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6 novembre 2017 1 06 /11 /novembre /2017 05:55

Originaire de Bretagne, Adrien Magadur est un quadragénaire parisien. Ancien policier, il est employé par l’agence de détectives Demorsy. Il a pour partenaires la rousse Alice Sommeville et Franck Vermois, un geek maîtrisant les arcanes informatiques. Adrien reste en contact avec un ex-collègue du 36, Sofien Yabrir, Kabyle d’origine. Chevauchant sa Ducati, Adrien a hérité de son père une belle stature, et peut-être une certaine instabilité. Orphelin tôt, il fréquenta jadis Enora Kerneur et sa famille dans le Morbihan, quand il était adolescent. Aujourd’hui, la jeune femme possède une galerie d’art dans le Marais, rue des Coutures-Saint-Gervais. Enora est divorcée d’un riche Iranien, architecte international, ce qui lui procure une aisance financière. Elle a besoin des services de l’agence Demorsy.

Son amie Audrey Becker, native de Strasbourg, a disparu. Certes, c’est une jeune femme pleine d’entrain, célibataire aimant la fête et multipliant les rencontres masculines. Mais il n’est pas exclu qu’elle ait eu un gros problème avec un homme de passage, par exemple. Car Audrey était inscrite, et très active, sur un site internet dédié aux relations intimes. Franck Vermois ne tarde pas à repérer un pseudo, Vaslav, dont Audrey a été une des très nombreuses amies via ce site. Celui-là sécurise exagérément ses connections. Vermois crée un profil pour Sofien Yabrir, afin de l’associer à l’enquête des détectives. Grâce au témoignage d’Angelica, croqueuse d’hommes habituée du site, ils ont confirmation que ce Vaslav utilise très régulièrement la ligne 7 du métro. Une surveillance s’impose donc.

Alexis est infirmier en dermatologie à l’hôpital Saint-Louis. En privé, il développe surtout une passion artistique. S’il utilise les murs urbains comme support, Alexis n’est pas un graffeur ordinaire. Dans son atelier, il utilise la peau comme base de son œuvre. La peau de femmes, qu’il sait dépecer avec habileté. Pour le reste des corps, ses poissons voraces s’en chargent. L’anonymat des sites de rencontres par internet lui permet de choisir ses victimes. Il est possible qu’Audrey, la disparue, en fasse partie. Le résultat exposé sur les murs est signé ArtSeine. Le hasard conduit un jour Alexis à un vernissage, à la galerie d’Enora. C’est là qu’il fait la connaissance de Marie, seize ans, la fille d’Alice Sommeville.

La jeune fille est également très douée pour le street art. D’emblée, Alexis est fasciné par Marie. Plus tard, il s’arrange pour la recontacter, et ils sympathisent bientôt. Pendant ce temps, Adrien Magadur et son équipe poursuivent leurs recherches. Piéger le coupable en pistant la prostituée Roxane n’est pas si évident. Faudra-t-il aller jusqu’à New York, pour cerner l’énigmatique Vaslav ? Tandis que Marie court un vrai danger, n’est-ce pas plutôt entre le Kremlin-Bicêtre et la rue Bobillot qu’Adrien devrait traquer le coupable ?…

Luce Marmion : Le Mur dans la peau (Éd.Pavillon Noir, 2017)

Bien que les investigations des privés dussent rester ignorées par toute personne étrangère à l’agence hormis la police, au cas où celle-ci priait Demorsy de lui transmettre ses données, Magadur prit la décision d’informer Roxane des soupçons que nourrissait l’équipe à l’égard de ce Vaslav. Elle éclata de rire, se leva et entrouvrit les rideaux. Déjà jour.
— Tu te plantes, Adrien. Ce garçon est doux comme du miel. Un ange tombé du ciel, j’insiste. Sa présence sur Lovenko n’est justifiée que par sa grande timidité. Je connais les hommes, tu peux me croire. Les prédateurs, je les flaire tout de suite. Vaslav est inoffensif. Un agneau. Si tu le rencontrais, tu ne douterais pas de lui une seconde.

Écrire et dessiner sur les murs, pourquoi pas s’il est question d’embellir l’espace urbain, et non de le saloper. Quand les artistes pratiquant le street art s’avèrent inventifs, ça donne d’assez sympathiques résultats. Grandes fresques, marquages symboliques parfois teintés d’humour, ne soyons pas rabat-joie puisque c’est créatif. Par contre, nous avons ici un personnage utilisant un "matériau" un peu trop spécial. Ce n’est rien dévoiler de préciser cet élément, puisque nous suivons en parallèle les travaux d’Alexis, tandis qu’avancent les investigations menées par des détectives privés.

Héros d’un précédent titre, “Le vol de Lucrèce”, Adrien Magadur s’inscrit dans la tradition des enquêteurs à l’existence chaotique. On suppose un lourd passif personnel et professionnel, et une vie peu saine sous l’œil réprobateur de sa collègue Alice. Ce qui ne nuit pas forcément à son efficacité. Une affaire criminelle qui permet de s’initier à une expression artistique qui s’est beaucoup développée, avec le meilleur et le moins bon. Un polar de bon aloi, qui se lit très agréablement.

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 05:55

Markus Sedin est un financier finlandais âgé de quarante-deux ans, un des experts de la Norda-Bank. Il est l'époux de Taina, qui fut une très compétente gérante de fonds pour la même banque. Elle est désormais en longue maladie, s'occupant de leur fils Ville, gamin imaginatif. En mars à Ostende (Belgique), Markus Sedin et ses confrères doivent finaliser un partenariat avec la banque De Vries. L'accord ne se présente pas vraiment bien. Lors d'une soirée dans un club local, Markus fait la connaissance d'une prostituée mi-Hongroise mi-Roumaine. Âgée de dix-neuf ans, elle se prénomme Réka. De retour en Finlande, Markus retrouve sa femme et leur fils.

Il renoue bientôt avec Réka, trouve même l'occasion de la rejoindre dans son pays. Il lui donne une belle somme pour qu'elle aide sa famille qui vit dans un taudis. Il achète un appartement dans un immeuble neuf d'Helsinki, afin d'y loger Réka dès le mois d'avril. La jeune femme se montre reconnaissante envers lui. Il mène alors une double vie, les affaires financières et ses proches comptant moins que les moments passés avec Réka. Pourtant, le 1er mai, le destin de Markus Sedin bascule. Il se trouve d'abord dans un état second puis, face à la situation, il va faire preuve d'énergie pour éviter les conséquences. Il se peut que l'enquête des policiers ne fasse pas le lien avec lui.

Veuf de sa compagne Sanna, le policier Kimmo Joentaa est toujours en poste à Turku, à une centaine de kilomètres d'Helsinki. Il entretient une relation avec Larissa, vingt-six ans, qui se montre très secrète sur son vrai nom et sur sa vie. Il apprend qu'un ami, Lasse Ekholm, vient d'avoir un accident de voiture dans la soirée du 1er mai. Anna, la fille du conducteur, est morte sur le coup. Kimmo Joentaa s'efforce d'apporter son soutien et sa présence aux parents sous le choc, Lasse et Kirsti Ekholm. Le père se souvient juste d'une lumière, d'un éclair, à l'instant de l'accident. Comme si avait surgi une voiture roulant nettement trop vite. La mère d'Anna ne sait trop de quelle manière réagir, dans une sorte de déni. Le père est hospitalisé.

Par ailleurs, quelque part en Finlande, Unto Beck est un jeune homme de dix-neuf ans. Il a de curieuses obsessions, telle sa machine à coudre, et adore les bonbons. Solitaire dont la candidature a été refusée par l'Armée, Unto exprime ses délires via Internet. Il paraît idolâtrer un certain ABB, un criminel scandinave. Gagné par ses fantasmes, Unto se laisse parfois aller à des diatribes violentes, des menaces extrêmes. Un comportement qui n'est pas sans inquiéter sa grande sœur Mari. Malgré tout, un rapport psy ne conclut pas à sa dangerosité. Alors que le projet qu'il rumine dans sa tête serait multi-meurtrier.

Kimmo Joentaa suit de loin l'enquête en cours, menée par le patron de la Criminelle de Turku et ses collègues. Des policiers d'Helsinki sont aussi concernés, s’intéressant au Villa Bella, un club-sauna d’une ville des environs. Le propriétaire admet que bon nombre de filles étrangères s'y prostituent, venant de pays d'Europe de l'Est, sans qu'on exige leurs papiers, ni de savoir si un proxénète profite de l'argent qu'elles gagnent. Ceci explique la progression lente des policiers, jusqu'à la fin du mois d'août. Le couple Ekholm ne se remet pas vite de la mort de sa fille, non plus…

Jan Costin Wagner : Le premier mai tomba la dernière neige (Éd.Babel Noir, 2017)

Marko Westerberg, le chef de la criminelle d’Helsinki, tournait doucement en rond dans un périmètre dégagé sur de la neige fondante.
La couleur dominante était le blanc. Un parc enneigé dans lequel évoluaient des hommes de la police scientifique habillés en blanc, sur des chemins recouverts de neige qui menaient à des immeubles neufs et blancs. Des immeubles à plusieurs étages d’apparence accueillante mais qui donnaient l’impression de n’être guère habité, sinon, comment s’expliquer le nombre restreint de curieux piétinant derrière les rubans de sécurité ?
Les corps étaient encore tels qu’on les avaient trouvés, entourés de petites pancartes noires enfoncées dans la neige qui représentaient ou étaient censées représenter des traces, peut-être illusoires car les traces semblaient ne mener nulle part. Dès leur arrivée sur les lieux du crime, les techniciens avaient eu la conviction que les corps avaient été transportés dans ce parc post-mortem, mais rien ne semblait mener à une piste sur l’endroit où ils étaient morts.

Bien qu'il s'agisse réellement d'un polar, il serait erroné de l'aborder comme un suspense noir, un roman d'enquête, ou un thriller aux péripéties spectaculaires. N'attendons pas non plus une étude sur la société finlandaise, trop souvent qualifiée d'exemplaire. C'est à une poignée de personnages, dans le contexte d'aujourd'hui, que s'intéresse l'auteur. En tête, Kimmo Joentaa, déjà héros de précédents titres. L'empathie n'est pas un vain mot pour ce policier plein d'humanité. Il en fait la preuve envers des parents meurtris, autant que dans le cas du généreux amant de Réka Nagy. “Un pigeon amoureux qui s'est fait entuber, un imbécile heureux” estiment ses collègues. Joentaa le voit plus positivement.

C'est avec délicatesse que l'auteur décrit le traumatisme du couple Ekholm, avec finesse qu'il montre l'attachement de Joentaa à sa défunte compagne, avec justesse qu'il dessine le portrait de Unto Beck. Ce dernier manque de repères, se réfugie dans une virtualité qui le conduit à admirer l'excès, sans doute à se prendre pour un héros. Les financiers ne sont pas caricaturés, mais apparaît en filigrane leur froide superficialité, leur esprit combinard. Quant à l'ombre de Larissa, elle compte dans la vie privée de Joentaa. Une intrigue riche en subtilité, basée sur des ambiances d'une palpable densité : on se laisse volontiers captiver par ce remarquable roman de Jan Costin Wagner, désormais disponible en format poche chez Babel Noir.

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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 05:55

En ce début de la guerre de 1914, Paris est envahi de femmes endossant les fonctions des hommes, la plupart de ceux-ci étant parti au combat. Raymond Février n’a pas encore été mobilisé, mais il est conscient que ça ne saurait tarder. D’autant qu’il ne compte pas que des amis parmi ses collègues. Ray est absolument réfractaire à l’idée d’aller se faire tuer sur le Front. Malgré les communiqués officiels optimistes, déjà beaucoup de soldats sont morts ou de retour, hospitalisés dans un sale état. Quand vient l’heure de répondre à sa convocation militaire, Ray trouve refuge son amie chez Léonie. Gouailleuse car issue d’un milieu populaire, le jeune femme est artiste, vivotant surtout en monnayant ses charmes. Léonie est de bon conseil pour aider Ray, qui a eu l’idée de se transformer en femme.

Muni de faux-papiers, Ray s’appelle maintenant Louise Chandeleur, dite Loulou. Elle se fait engager dans une agence de détective privés, celle dont Cécily Barnett a hérité de son père, qui s’est engagé dans l’Armée. Pas exactement un métier de femme, mais pourquoi ne remplaceraient-elles pas les hommes absents, là aussi ? Comme il est plutôt urgent de relancer l’activité de l’agence Barnett, Ray-Loulou pense à une cliente potentielle, la baronne Schlésinger. Patriote, celle-ci s’implique dans des œuvres caritatives, auprès des blessés ramenés à Paris. Elle est même pingre envers son personnel, préférant nourrir les hospitalisés, semble-t-il. Son fils Paul n’a pu faire jouer la dérogation qui lui eût permis d’éviter d’être incorporé. Sa baronne de mère subit un chantage à son sujet.

Ensemble et séparément, Loulou Chandeleur et Cécily Barnett mènent l’enquête. La mort d’un certain Honorin Trépinet, prêteur dans un cercle de jeux clandestin, a probablement un lien avec cette affaire. Peut-être que le témoignage de l’ex-chauffeur de la baronne, un fringuant Italien envoyé au combat comme les autres, pourra s’avérer utile. C’est sans nul doute Maxime Deschamps qui leur offre la meilleure piste. Ce fonctionnaire planqué au Ministère des Transports publics n’a pu empêcher que son ami Paul parte à la guerre. Mais il sait que le fils Schlésinger s’est, juste avant de devenir soldat, marié en secret. Du moins, sans en aviser sa mère la baronne. Voilà une bonne piste à suivre.

L’enquête de l’agence Barnett leur fait rencontrer un concurrent, l’agence de détectives Motus. Là, il n’y a que des mâles qui se croient fins limiers, mais que Ray-Loulou a plus tendance à qualifier de magouilleurs. Par ailleurs, il faut aussi s’occuper du cas du couple Espignol, dont l’épouse a reçu une lettre énigmatique. S’il y a un corbeau pour dénoncer le cocufiage, ça devrait être résolu sans trop de difficultés, Ray restant un professionnel. Les soucis de la baronne Schlésinger sont plus ardus à démêler. Car le maître-chanteur met sa nouvelle menace à exécution, et ce n’est sûrement pas son dernier crime s’il veut arriver à ses fins. L’épouse ouvrière de Paul détiendrait-elle les clés du mystère ?…

Frédéric Lenormand : Seules les femmes sont éternelles (Éditions de la Martinière, 2017)

Entre le rhum, la cassonade et le citron, il apprit que les intrus avaient usé d’une carte de police qui semblait en bonne et due forme pour autant qu’elle pouvait en juger (…) Une visite conduite en dehors de tout cadre légal avait autant de chances d’être l’œuvre de vrais policiers que de vrais bandits. Ray se demanda s’il n’avait pas risqué d’être la victime d’un règlement de comptes plutôt que d’un rapt au bénéfice de la commission des enrôlements.
L’autre visite du jour avait consisté en deux dames qui s’étaient présentées comme les héritières de Monsieur Trépinet, deux sœurs qu’il avait à Rouen, avaient-elles dit sans exhiber le moindre papier pour appuyer leurs prétentions, si bien que Ray se jugea décidément bien scrupuleux, il s’était compliqué la vie pour rien. Les dames de Rouen souhaitaient mettre sous clé en toute hâte les valeurs de leur frère par peur d’un pillage, puisque son identité avait été révélée par la presse à propos du "dramatique accident". Il fallait sauver la fortune familiale, les potirons et les navets étaient en grand péril.

Frédéric Lenormand est un romancier chevronné, auteur de multiples polars historiques. Il a redonné vie au Juge Ti, d’après le personnage créé par Robert van Gulik, et il a mis en scène Voltaire dans une autre série d’enquêtes. Sans compter plusieurs romans destinés à la jeunesse et quelques intriques se référant à l’Histoire. En la matière, c’est sans conteste un grand connaisseur. Cette fois, c’est dans les débuts de la Première Guerre Mondiale qu’il situe les décors de cette aventure. Un policier, estimant qu’il a mieux à faire que de combattre, se déguise en femme. Ainsi, il poursuit son activité d’enquêteur, sous un autre aspect. On le suit avec plaisir dans ses investigations, afin d’élucider certaines énigmes.

Il s’agit donc d’un fort sympathique roman d’enquête, doté d’une belle fluidité narrative. Une autre approche est également amusante. Au fil du récit, on notera des allusions à la culture populaire, à la tradition littéraire policière. L’Agence Barnett n’est pas inconnue des lecteurs de Maurice Leblanc, n’est-ce pas ? Encore que le prénom Cécily puisse rappeler le Chéri-Bibi de Gaston Leroux, d’ailleurs. L’adresse du bureau des détectives fera sourire les amis du patron de l’agence Fiat-Lux. On pourra décoder d’autres sous-entendus. Même le numéro de téléphone exigé par le héros ne manque pas d’à-propos. Bien que l’époque évoquée soit plus que sombre, cela n’interdit pas une part d’humour. Loulou Chandeleur est la bienvenue dans la galerie des détectives privés. On espère bientôt lire la suite de ses tribulations.

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 05:55

L’univers familial de Garry Lazare n’a jamais été un exemple d’équilibre. Âgé aujourd’hui d’une trentaine d’années, il a vécu sa prime enfance dans un coin perdu du Jura, avec sa mère et son frère Karl. Ils habitaient la cabane de leur papy, Bernard Lazare, à l’abri des forêts, à l’écart du village de La Meute. Le vieux a toujours été un misanthrope, asocial et raciste. Depuis plusieurs décennies, il crache sur le monde actuel qu’il voit telle une jungle insupportable. Quant aux paternels de Karl et Garry, personne ne s’est jamais posé trop de questions. Leur mère a fini par les emmener dans un quartier de banlieue, un des plus pourris de France. Karl s’est vite éloigné, ne donnant plus de nouvelles aux siens depuis longtemps. Leur mère est morte voilà environ dix ans, usée précocement par une existence instable. Garry a développé un business de dealer, sans s’exposer vraiment.

Quand le nommé Joe est devenu le caïd des trafics dans les quartiers où opérait Garry, ce dernier a traité d’égal à égal avec lui. Associé, conseiller, un rôle qui lui convenait, quelque peu dans l’ombre de Joe. Car ses activités généraient un maximum de fric, à blanchir. La situation semblait sous contrôle, ça aurait pu durer des années. Dans tous les milieux, surtout celui-là, on se fait bientôt des ennemis lorsqu’on est à la tête d’affaires florissantes. Pour débusquer les réseaux de drogue, les policiers des Stups ne négligent aucun renseignement. Passer entre les mailles du filet n’a pas été tellement difficile pour Garry, le moins repérable. Pourtant, posséder une puissante Subaru tout en subsistant officiellement d’aides sociales, il y avait des indices. Cette fois, il est prudent que Garry prenne le large, aille se mettre au vert. Pour ça, la montagne jurassienne, c’est l’idéal.

Garry ne voyage pas seul, Yannis l’accompagne. C’est un gamin de huit ans, le fils de Joe et de Marie. De la banlieue au Jura, un périple fatiguant pour un môme de cet âge. Quant aux décors, Yannis a l’impression de se retrouver au pays des loups et des monstres. Se planquer un temps tous les deux chez le papy, ça paraissait jouable à Garry. Certes, le caractère du vieil ermite ne s’est pas amélioré, d’autant moins quand il s’alcoolise. Mais il a conservé des jouets et vêtements d’enfants ayant servi à Garry et son frère. Ce qui va être utile, car Garry n’est guère équipé pour le gamin. La chaleur est intense, un orage approche, la tempête va déferler, et la route unique va être bloquée au niveau du village. Dans le même temps, un "chasseur" se rapproche. Il n’ignore rien de ce qui se passe dans les quartiers ces dernières heures. Il a une mission : récupérer le petit Yannis…

Jérémy Bouquin : Enfants de la Meute (Rouergue Noir, 2017)

Je me suis couché, dans le même lit que le gamin. Papy nous a laissé son plumard. Il n’a pas changé les draps. La couverture en laine gratte. Les draps sentent l’urine, la transpiration aigre. Yannis dort à points fermés. Il tête son pouce, il a son doudou pressé sous son thorax comme pour ne pas qu’on le lui fauche. Je me glisse dans les draps, je m’enroule, je tire sur un bout de traversin. Je m’endors facilement, je sombre dans un sommeil sans rêve […]
En pleine nuit, mon téléphone vibre. Un texto. Je me réveille, allongé à côté du petit endormi. Yannis bave sur ma veste qui lui sert d’oreiller. Au loin j’entends le vieux qui pionce. Il ronfle comme un sonneur. Je me redresse. L’écran scintille, un nom apparaît : Joe. Son numéro de portable, celui qu’on lui a refilé en taule. "Je sors demain, comme prévu". Joe… Mon boss, mon ami surtout.

Jérémy Bouquin est expert en romans nerveux. Narration cash et intrigue efficace, c’est ce qui lui réussit le mieux. On pourrait sûrement y déceler des notions nihilistes. Le ton est donné dès le départ, entre l’adulte sous tension et le gamin subissant les maladresses de celui-ci : “Personne dans le coin pour assister à cette scène mémorable d’un débile qui gueule après un pauvre môme.” On ne peut pas attendre davantage de tendresse de Garry, bien qu’il ne veuille aucun mal à l’enfant. Pas un brutal, juste un trentenaire qui a grandi dans une jungle urbaine. Où il y a intérêt à s’affirmer et à savoir choisir ses amis. D’où il faut savoir déguerpir assez tôt, parfois.

Au centre de cette aventure, priment les personnages – solitaires, et leurs parcours – chaotiques. Est-ce que l’on éprouvera pour eux de l’empathie ? Leurs souvenirs, amers ou pas, nous toucheront-ils ? Pas sûr, c’est une galerie de durs, voire de cyniques, que nous présente l’auteur. Excepté l’enfant, évidemment. D’un côté, des paysages bucoliques, qui rappellent que la nature peut aussi être très rude. De l’autre, les immeubles des cités de Seine-Saint-Denis, où des gangs de toutes origines sont prêts à se faire la guerre afin d’exploiter de fructueux trafics. Dans ces conditions, il est possible que la justice s’inscrive dans une logique très peu morale, finalement. Belle vivacité pour un polar percutant.

Jérémy Bouquin : Enfants de la Meute (Rouergue Noir, 2017)
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30 octobre 2017 1 30 /10 /octobre /2017 05:55

Toulouse, de nos jours. À trente-neuf ans, Sergine Hollard est associée à Pierre et Mourad dans la clinique vétérinaire du quartier des Izards. Son projet actuel serait d’offrir des soins aux animaux des sans-abris. Si elle peut compter sur sa jeune protégée Samia, ses amis trouvent l’initiative généreuse, mais évidemment sans rentabilité. Tenace, Sergine contacte le Samu social, quelques associations locales venant en aide aux SDF. Y compris un réseau parallèle de travailleurs sociaux insatisfaits du suivi ordinaire de la population la plus pauvre. C’est dans une résidence pour personnes précaire qu’elle finit par dénicher un local légal, car elle ne veut pas qu’on l’accuse de concurrence déloyale. La première cliente qu’elle y reçoit pour son chien mourant est très agitée. Odile est une sans-abri vivant au sein du groupe de SDF dont le leader se fait appeler HK.

Nathalie Decrest est chef de la BST-Nord, une brigade de police intervenant sur le terrain. Elle est mariée à un enseignant, dont les opinions concernant les marginaux et réfugiés sont un peu trop angéliques au goût de Nathalie. Car la délinquance et la criminalité, son équipe et elle y sont confrontés au quotidien. Outre les trafics habituels, des Albanais se sont installés depuis quelques temps, dirigeant un réseau de prostitution où les femmes n’ont pas leur mot à dire. Lors d’une opération policière visant un camp de Gitans, qui organisent des combats de coqs, on découvre deux Albanaises vivant cachées dans un container. Kaça et Hiésoré, avec son fils Adamat, ayant fui le gang de proxénètes, elles ont bénéficié de l’aide des Gitans. Certes, la police va les loger décemment, au risque qu’elles soient assez rapidement repérées par Eragim et son gang d’Albanais.

Le nommé HK fait régner un semblant d’ordre dans le groupe de sans-abris sur lequel il a une certaine autorité. Mais des personnes telles qu’Odile ou Cyril, un autiste qui ne veut surtout pas aller en psychiatrie, sont difficiles à gérer. Sans oublier les sœurs jumelles appelées ici Charybde et Scylla, pouvant se montrer agressives. Il n’y a qu’envers Cyril qu’elles sont plus bienveillantes, l’accaparant peut-être trop selon l’avis des autres SDF, taisant son identité complète. Que le jeune autiste soit un Breton natif de Saint-Brieuc n’a pourtant guère d’importance. Quand Odile confie à Sergine ce qu’elle sait sur les jumelles, la vétérinaire va fouiner comme si souvent. Quant à Nathalie Decrest, s’attaquer au gang des Albanais – ayant sûrement des complicités locales – n’est pas une mission facile. Pour Hiésoré, Adamat, et Kaça, la situation n’augure pas d’un bel avenir…

Benoît Séverac : 115 (Éd.La Manufacture de Livres, 2017)

La logique voudrait qu’ils fassent l’inverse : Ginesta, plus jeune, devrait les courser et Caujolle, parce qu’il a gardé son sang-froid et enregistré toute la scène, devrait prendre la radio pour décrire la situation au central; mais Ginesta est secoué et incapable de réagir.
Alors, Caujolle lance ses cinquante ans sur le bitume. Chaque pas réveille une douleur à l’une ou l’autre de ses articulations, mais les filles en panique n’ont pas pensé à enlever leurs chaussures ; malgré sa surcharge pondérale, il les aura vite rattrapées… Surtout qu’il connaît le coin comme le fond de sa poche, alors qu’elles qu’elles ont dû arriver en France il y a quinze jours. À tous les coups, elles vont se réfugier dans un des nombreux entrepôts du chemin de Fondeyre, tous clos ou au fond d’une impasse. Ses prédictions s’avèrent correctes. Après une course-poursuite de cinq minutes, il laisse filer l’une des filles pour acculer l’autre.

On retrouve avec ce “115” le contexte toulousain du roman “Le Chien arabe” (réédité sous le titre “Trafics” chez Pocket), du même auteur. Un décor que Benoît Séverac connaît fort bien, et qu’il décrit au fil du récit. Certes, il y a la hideuse accumulation d’immeubles, où s’entassent des populations pauvres et où se développent des activités illicites. Mais pas seulement : “En suivant un axe nord-sud, plus on se rapproche du centre-ville, plus les rues se font coquettes. Pour commencer, on trouve les bordes de plain-pied, qui remontent aux beaux jours du maraîchage et de la violette de Toulouse. Puis vient le quartier des Minimes et ses maisons de brique rose à un étage. Une fois franchi le Canal du Midi, Toulouse perd ses airs de village et s’embourgeoise. C’est une des raisons pour lesquelles HK a installé sa petite troupe aux confins des Izards, dans la zone pavillonnaire modeste… Là on ne vous demande pas de démonter votre tente tous les soirs. Dans les quartiers plus chics, on vous donne la pièce pendant la journée, mais on vous envoie les flics à la nuit venue. On a trop peur que vous preniez racine.”

Séverac s’intéresse ici à la clochardisation, à la marginalisation, dans l’agglomération de Toulouse. Pour montrer que derrière l’image du punk-à-chiens ou du sans-abri alcoolisé qui importune les passants, il y a de multiples parcours de vie différents. Certains SDF sont assez rapidement blindés pour affronter la rue et ses difficultés. Ils n’ont pas tout à fait lâché prise, ils raisonnent en fonction des circonstances. D’autres sont largués très tôt, parfois pour des questions mentales, ou simplement par dégoût du monde égoïste qui les environne. Avec leurs chiens, ils peuvent effrayer. On s’explique mal un "compagnonnage" entre le sans-abri et l’animal. Les associatifs qui leur viennent en aide gardent, sans nul doute, une bonne part de réalisme à leur égard. Éviter qu’ils sombrent, si c’est possible encore, mais résoudre tous leurs problèmes à leur place, bien sûr que non.

La vétérinaire Sergine Hollard est altruiste. S’en tenir à son rôle purement médical, c’est trop lui demander. Mais agir peut provoquer des conséquences mal gérables. Brigadier-major de la police, Nathalie Decrest essaie de conserver une certaine humanité, malgré la violence ambiante. Toulouse n’étant effectivement pas une "ville tranquille", il est probable qu’y sévissent des gangs tels que celui que l’on nous présente. Sergine et Nathalie, deux femmes qui se complètent, bien qu’un fossé les sépare… Roman social, polar ou noir, ce sont là des étiquettes qui importent peu. Au-delà de la fiction, Benoît Séverac nous parle de facettes méconnues du monde actuel et de ses dysfonctionnements. Un témoignage autant qu’un roman.

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28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 04:55

En couple avec Perrine, actuellement enceinte, Léandre Batz est âgé de trente-neuf ans. C’est un journaliste d’investigation assez désabusé. L’immédiateté spectaculaire remplace les sujets de fond, ce qui le navre et c’est pourquoi il gagne mal sa vie. Son frère Robin, de cinq ans son cadet, a été plus avisé en se lançant dans l’informatique, en imaginant une application qui lui a apporté la fortune. Pas forcément le bonheur, car il a divorcé de son épouse Manon. L’invention de Robin, c’est l’appli pour smartphones eVal.

Ça centralise toutes les opinions dans tous les domaines, en France et dans le monde. En particulier sur les êtres humains : nous voilà tous jugés et notés par des inconnus maniant cette appli. La nOte est le principal marqueur social, améliorant ou dégradant les réputations. Selon Robin Batz, le système est hautement sécurisé et sans faille. C’est en partie vrai, mais ça n’empêche pas les dérapages par des notations injustifiées.

Le problème s’est produit pour Olivia Muller, quadragénaire brune, une des figures de la Comédie-Française. Elle vient de se voir refuser le droit à l’adoption : sa nOte est trop basse. Même les autorités se basent sur les données d’eVal ! La comédienne se confie à Léandre Batz. Voilà un sujet qui l’excite diablement. D’autant que son frère Robin est l’initiateur d’eVal. Tous deux sont devenus étrangers l’un à l’autre, avec une certaine dose d’hostilité. Pour Léandre, Robin n’est pas loin d’incarner le pire de notre époque.

Le journaliste s’avoue peu compétent en la matière. Mais les arcanes informatiques sont la spécialité d’une de ses amies, Sixtine de Montaigu, dite Sixt, splendide blonde âgée de vingt-quatre ans. Léandre convainc Sixt de tenter une intrusion dans le système eVal, mais ils sont tout de suite repérés, refoulés et identifiés. Léandre ne peut espérer que son frère soit coopératif pour accéder aux données d’Olivia Muller, il le sait d’avance.

Cette nOte ne vient-elle pas d’une affaire survenue au sein de la Comédie-Française ? Le cas de Guillemette Silva, trente ans de carrière dans cette institution, fut étudié par un comité auquel appartenait Olivia Muller. Complot interne et trahison ? La vérité est bien plus simple, mais elle est censée rester entre Guillemette et Olivia. C’est en se plongeant dans l’ambiance du théâtre que Sixt a des chances de comprendre ce qui se passe. Des complications se présentent pour Robin. Les entreprises faisant de gros bénéfices attirent les convoitises, et surtout les coups bas. Pour riposter, le pragmatisme s’impose.

Léandre et Perrine ne sont pas exempts de sérieux tracas, eux non plus. Néanmoins, le journaliste interroge des gens ayant connu Olivia. Tel son ancien mari, prof et écrivain, ou un comédien ayant débuté en même temps qu’elle, ainsi que l’ex-agent de l’artiste, au temps où son potentiel lui aurait permis de devenir star de cinéma. Léandre et Sixt collectent les éléments pour cerner le caractère d’Olivia, envisager de vieilles rancœurs…

Julien Capron : Mise à jour (Éd.Seuil, 2017)

J’admets que ma vision était encore un peu complexe et abstraite à ce stade. Il me restait en tout cas du travail pour en détailler l’application dans le cas d’Olivia. Je n’en avais pas moins acquis les certitudes suivantes : la chronologie de la baisse de la nOte d’Olivia ne pouvait être due au hasard ; le dépôt d’un dossier d’adoption était en soi un événement trop confidentiel et restreint pour entraîner un bashing dont personne ne voyait par ailleurs le motif, c’était donc bien d’une affaire relative au comité et à la Comédie Française que tout était parti. Et j’étais certaine que cela avait à voir avec l’âme des lieux, qui étaient tout entier dévolus à la production de sens, comme nous l’avons dit. C’était donc à un échec dans cette production ou, selon ma théorie, à une confusion dont l’art signifie et celle dont le réel signifie, que l’attaque sur la nOte devait être due. Certes, je n’avais pas encore de preuve et il était toujours possible que mon imaginaire, disons philosophique, commette à son tour la faute de se plaquer sur la réalité.

Vers le milieu du 20e siècle, une grande question interpella les esprits : dans un avenir plus ou moins proche, les robots humanoïdes allaient-ils remplacer les êtres vivants ? Perdrait-on le contrôle de ces machines ? Non, ce que l’on avait fabriqué, on pourrait le détruire, l’annihiler. Quant à cette télévision qui allait bien vite entrer dans tous les foyers, il suffirait de l’éteindre pour ne pas dépendre des infos qu’elle distillait. Notre intellect serait donc toujours plus fort que ces inventions qualifiées de modernes. Des ordinateurs furent capables de battre certains champions internationaux de jeux d’échecs, mais cela ne semblait qu’anecdotique. La miniaturisation d’appareils permit leur commercialisation auprès du grand public. Tout ça devenait individuel et portable, pratique et facile. Mais pas question d’admettre un risque d’addiction. Non, non, on maîtrisait la chose !

Rester en contact, être toujours connecté, formidable avancée pour beaucoup d’entre nous. Et puis, ces réseaux sociaux où l’on peut plus ou moins anonymement donner son opinion sur tout et son contraire, magnifique progrès. Dès que les médias brandissent leur slogan favori, "polémique sur…" tel ou tel sujet, on réagit en donnant un avis définitif, teinté d’une subjectivité partisane, niant toute contradiction. Sur les pages personnelles comme sur les forums, davantage d’invectives que d'arguments sensés. On ne connaît rien ou quasiment au thème traité, mais on s’exprime, négativement la plupart du temps. Quant aux "applications", il n’est pas faux qu’elles simplifient des démarches, des prises de rendez-vous, l’obtention de renseignements, des achats ou des locations, entre autres. Simple et rapide. Addictif, toujours pas puisque c’est juste un outil utile, répond-on.

Jusqu’à quel point ces utilisations ordinaires envahissent-elles nos vies privées ? On pense à ceux qui, naguère, affirmaient que la publicité ne les influençait pas, mais qui achetaient les produits en question. L’impact est d’autant plus permanent, qu’une idée de normalité s’est installée dans nos comportements, par rapport à ces appareils. On se fiche totalement de gêner autrui en téléphonant n’importe où dans l’espace public, voire d’être dangereux au volant en conversant avec son portable. On poste sur les réseaux des photos familiales ou même intimes, sans se soucier des conséquences. Explosés, la confidentialité et le mur de la vie privée. Être réticent, ça vous classe parmi les rétrogrades, les asociaux. Puisqu’on vous dit que c’est ainsi qu’il faut faire, que les fonctions de ces appareils nous sont nécessaires !

La prochaine étape est-elle celle que décrit Julien Capron ? Le moindre quidam sera-t-il noté selon son image publique, sa présence sur les réseaux sociaux ? Va-t-on devoir se soumettre au jugement collectif, via des applications dédiées ? Ça existe concernant des célébrités, quand la population commente avec humour ou sans pitié leurs faits et gestes. Cela nous guette-t-il tous ? C’est à craindre. Mentions judiciaires (parfois mensongères) et origines ethniques ou options religieuses sont déjà tolérées dans certains pays. On ira plus loin, c’est sûr, dans une déshumanisation par l’affichage de nos "profils". Pourtant, malgré les logiciels et les algorithmes sophistiqués, beaucoup d’infos sont modérément fiables, à vérifier par soi-même quand c’est possible. C’est une sorte de robotisation à encadrer. La liberté d’expression n’autorise pas calomnies et diffamations.

Ce "polar d’anticipation" précède probablement la réalité de demain, d’un futur qui est sans doute déjà en place. C’est évidemment un suspense, avec son intrigue. Soulignons la forme narrative choisie par l’auteur, un chassé-croisé de témoignages par chacun des protagonistes. Non pas un puzzle, plutôt une prise de parole en mode kaléidoscope, par Léandre, Sixt, Robin, Olivia, etc. On avance dans une enquête tâtonnante, entre les vies concrètes et numérisées, sans négliger un côté plus personnalisé pour eux. Car ce sont encore les humains qui manipulent les machines, même s’agissant d’Internet et d’excès néfastes que ça peut engendrer. Un roman vif qui ne manque pas d’originalité, soulevant quelques interrogations bienvenues. À n’en pas douter, il y aura une suite, tant mieux !

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 04:55

En 1899, San Francisco est déjà une vaste métropole, et son port est le plus important sur la côte pacifique. Né en 1874, Harry Houdini rencontre depuis quelques mois un immense succès. Avec son épouse Bess comme assistante, il présente son spectacle d’illusionniste à l’Orpheum. Le numéro acclamé par le public, c’est la "malle des Indes" dont menotté et enchaîné, Houdini parvient à sortir en se libérant de ses liens. Devant les policiers de San Francisco, il a fait la démonstration de son talent à se défaire de leurs solides menottes. À cette occasion, il sympathise avec le chef de la police, et avec le sergent Cook – ancien contorsionniste – très actif sur le terrain dans le quartier de Chinatown.

Alors qu’Houdini vient d’engager le jeune pickpocket Jim Collins, un garçon débrouillard, il est invité chez un notable chinois de la ville, Ong Lin Foon. Ce dernier est passionné de tours de magie, mais un problème bien plus grave explique qu’il veuille rencontrer Houdini. Sa nièce devait débarquer du Nippon-Haru, le navire faisant la liaison avec la Chine, mais elle a disparu et son chaperon a été assassiné. Elle ne se trouve pas sur l’île où les autorités placent en quarantaine les nouveaux arrivants. Ong Lin Foon craint qu’elle ait été victime d’un des gangs de Tongs, qui constituent la mafia de Chinatown. Guidés par un employé du Chinois, Houdini et Bess découvre l’ambiance nocturne de ce quartier.

Des tripots de jeux clandestins, des fumeries d’opium, et de la prostitution forcée de jeunes Chinoises, tout un univers malsain propice à tous les trafics. Miss Cameron a créé un refuge aux abords de Chinatown, une Mission presbytérienne, où elle protège certaines des prostituées parvenues à s’en soustraire. Le sergent Cook intervient parfois, essayant de venir au secours de ces filles. Si la nièce d’Ong Lin Foon n’est pas encore entrée dans ce circuit de la prostitution, elle est séquestrée ailleurs mais toujours vivante. Tapi dans l’ombre, bénéficiant probablement de protections, le truand Yee Toy surveille à la fois les investigations policières et celles d’Houdini, un adversaire à ne pas négliger.

Avec le sergent Cook, l’illusionniste enquête à bord du navire venu de Chine, discernant des indices pour le moment imprécis. Mais Houdini s’intéresse également aux pêcheurs de crevettes chinois de la baie de San Francisco. Une activité strictement organisée, qui peut néanmoins masquer de troubles complicités. Par ailleurs, Houdini est contacté par John Wilkie. Patron des services secrets des États-Unis, ce dernier est conscient des capacités d’Houdini, de son goût pour le mystère. Sur la côte Ouest, le milieu des jeux clandestins se développe, engendrant corruptions, trafics et dérapages, y compris de la part de citoyens américains. Contrôler cette situation, retrouver la disparue, identifier un assassin : Houdini va au devant d’un programme fort chargé, même pour quelqu’un méprisant le danger…

Vivianne Perret : Metamorphosis – Houdini, magicien et détective 1 (Éd.10-18, 2017)

— Je ne connais qu’une seule prostituée en exercice ayant dépassé son vingt-et-unième anniversaire, répliqua miss Cameron plus sèchement qu’elle ne l’aurait souhaité. Quand elles meurent, ces filles ont en règle générale six ou huit ans de pratique derrière elles. Elles sont séquestrées, battues, avec interdiction de refuser un client ou ses demandes les plus vicieuses. Elles ne survivent pas longtemps à cette maltraitance et aux maladies contractées, qu’elles soient vénériennes ou plus simplement une grave bronchite que personne ne soignera.
[…] Je ne suis pas naïve au point de croire que les prostituées blanches qui officient dans le quartier voisin dorment dans de la soie, soupira miss Cameron, mais les Chinoises sont encore plus démunies face à leur esclavage domestique ou sexuel. Elles ne parlent pas un mot d’anglais. Elles sont coupées de leur famille et généralement entrées de façon illégale aux États-Unis. Elles sont incapables de se défendre et n’ont personne pour les tirer de cet enfer.

Disponible désormais en format poche, “Metamorphosis” de Vivianne Perret nous raconte les premières aventures d’Harry Houdini. Elles seront suivies par “Le Kaiser et le roi des menottes” puis par “La Reine de Budapest”. Si ces histoires sont fictives, elles sont malgré tout basées sur des faits et des contextes ayant bel et bien existé. En effet, Houdini fut une des grandes figures du spectacle aux États-Unis, et les personnes de son entourage sont aussi issues de la réalité. L’illusionniste se libérant de n’importe quelles menottes fut-il le héros intrépide de tribulations telles que celles-ci ? On l’imagine volontiers. Un artiste voyageur devenant ponctuellement suppléant de la police, ce n’est pas absurde.

Grâce à un chassé-croisé d’énigmes, l’intrigue criminelle rappelle quelque peu les grands romans de la littérature populaire et policière de la fin du 19e et du début du 20e siècle. À ce titre, la ville de San Francisco d’alors est un décor idéal. Ses collines et ses grandes avenues sillonnées par des "cable cars" (tramways), ses hauts immeubles symboles de modernité, mais aussi ses quartiers beaucoup plus douteux, de Chinatown (que les Asiatiques nomment plutôt Tangrenbu) jusqu’aux quais du port avec un incessant va-et-vient, l’auteure restitue avec une très belle crédibilité ce qu’était la vie de cette métropole. On se sent véritablement au cœur de l’époque en question. C’est ainsi que l’on est prêts à suivre les péripéties mouvementées qui attendent Harry Houdini. Voilà un excellent polar historique, qui donne envie de lire les suspenses suivants de la même série.

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24 octobre 2017 2 24 /10 /octobre /2017 04:50

-Le Reclus brun (de Davis Grubb, auteur de “La nuit du chasseur”)- Glory est une ville de Virginie Occidentale, dans la vallée de l’Ohio, qui peut rappeler Londres à la fin du 19e siècle. Du moins est-ce ainsi qu’Ellen Lathrop l’imagine, car c’est une admiratrice de Sherlock Holmes. Âgée de quarante-neuf ans, elle est unijambiste, vénérant son propre pied droit. Ici, vit aussi Charlie Gribble, un banquier qui fut brièvement l’amant d’Ellen. Celle-ci trouve qu’il ressemble à une araignée et, s’inspirant d’une espèce de ces bestioles, elle l’a surnommé le Reclus brun. Lui aussi est un admirateur de l’univers holmésien. Avec quelques notables, il a créé un club local, au sein duquel il fut bien obligé d’admettre finalement Ellen Lathrop.

Gribble et ses amis ont institué un concours annuel. Il s’agit d’élucider de vraies affaires, généralement des larcins mineurs, où les enquêteurs se sont trompés de coupable. Le trophée en jeu, c’est la pantoufle où Sherlock Holmes rangeait son tabac, une chaussure fort ressemblante trônant dans leur "musée". Ladite pantoufle conviendrait parfaitement au pied droit d’Ellen, elle la veut. Jusqu’à présent, Gribble est le seul gagnant. Par contre, si se présente un cas d’assassinat à Glory avec un suspect erroné, la personne qui établira la vérité sera le vainqueur définitif. Autrement dit, la pantoufle d’Holmes lui appartiendra pour toujours. Voilà un défi qui ne peut qu’exciter Ellen Lathrop…

-Meurtre en musique (d’Anthony Burgess, auteur de “L’Orange mécanique”)- Ce 7 juillet, Sherlock Holmes est de retour à Baker Street, après une mission au Maroc. Le docteur Watson l’y rejoint bientôt. Le détective est un admirateur du compositeur et violoniste espagnol Sarasate, qui donne ce jour-là un récital à St.James Hall. Holmes et Watson vont assister à cette prestation, même si le médecin n’est guère passionné de musique. Sur la scène, le virtuose Sarasate est accompagné d’un jeune pianiste catalan, Gonzáles, doué mais peut-être un peu tendu, pense Watson. Soudain, un coup de feu éclate, touchant mortellement le pianiste. Holmes ne tarde pas à réagir, tandis que la salle se vide.

On s’aperçoit que l’assassin a causé une autre victime, le vieux militaire qui faisait office de gardien à l’entrée des artistes. Pourquoi aucun autre membre du personnel n’était-il présent pour remarquer ou intercepter le tireur ? On a utilisé un subterfuge afin d’attirer tous ces gens à l’accueil principal. Holmes cherche quelques indices, sans trop croire qu’il s’agisse d’une vengeance de la part d’un tueur venu de Barcelone, pour quelque affaire privée. Néanmoins, Gonzáles était assurément la cible, et non Sarasate, et l’assassin est certainement un Ibérique. Faut-il s’inquiéter pour les officiels espagnols actuellement en Grande-Bretagne ? Peut-être bien que la clé de l’affaire est musicale…

Sherlock Holmes en toutes lettres (Rivages/Noir, 2017) – Inédit –

— Alors vous devez être M.Sherlock Holmes ! Oh, mon cher monsieur, veuillez excuser mes manières discourtoises ! Je suis un de vos grands admirateurs, messieurs. J’ai suivi toutes vos affaires. C’est en partie à cause de vous que j’ai choisi de loger près de Baker Street. Malheureusement, quand j’ai appelé chez vous hier, je suis tombé sur des ouvriers incapables de me dire où vous étiez. Pressé par le temps, j’ai été forcé d’agir de mon propre chef. Et je crains que ce ne soit vraiment pas une réussite. Je ne me doutais pas un instant que vous résidiez ici même.
— Notre logeuse est réputée pour sa discrétion, dit sèchement Holmes. Je doute que quiconque dans cette maison ait entendu prononcer notre nom, même son chat.
L’Américain était âgé de trente-cinq ans environ, il avait la peau brunie par le soleil, une tignasse de cheveux roux, une moustache rousse bien fournie et une mâchoire carrée. Si ce n’étaient ses yeux verts pétillant d’intelligence et ses mains délicates, j’aurais pu le prendre pour un boxeur irlandais. [L’aventure du locataire de Dorset Street, de Michael Moorcock]

-Zolnay le trapéziste (de Rick Boyer, auteur de “Le rat géant de Sumatra”)- C’est un artiste de cirque qui, cette fois, vient solliciter les services de Sherlock Holmes. Gregor Zolnay est trapéziste au cirque Chipperfield. Durant une répétition de leur numéro, sa partenaire Anna a fait une chute dramatique. Hospitalisée, elle n’a probablement aucune chance de s’en sortir. Sir Frederick Treves, éminent médecin, n’y pourra rien. Zolnay veut comprendre quel incident est à l’origine de cette chute. Holmes et Watson se rendent sans délai au cirque. Panelli, qui s’occupe des éléphants et pouvait avoir joué un rôle dans tout cela, s’avère innocent et coopératif. Les autres artistes également, à l’exception de Vayenko.

C’est le troisième trapéziste du numéro de Zolnay et d’Anna. S’il est mécontent, c’est qu’à vouloir tester le matériel du trio, Sherlock Holmes risque de l’abîmer. Sous le chapiteau, le détective examine plusieurs détails de l’installation, non sans interroger diverses personnes. Faut-il attribuer ce drame au "Houdou", symbole de malédiction redouté dans le milieu du cirque ? L’affaire est plutôt médicale. “Tout d’abord, j’ai cru que c’était une pure coïncidence qu’Anna Tontriva soit hospitalisée dans l’établissement même où se trouve la solution à notre problème. Mais à la réflexion, c’est logique, puisque aucun autre n’est plus proche du cirque” déclare Holmes, commençant à discerner les circonstances…

Après “Les avatars de Sherlock Holmes”, proposant des textes parodiques ayant pour héros le détective imaginé par Conan Doyle, les Éditions Rivages nous présentent un autre recueil de nouvelles apocryphes. Par contre, dans “Sherlock Holmes en toutes lettres”, la tonalité ne donne pas la priorité à l’humour. Davis Grubb, Rick Boyer, Michael Moorcock et Anthony Burgess, les quatre auteurs, sont fidèles à l’esprit holmésien. Certes, Holmes n’est pas physiquement présent dans l’excellent texte de Davis Grubb, mais le récit n’en est pas moins savoureux. Les trois autres mettent en scène sans caricature le détective et l’indispensable docteur Watson. Comme il se doit, autant d’enquêtes énigmatiques “à la manière de”, et qui ne manquent pas d’érudition. Ces successeurs de Conan Doyle ne le trahissent pas, concoctant des nouvelles (inédites en français) très réussies.

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