ambiance, on peut l’imaginer. Michael Farris Smith esquisse tout cela, sans imposer de clichés.

Aussi chaotique soit-il, c’est leur destin qui guide Maben et Russell. Dans le passé de ces deux-là, il s’est produit un point de non-retour, début des épreuves auxquelles l’un et l’autre ont été confrontés. Si Russell et Maben se sont marginalisés, l’auteur n’en fait pas des gens strictement fragiles. Dans le cas de Russell, il a été capable de résister à de longues années d’enfermement, puis à une conseillère en réinsertion antipathique, à l’idée que son père ait refait sa vie, et à la hargne du brutal Larry. Dans celui de Maben, quatre ans à errer de ville en ville à travers la Louisiane, vivotant avec une enfant en bas-âge, ça exige aussi de savoir se défendre afin de ne pas sombrer.

Aux yeux du monde, ils passent peut-être pour des perdants, des ratés, mais ce n’est pas la vérité. Car de la volonté, de l’opiniâtreté, ils en ont à revendre. Ce qui, pour Russell, n’est pas sans inquiéter son copain, le policier local Boyd Wilson. Ils eurent autrefois un coach qui les éduqua à la confiance, ça va jouer au cours de cette histoire. À propos de la petite Annalee, l’auteur a l’intelligence de ne pas tomber dans le pathos. Avec sa mère, leur vie est au comble de l’instabilité, c’est exact. Toutefois, une forme de résilience s’est certainement développée aussi chez l’enfant. Quant à Maben, jusqu’ici, ce ne sont pas les hommes qui lui ont permis d’améliorer son sort, au contraire. Voilà un remarquable roman, riche d’humanité.

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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 04:55

À Sylva, petite ville de Caroline du Nord, la famille Matney est favorablement connue de longue date. Ancien combattant de la Guerre de 14-18, le grand-père y fit toute sa carrière de médecin généraliste. Il contribua à l’éducation de ses petits-fils, Bill et Eugene, qui vivaient alors à Asheville, après le décès de leur père. Ils vinrent habiter avec leur mère à Sylva. Le grand-père était un homme intransigeant, voire tyrannique. Il décida tôt que l’aîné Bill deviendrait un brillant chirurgien. Eugene, lui, était un littéraire, possédant la même sensibilité que sa mère, issue d’un milieu ouvrier. Aujourd’hui sexagénaires, les deux frères ont évolué de manière différente. Bill est effectivement le meilleur chirurgien dans sa spécialité. Rentier par héritage, Eugene a cultivé son alcoolisme, et détruit sa vie de famille. Il fait peu d’efforts pour vaincre sa dépendance à la boisson.

Il y eut une date charnière dans leur existence, l’été 1969. Les Appalaches étaient bien loin de San Francisco où, depuis quelques années, se développait la mouvance hippie. Étant sous la férule de leur grand-père, Eugene et Bill en entendaient vaguement parler, mais ne se seraient pas risqués à ces excentricités. Cette année-là, Bill avait vingt-et-un ans, et Eugene était âgé de seize ans. Le dimanche, seule journée de libre, ils allaient pêcher dans les environs, à Panther Creek. Jusqu’au jour où une sirène leur apparut, se baignant tout à côté. La rousse Ligiea Mosely avait dix-sept ans. Elle était originaire de Daytona, en Floride. Elle avait été envoyée chez son oncle Hiram et sa tante Cazzie, afin de la surveiller, après qu’elle ait fugué pour rejoindre une communauté hippie. Très religieux, son oncle et sa tante pensaient la remettre dans le droit chemin.

Dès le premier contact entre les deux frères et la jeune fille, Eugene sent une attirance très forte envers Ligeia. “Sa longue chevelure rousse mettait en valeur ses yeux bleu-vert et son teint parfait… Elle a levé une main pour ramener ses cheveux dégoulinants derrière ses oreilles, et ainsi découvert le croissant pâle d’un sein. J’ai détourné le regard, sentant mes joues s’empourprer.” S’il est d’abord le plus timide, les boissons alcoolisées aidant, Eugene devient bientôt intime avec Ligeia. Il est vrai que Bill a une fiancée, et que ses rapports avec leur grand-père se font plus tendus depuis peu. Ce qui explique sa distance vis-à-vis de cette expérience estivale. Outre l’alcool qu’ils apportent, les frères dérobent quelques médicaments à leur grand-père, pour Ligeia. Drogues légères, qui participent à l’ambiance, à leurs moments de liberté dominicale.

Après l’été, les cours au lycée ayant repris, Ligeia disparut soudainement alors qu’elle était dans le même établissement. Quarante-six ans plus tard, on vient de retrouver des restes humains du côté de Panther Creek. Ce qui justifie une enquête du shérif Loudermilk, de la même génération que les frères Matney. Car la version supposant une mort accidentelle de Ligeia ne résiste pas à l’analyse. Quand Eugene s’adresse à son frère, Bill ne semble pas pressé de revenir sur cette affaire enfouie dans leur passé…

Ron Rash : Par le vent pleuré (Éd.Seuil, 2017)

Dites-moi, Matney, depuis que je suis arrivé, vous êtes agité comme un chat dans une salle pleine de rocking-chairs ; et votre journal est replié à la page qui parle d’elle. Ce n’est pas un rien bizarre, tout ça ? Écoutez, je ne suis pas venu vous accuser de quoi que ce soit, mais je dois à la famille Mosely de découvrir la vérité sur ce qui s’est passé.
— J’ai dit que je savais qui c’était.
— Vous êtes sûr de ne pas avoir besoin de boire un coup ? demande Loudermilk. Ça vous aiderait peut-être à vous rappeler certains détails. Moi, je ne bois pas, mais j’ai conscience qu’on boit bien souvent pour oublier. Non mais c’est vrai, regardez-vous donc, avec votre frère et votre grand-père, tous les deux médecins, et vous qui restez terré à vous noyer dans l’alcool. Il y a peut-être quelque chose que vous voulez oublier concernant Ligeia Mosely.
— Vous avez lu trop de bouquins de psycho à quatre sous, shérif…

La qualité supérieure de l’écriture de Ron Rash n’est plus à démontrer, il suffit d’avoir lu n’importe lequel de ses précédents titres pour s’en convaincre. Ici, elle s’exprime entre autres par la forme stylistique passé-présent : Eugene, le narrateur, revient sur l’épisode le plus marquant de leur jeunesse, avec son frère Bill. Naviguer aussi naturellement que possible entre aujourd’hui et hier n’est pas toujours convaincant. Eugene intériorise depuis longtemps tant d’images, d’instants, de bribes de son parcours de vie, qu’il est logique de les voir resurgir quand une trace de Ligeia réapparaît. Notons au passage que ce prénom fait référence à un personnage, de jeune femme morte, d’Edgar Allan Poe.

L’Amérique baigne encore dans un conformisme rigoureux à la toute fin des années 1960. La "contre-culture" hippie est un phénomène s’amplifiant, ne touchant que des jeunes. Pas tous, loin s’en faut, car il y a aussi la Guerre du Vietnam. La révolte joyeuse du flower-power, dans la fumée du cannabis ? Certes, mais cela n’est pas dénué d’une facette plus sombre : “En repensant maintenant à cet été-là, je me rends compte que les Doors était le groupe que j’aurais dû écouter avec le plus d’attention” admet Eugene. Au sein d’une famille comme la sienne, la fantaisie restait illusoire ou, au moins, de courte durée. Quant à la culpabilité, lorsqu’on a été élevé selon certains principes, elle ne s’éteint jamais. Tout cela est évoqué par Ron Rash avec une subtilité magistrale.

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 04:55

Avec ses vastes étendues rurales boisées, Trickum County est un coin tranquille dans le sud de la Géorgie, au sud-est des États-Unis. C’est bien pour ça que Willie et Javon ont été chargés d’éliminer Maya par ici, après l’avoir enlevée. Âgée de dix-huit ans, Maya est une jolie Black, prostituée depuis déjà quelques années. Encore mineure, elle fut achetée par Mexico, mafieux de la grande ville de la région. Celui-là ne risque aucun problème, car il transforme le pactole de la prostitution en activités légales, de façade. Et puis Mexico est très proche du Maire, presque son alter-ego. Le Maire, il est aussi populaire que carrément véreux. Et pervers avec les jeunes femmes. C’est ainsi que, tout en restant sous la coupe de Mexico, Maya fut conditionnée pour devenir la soumise du Maire, sa "favorite".

Trop confiant ou trop excité, le Maire confia à la prostituée un de ses projets secrets, espérant qu’elle l’oublierait bien vite. Sauf que Maya possède une mémoire d’éléphant, un vrai disque-dur qui retient tout. Alors, il est préférable de la supprimer, mission qui échoit au duo de sbires, Willie et Javon. Leur erreur, c’est de s’être introduits sur les terres de Leonard Moye pour faire disparaître Maya. Ancien bouilleur de cru clandestin, Leonard est un vieux misanthrope excentrique. Il vit seul avec un mannequin de cire, représentant Marjean, qui fut son épouse. À l’orée de sa propriété, un champ peuplé d’épouvantails est censé effrayer la population. Jamais aucun enquêteur ne trouva sur ses terrains la trace de son activité de bootlegger, ni de la fortune que ça lui rapporta.

Leonard supprime Javon, tandis que Willie parvient à fuir, en état de catatonie. Le policier local Jack Chalmers ne peut rien retenir contre lui, malgré l’allure pitoyable de Willie. Le sbire ne tarde pas à faire son rapport à son patron, Mexico. Ce dernier a l’adjoint qu’il faut pour l’aider à résoudre la question, Rodney Grimes. Et ils peuvent compter sur Prance, un flic véreux de Trickum County, pour avoir des infos concernant Leonard Moye. Pendant ce temps, Maya et le vieux bonhomme ont sympathisé. Il lui a acheté des produits d’hygiène et des vêtements ; elle a découvert le domaine partiellement sauvage de Leonard. Il lui a montré un tunnel sous la maison, pour se cacher ou fuir en cas de danger. Comme elle lui a raconté sa vie, Leonard se doute que les salopards vont revenir à la charge.

Le commando composé de Grimes, Willie et Mexico sera reçu sans pitié par Leonard. Seul Mexico s’en sort et retourne en ville. Lambert, le principal conseiller du Maire, sera son meilleur atout pour la suite, pense-t-il. Pendant ce temps, depuis qu’il n’a plus Maya à sa disposition, le Maire commence à filer un mauvais coton. Le brave policier Jack Chalmers est intervenu chez Leonard, lors des derniers événements. Malgré la réputation détestable du vieil homme, il ne voit pas de raison de l’enquiquiner, surtout que tout est redevenu calme. Bien que des indices le laissent à penser, Chalmers n’a pas encore de preuve que Leonard héberge la jeune prostituée. Au besoin, le policier prendra plutôt le parti du vieux marginal que celui de son collègue véreux, Prance. Car rien n’est terminé…

Peter Farris : Le Diable en personne (Éd.Gallmeister 2017) – Coup de cœur –

— Je sais pas ce que fait ce Javon, ou ce qu’il faisait, dit Leonard, désignant le monde au-delà de son terrain comme s’il lui était aussi étranger qu’un autre système solaire, mais personne se pointe par ici sans ma permission. Et, foi de Leonard, on fait pas de mal à une femme sur mes terres. Tu comprends ? Ma loi ici. Ma justice.
Maya faisait jouer ses orteils sur la terre, prenant conscience des marques laissées par les piqûres de fourmis sur sa cheville, ses pieds rougis par la terre battue et zébrés de coupures ou de bleus. Elle leva la tête, balaya la ferme du regard avant de reporter ses yeux sur Leonard malgré elle, mettant en balance l’hospitalité d’un psychopathe d’un côté et la vie cruelle à laquelle elle avait provisoirement échappé de l’autre. Chassée par un mac du nom de Mexico et chargée d’un lourd secret de son client le plus puissant…

Il est intéressant de connaître la "culture polar" de certains auteurs. Ça explique souvent les influences ou, plus précisément, la ligne dans laquelle ils s’inscrivent. Pour une interview de mai 2012 à mybookishways.com, Peter Farris cite quelques-uns de ses livres et écrivains préférés. Parmi eux, Harry Crews (La foire aux serpents), Larry Brown, Flannery O'Connor… “Je suis également un grand admirateur de Jack London, Cormac McCarthy, Ron Rash, Tom Franklin, William Gay (RIP), Dorothy Allison, Chris Offutt, Rick Bass, Daniel Woodrell, Joseph Wambaugh et James Ellroy pour n'en nommer que quelques-uns.” Pour les romans noirs "sudistes", il recommande la lecture de “Sanctuaire” de William Faulkner, de la “Nuit du chasseur” de Davis Grubb, de “L’assassin qui est en moi” de Jim Thompson, évoquant aussi des titres de James Lee Burke, Tom Franklin, Tim Gautreaux, Joe Lansdale… Il est clair que Peter Farris a lu la fine fleur des auteurs.

Le contexte, c’est cette Amérique profonde, si loin de l’image de perfection affichée dans ce pays. D’un côté, une ville gangrenée par le bizness du mafieux Mexico, dont les prostituées généralement mineures sont prisonnières, et par les magouilles du politicien qui dirige si mal sa petite métropole. Un duo qui défend âprement ses intérêts. De l’autre côté, un comté campagnard, avec un hurluberlu comme Leonard Moye, un peu inquiétant pour ses concitoyens, mais “tous les comtés en ont un comme ça”. Avec un bon flic et un autre, carrément pourri. Avec des relations entre habitants quelque peu complexes, dans certains cas. Et c’est ici que débarque une jeune paumée, que l’on aurait grand tort de prendre pour une imbécile. Leonard vient de trouver une fille digne de lui.

Considérant que la fiction criminelle n’est jamais trop sombre, ni excessive, Peter Farris ne s’interdit rien. Sans doute est-ce ce qui fait la force des meilleurs polars noirs. Puisqu’il y aura des cadavres, autant que ça soit spectaculaire et décomplexé. Ce qui, pour le lecteur, inclut une forme d’humour, dans la dérision de la mort : les victimes ne sont-elles pas venues la chercher ? De l’action, oui, mais l’auteur nous réserve çà et là des révélations, de petites surprises.

Un roman impeccable, franchement jouissif, à ne pas manquer !

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10 août 2017 4 10 /08 /août /2017 04:55

Le village de Monteperdido se trouve sur le versant espagnol des Pyrénées, pas très loin du Cirque de Gavarnie ou du Pic d’Aneto. Dans la province d’Huesca, il est situé au cœur de la vallée entre Barbastro et Posets, au bord de la rivière Èsera. À l’ouest comme à l’est, la bourgade est dominée par deux parcs naturels montagneux et forestiers. Une région rude et isolée en hiver, touristique aux beaux jours. Cinq ans plus tôt, deux fillettes âgées de onze ans y ont été enlevées, Lucía et Ana. L’affaire bénéficia d’un large écho, on forma un comité – en grande partie basé sur une puissante association locale, la Confrérie. On ne retrouva jamais les gamines, malgré les efforts des habitants et de la garde civile.

Joaquín, le père de Lucía, reste très mobilisé malgré le temps passé, laissant son frère se charger de sa petite entreprise de transport. Son épouse Montserrat est toujours désemparée depuis. Quim, le frère de Lucía, essaie de mener sa propre vie dans ce contexte chargé. Il peut compter sur la bienveillance amoureuse de Ximenia, surnommée la Colombienne, la fille du singulier vétérinaire Nicolás, qui fut l’amie des disparues. Pour Raquel, à peine quarante ans, la mère d’Ana, cet enlèvement a eu pour conséquence la fin de son couple. En effet, son mari Álvaro fut sérieusement soupçonné d’être le ravisseur. Contre son gré, le père d’Ana s’est quelque peu éloigné de Monteperdido. Mais il n’est pas indifférent au sort de sa fille disparue, et éprouve toujours des sentiments pour Raquel.

Suite à un accident de voiture, Ana est retrouvée vivante et hospitalisée. Simón Herrera, le conducteur, est mort quand son véhicule est tombé dans un ravin. Dépanneur de son métier, il fut par le passé suspecté de pédophilie. Simplette d’esprit, son épouse Pilar ne croit pas que Simón ait mal agi. Mais ce couple est vu tels des marginaux, et la vindicte populaire risque d’amener Pilar à un geste fatal. Une nouvelle enquête est entamée, par trois personnes. Le quadragénaire Víctor Gamero est le chef de la garde civile locale. C’est un authentique natif de Monteperdido. Les deux autres policiers viennent de l’extérieur. Santiago Baín a environ soixante ans. La sous-inspectrice Sara Campos est une jeune femme compétente, mais cherchant encore son équilibre personnel.

Álvaro a rejoint Raquel, auprès de leur fille Ana. À l’hôpital, celle-ci est interrogée par Sara. Elle aurait été libérée par Simón, avant l’accident. Elle décrit le lieu de leur captivité, un refuge de montagne délabré, où Lucía et elle étaient généralement enfermées au sous-sol. Ana affirme ne pas connaître leur ravisseur, qui était masqué. La policière Sara pense que la jeune fille ne confie qu’une version édulcorée de sa séquestration. Avec Víctor, elle va bientôt retrouver l’endroit où l’on cacha les deux filles. Mais le ravisseur a tout incendié afin de ne pas laisser de traces. Pas de cadavre de Lucía, on peut en conclure qu’elle est encore en vie. Néanmoins, le père de celle-ci reste hostile envers la police. Santiago Baín cherche de son côté des indices, essayant de discerner le caractère des habitants.

Une piste se dessine quand sont découverts des casques de paintball. Ce qui pourrait bien rendre de nouveau suspect Álvaro, le père d’Ana. Celle-ci est de retour chez sa mère. Elle ne paraît pas se sentir en danger. Même si Raquel et elle se rapprochent de leur voisine et amie Montserrat, elles ne sauraient améliorer l’atmosphère autodestructrice régnant dans la famille de Lucía. Tandis que Sara et Víctor poursuivent seuls l’enquête, un indice prouve que le kidnappeur fait partie de la population de Monteperdido. Si Lucía est vivante, il est de plus en plus urgent de la retrouver. Mais d’autres drames ne sont pas à exclure…

Agustín Martínez : Monteperdido (Actes Noirs, 2017) – Coup de cœur –

Après le départ de Víctor, Sara feuilleta quelques papiers. Elle feignait de consulter un dossier, mais en réalité son attention était tournée vers ces gardes civils qui mangeaient des brioches et buvaient du vin. Ils riaient et plaisantaient en s’envoyant des coups de coude. Víctor faisait partie de cette famille.
Comment pourrait-elle encourager les soupçons dans un groupe aussi uni ? Les habitants de Monteperdido étaient tous liés. Parrains des enfants, au même pupitre à l’école, sœurs et copines qui avaient élevé leur progéniture ensemble, promenades communes, fêtes et hivers coupés du monde où ils avaient été privés de lumière, sans télévision, sans autre compagnie que celle des voisins, des montagnes et des animaux que celles-ci recelaient. Des cerfs, des sangliers et des chevreuils. Víctor lui en avait parlé. Quelques rares renards aussi. Ils vivaient dans les forêts des monts Ármos, l’Ixeia. À la fois, aimés et chassés. Animaux, hommes et femmes dont les vies s’imbriquaient. Pour devenir une seule et même vie. Celle de Monteperdido.
Un de ces hommes, sous ce casque noir, avait enlevé les petites…

Une intrigue située dans des paysages isolés, comme des îles ou des bourgades rurales mal desservies, c’est un décor classique pour une histoire policière. Parfois, le résultat est théâtral, jouant sur le confinement d’une poignée de protagonistes, victimes et assassins se côtoyant forcément. La réelle habileté d’Agustín Martínez consiste à ne pas se contenter d’une "liste de suspects", ni d’enquêteurs stéréotypés. Ici, à proximité des Monts Maudits, dans le magnifique paysage de la haute montagne pyrénéenne, les habitants forment une communauté avec ses codes, y compris par un patois spécifique : “Coupés du reste du monde, ils avaient fini par parler une langue comprise d’eux seuls, et ils avaient grandi à l’ombre de légendes que peu de gens connaissaient encore”.

On imagine aisément cette vallée, ces splendides décors naturels. On comprend que ces endroits restent en partie sauvages, d’autant plus isolés par la neige hivernale. Tout cela alimentant un climat où, malgré une certaine solidarité locale, se mêlent malédictions et rivalités. La vieille Caridad, qui pourrait passer pour la sorcière de Monteperdido avec sa démarche chancelante et son allure peut-être inquiétante, initie quelque peu Sara à cet état d’esprit qui anime les gens du village, dont beaucoup sont des chasseurs. Se fondre parmi eux serait illusoire, mais – après un début désastreux – l’enquêtrice est épaulée par Víctor, le garde civil. C’est sur ce duo que va reposer l’enquête.

Une double disparition de mineures, une affaire non-élucidée, le sujet criminel possède un impact plus fort dans ces conditions. Car les proches des kidnappées sont aussi victimes de la situation : ils ont chacun une réaction personnelle, résignée ou virulente, soulagée ou anxieuse. Pour ne prendre qu’un exemple, Álvaro, le père d’Ana, peut-il espérer un "retour à la normale" quand sa fille est sauvée ? Agustín Martínez explore avec subtilité le ressenti de tous, famille et villageois, dans un récit fluide et convaincant. L’ambiance ne tarde pas à captiver. Toutefois, si le paysage bucolique est empreint de poésie, les faits sont nettement plus sombres, malsains et même mortels. Excellent suspense.

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8 août 2017 2 08 /08 /août /2017 04:55

Il s’agit d’un avocat d’une trentaine d’années. Après des missions internationales, il a intégré un cabinet d’avocats, où il ne joue qu’un rôle assez modeste. Il est contacté par une dame âgée appartenant à la haute société. L’activité caritative de celle-ci consiste en une "correspondance de prison" avec un détenu de la centrale de Clairvaux, Ahmet. Elle souhaite que l’avocat intervienne en faveur de ce Kurde originaire d’Anatolie, en Turquie. Voilà seize ans qu’il est incarcéré, ayant été condamné à trente ans de prison.

Son crime remonte à 1994. Originaire d’Alsace, Annie B. était une aide-soignante de vingt-cinq ans. Elle était la petite-amie d’un jeune Turc, ce qui déplaisait à la famille de ce dernier. Avec Unwer K., membre de ce clan, Ahmet fut chargé de "donner une leçon" à la jeune femme. Au-delà des brutales maltraitances, cela se termina par la mort d’Annie B. Toutefois, elle eut le temps de citer les noms de ses agresseurs. Le jugement fut logique : prison à vie pour Unwer K., même si Ahmet endossa plus que sa responsabilité.

N’ayant plus de titre de séjour en France, suite à sa condamnation, Ahmet risque d’être expulsé dès la fin de sa peine de prison. En Turquie, la famille K. l’attendra le temps qu’il faudra, estimant qu’il a une "dette de sang" envers eux. C’est donc la mort qui lui est promise s’il retourne en Anatolie. Même si Ahmet est un prisonnier modèle à Clairvaux, tous les recours lui ont été refusés à ce jour. L’avocat se rend sur place, afin d’étudier la situation en rencontrant l’intéressé. Il obtiendra une audience, plaidant un aménagement de peine, qui sera accordé à Ahmet. Néanmoins, il lui reste encore quelques années de prison. À l’issue desquelles, il sera expulsé comme prévu, faute de titre de séjour.

L’avocat a fait ce qu’il pouvait pour Ahmet. Au fil des ans, son parcours de défenseur a légèrement évolué, s’installant à son compte. Il s’est occupé de dossiers concernant des étrangers et de "délinquance minimale". Il a acquis un certain équilibre qui lui manquait, même s’il avoue encore une fragilité personnelle. Cinq ans après avoir été saisi du cas d’Ahmet, il apprend que c’est l’échéance pour le Kurde : il a été réexpédié dans son pays, peu après sa sortie de prison. En contact avec une interprète, l’avocat est bientôt informé des nouveaux choix de vie d’Ahmet. Il va même s’en rendre discrètement complice, ce qui risque de tourmenter à nouveau sa conscience…

Antoine Brea : Récit d'un avocat (Éd.Seuil, 2017)

Lorsqu’on l’avait fait entrer au parloir, Ahmet avait souri d’une rangée de dents très blanches et de tout l’entretien ne s’était plus départi de ce sourire. Cela lui donnait un air perturbant, voire dérangé. Les thèmes abordés et mes explications n’avaient du reste rien pour le réjouir. Mais je crois qu’il était juste heureux de parler, que quelqu’un d’extérieur ait fait la route pour le connaître, fût-ce un professionnel mandaté par un tiers. Physiquement, il avait l’air en bonne forme. C’était un individu très brun, coupé au bol, de taille médiocre et de complexion émaciée, encore que musculeuse […] Nous avons échangé des politesses, quelques paroles insignifiantes pour mieux s’introduire l’un à l’autre. Son français était difficile, et il s’est ébloui de voir que je savais des mots de sa langue, appris au cours de mon séjour en Anatolie…

Même s’agissant d’un court roman comme celui-ci, il y a souvent plusieurs manières de l’aborder, plusieurs "lectures". Le narrateur et personnage central est un avocat, anonyme quant à son nom, mais qui nous fait partager son état d’esprit. Ce n’est nullement un de ces "ténors du barreau", avocats brillants à la carrière rectiligne et ascendante. Il admet l’instabilité de son caractère, ses sentiments malaisés. Son parcours compte comme un des éléments de l’affaire. Un deuxième regard porte ici sur ce qu’on appelle encore parfois la double peine : l’expulsion d’étrangers condamnés en France. Les décisions judiciaires en la matière se conçoivent. Il est assez habituel que ces prisonniers d’origine étrangère se disent en danger si on les renvoie chez eux. Dans certains cas, c’est sûrement la vérité.

Quoi qu’il en soit, une expulsion n’est pas sans conséquences pour ces repris de justice étrangers. Elle peut entraîner une "radicalisation", quelle qu’en soit la forme. En France, Ahmet ne fait preuve d’aucune agressivité, mais si le destin l’emporte ailleurs… L’actualité de ces dernières années nous a montré la complexité du monde arabo-musulman, y compris en Turquie et face au cas particulier du peuple kurde. C’est là le troisième aspect de cette histoire. Si l’on est ici aux limites du roman noir ou du polar, voilà pourtant un livre qui souligne avec justesse la dimension humaine dans un monde actuel compliqué.

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