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30 octobre 2017 1 30 /10 /octobre /2017 05:55

Toulouse, de nos jours. À trente-neuf ans, Sergine Hollard est associée à Pierre et Mourad dans la clinique vétérinaire du quartier des Izards. Son projet actuel serait d’offrir des soins aux animaux des sans-abris. Si elle peut compter sur sa jeune protégée Samia, ses amis trouvent l’initiative généreuse, mais évidemment sans rentabilité. Tenace, Sergine contacte le Samu social, quelques associations locales venant en aide aux SDF. Y compris un réseau parallèle de travailleurs sociaux insatisfaits du suivi ordinaire de la population la plus pauvre. C’est dans une résidence pour personnes précaire qu’elle finit par dénicher un local légal, car elle ne veut pas qu’on l’accuse de concurrence déloyale. La première cliente qu’elle y reçoit pour son chien mourant est très agitée. Odile est une sans-abri vivant au sein du groupe de SDF dont le leader se fait appeler HK.

Nathalie Decrest est chef de la BST-Nord, une brigade de police intervenant sur le terrain. Elle est mariée à un enseignant, dont les opinions concernant les marginaux et réfugiés sont un peu trop angéliques au goût de Nathalie. Car la délinquance et la criminalité, son équipe et elle y sont confrontés au quotidien. Outre les trafics habituels, des Albanais se sont installés depuis quelques temps, dirigeant un réseau de prostitution où les femmes n’ont pas leur mot à dire. Lors d’une opération policière visant un camp de Gitans, qui organisent des combats de coqs, on découvre deux Albanaises vivant cachées dans un container. Kaça et Hiésoré, avec son fils Adamat, ayant fui le gang de proxénètes, elles ont bénéficié de l’aide des Gitans. Certes, la police va les loger décemment, au risque qu’elles soient assez rapidement repérées par Eragim et son gang d’Albanais.

Le nommé HK fait régner un semblant d’ordre dans le groupe de sans-abris sur lequel il a une certaine autorité. Mais des personnes telles qu’Odile ou Cyril, un autiste qui ne veut surtout pas aller en psychiatrie, sont difficiles à gérer. Sans oublier les sœurs jumelles appelées ici Charybde et Scylla, pouvant se montrer agressives. Il n’y a qu’envers Cyril qu’elles sont plus bienveillantes, l’accaparant peut-être trop selon l’avis des autres SDF, taisant son identité complète. Que le jeune autiste soit un Breton natif de Saint-Brieuc n’a pourtant guère d’importance. Quand Odile confie à Sergine ce qu’elle sait sur les jumelles, la vétérinaire va fouiner comme si souvent. Quant à Nathalie Decrest, s’attaquer au gang des Albanais – ayant sûrement des complicités locales – n’est pas une mission facile. Pour Hiésoré, Adamat, et Kaça, la situation n’augure pas d’un bel avenir…

Benoît Séverac : 115 (Éd.La Manufacture de Livres, 2017)

La logique voudrait qu’ils fassent l’inverse : Ginesta, plus jeune, devrait les courser et Caujolle, parce qu’il a gardé son sang-froid et enregistré toute la scène, devrait prendre la radio pour décrire la situation au central; mais Ginesta est secoué et incapable de réagir.
Alors, Caujolle lance ses cinquante ans sur le bitume. Chaque pas réveille une douleur à l’une ou l’autre de ses articulations, mais les filles en panique n’ont pas pensé à enlever leurs chaussures ; malgré sa surcharge pondérale, il les aura vite rattrapées… Surtout qu’il connaît le coin comme le fond de sa poche, alors qu’elles qu’elles ont dû arriver en France il y a quinze jours. À tous les coups, elles vont se réfugier dans un des nombreux entrepôts du chemin de Fondeyre, tous clos ou au fond d’une impasse. Ses prédictions s’avèrent correctes. Après une course-poursuite de cinq minutes, il laisse filer l’une des filles pour acculer l’autre.

On retrouve avec ce “115” le contexte toulousain du roman “Le Chien arabe” (réédité sous le titre “Trafics” chez Pocket), du même auteur. Un décor que Benoît Séverac connaît fort bien, et qu’il décrit au fil du récit. Certes, il y a la hideuse accumulation d’immeubles, où s’entassent des populations pauvres et où se développent des activités illicites. Mais pas seulement : “En suivant un axe nord-sud, plus on se rapproche du centre-ville, plus les rues se font coquettes. Pour commencer, on trouve les bordes de plain-pied, qui remontent aux beaux jours du maraîchage et de la violette de Toulouse. Puis vient le quartier des Minimes et ses maisons de brique rose à un étage. Une fois franchi le Canal du Midi, Toulouse perd ses airs de village et s’embourgeoise. C’est une des raisons pour lesquelles HK a installé sa petite troupe aux confins des Izards, dans la zone pavillonnaire modeste… Là on ne vous demande pas de démonter votre tente tous les soirs. Dans les quartiers plus chics, on vous donne la pièce pendant la journée, mais on vous envoie les flics à la nuit venue. On a trop peur que vous preniez racine.”

Séverac s’intéresse ici à la clochardisation, à la marginalisation, dans l’agglomération de Toulouse. Pour montrer que derrière l’image du punk-à-chiens ou du sans-abri alcoolisé qui importune les passants, il y a de multiples parcours de vie différents. Certains SDF sont assez rapidement blindés pour affronter la rue et ses difficultés. Ils n’ont pas tout à fait lâché prise, ils raisonnent en fonction des circonstances. D’autres sont largués très tôt, parfois pour des questions mentales, ou simplement par dégoût du monde égoïste qui les environne. Avec leurs chiens, ils peuvent effrayer. On s’explique mal un "compagnonnage" entre le sans-abri et l’animal. Les associatifs qui leur viennent en aide gardent, sans nul doute, une bonne part de réalisme à leur égard. Éviter qu’ils sombrent, si c’est possible encore, mais résoudre tous leurs problèmes à leur place, bien sûr que non.

La vétérinaire Sergine Hollard est altruiste. S’en tenir à son rôle purement médical, c’est trop lui demander. Mais agir peut provoquer des conséquences mal gérables. Brigadier-major de la police, Nathalie Decrest essaie de conserver une certaine humanité, malgré la violence ambiante. Toulouse n’étant effectivement pas une "ville tranquille", il est probable qu’y sévissent des gangs tels que celui que l’on nous présente. Sergine et Nathalie, deux femmes qui se complètent, bien qu’un fossé les sépare… Roman social, polar ou noir, ce sont là des étiquettes qui importent peu. Au-delà de la fiction, Benoît Séverac nous parle de facettes méconnues du monde actuel et de ses dysfonctionnements. Un témoignage autant qu’un roman.

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28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 04:55

En couple avec Perrine, actuellement enceinte, Léandre Batz est âgé de trente-neuf ans. C’est un journaliste d’investigation assez désabusé. L’immédiateté spectaculaire remplace les sujets de fond, ce qui le navre et c’est pourquoi il gagne mal sa vie. Son frère Robin, de cinq ans son cadet, a été plus avisé en se lançant dans l’informatique, en imaginant une application qui lui a apporté la fortune. Pas forcément le bonheur, car il a divorcé de son épouse Manon. L’invention de Robin, c’est l’appli pour smartphones eVal.

Ça centralise toutes les opinions dans tous les domaines, en France et dans le monde. En particulier sur les êtres humains : nous voilà tous jugés et notés par des inconnus maniant cette appli. La nOte est le principal marqueur social, améliorant ou dégradant les réputations. Selon Robin Batz, le système est hautement sécurisé et sans faille. C’est en partie vrai, mais ça n’empêche pas les dérapages par des notations injustifiées.

Le problème s’est produit pour Olivia Muller, quadragénaire brune, une des figures de la Comédie-Française. Elle vient de se voir refuser le droit à l’adoption : sa nOte est trop basse. Même les autorités se basent sur les données d’eVal ! La comédienne se confie à Léandre Batz. Voilà un sujet qui l’excite diablement. D’autant que son frère Robin est l’initiateur d’eVal. Tous deux sont devenus étrangers l’un à l’autre, avec une certaine dose d’hostilité. Pour Léandre, Robin n’est pas loin d’incarner le pire de notre époque.

Le journaliste s’avoue peu compétent en la matière. Mais les arcanes informatiques sont la spécialité d’une de ses amies, Sixtine de Montaigu, dite Sixt, splendide blonde âgée de vingt-quatre ans. Léandre convainc Sixt de tenter une intrusion dans le système eVal, mais ils sont tout de suite repérés, refoulés et identifiés. Léandre ne peut espérer que son frère soit coopératif pour accéder aux données d’Olivia Muller, il le sait d’avance.

Cette nOte ne vient-elle pas d’une affaire survenue au sein de la Comédie-Française ? Le cas de Guillemette Silva, trente ans de carrière dans cette institution, fut étudié par un comité auquel appartenait Olivia Muller. Complot interne et trahison ? La vérité est bien plus simple, mais elle est censée rester entre Guillemette et Olivia. C’est en se plongeant dans l’ambiance du théâtre que Sixt a des chances de comprendre ce qui se passe. Des complications se présentent pour Robin. Les entreprises faisant de gros bénéfices attirent les convoitises, et surtout les coups bas. Pour riposter, le pragmatisme s’impose.

Léandre et Perrine ne sont pas exempts de sérieux tracas, eux non plus. Néanmoins, le journaliste interroge des gens ayant connu Olivia. Tel son ancien mari, prof et écrivain, ou un comédien ayant débuté en même temps qu’elle, ainsi que l’ex-agent de l’artiste, au temps où son potentiel lui aurait permis de devenir star de cinéma. Léandre et Sixt collectent les éléments pour cerner le caractère d’Olivia, envisager de vieilles rancœurs…

Julien Capron : Mise à jour (Éd.Seuil, 2017)

J’admets que ma vision était encore un peu complexe et abstraite à ce stade. Il me restait en tout cas du travail pour en détailler l’application dans le cas d’Olivia. Je n’en avais pas moins acquis les certitudes suivantes : la chronologie de la baisse de la nOte d’Olivia ne pouvait être due au hasard ; le dépôt d’un dossier d’adoption était en soi un événement trop confidentiel et restreint pour entraîner un bashing dont personne ne voyait par ailleurs le motif, c’était donc bien d’une affaire relative au comité et à la Comédie Française que tout était parti. Et j’étais certaine que cela avait à voir avec l’âme des lieux, qui étaient tout entier dévolus à la production de sens, comme nous l’avons dit. C’était donc à un échec dans cette production ou, selon ma théorie, à une confusion dont l’art signifie et celle dont le réel signifie, que l’attaque sur la nOte devait être due. Certes, je n’avais pas encore de preuve et il était toujours possible que mon imaginaire, disons philosophique, commette à son tour la faute de se plaquer sur la réalité.

Vers le milieu du 20e siècle, une grande question interpella les esprits : dans un avenir plus ou moins proche, les robots humanoïdes allaient-ils remplacer les êtres vivants ? Perdrait-on le contrôle de ces machines ? Non, ce que l’on avait fabriqué, on pourrait le détruire, l’annihiler. Quant à cette télévision qui allait bien vite entrer dans tous les foyers, il suffirait de l’éteindre pour ne pas dépendre des infos qu’elle distillait. Notre intellect serait donc toujours plus fort que ces inventions qualifiées de modernes. Des ordinateurs furent capables de battre certains champions internationaux de jeux d’échecs, mais cela ne semblait qu’anecdotique. La miniaturisation d’appareils permit leur commercialisation auprès du grand public. Tout ça devenait individuel et portable, pratique et facile. Mais pas question d’admettre un risque d’addiction. Non, non, on maîtrisait la chose !

Rester en contact, être toujours connecté, formidable avancée pour beaucoup d’entre nous. Et puis, ces réseaux sociaux où l’on peut plus ou moins anonymement donner son opinion sur tout et son contraire, magnifique progrès. Dès que les médias brandissent leur slogan favori, "polémique sur…" tel ou tel sujet, on réagit en donnant un avis définitif, teinté d’une subjectivité partisane, niant toute contradiction. Sur les pages personnelles comme sur les forums, davantage d’invectives que d'arguments sensés. On ne connaît rien ou quasiment au thème traité, mais on s’exprime, négativement la plupart du temps. Quant aux "applications", il n’est pas faux qu’elles simplifient des démarches, des prises de rendez-vous, l’obtention de renseignements, des achats ou des locations, entre autres. Simple et rapide. Addictif, toujours pas puisque c’est juste un outil utile, répond-on.

Jusqu’à quel point ces utilisations ordinaires envahissent-elles nos vies privées ? On pense à ceux qui, naguère, affirmaient que la publicité ne les influençait pas, mais qui achetaient les produits en question. L’impact est d’autant plus permanent, qu’une idée de normalité s’est installée dans nos comportements, par rapport à ces appareils. On se fiche totalement de gêner autrui en téléphonant n’importe où dans l’espace public, voire d’être dangereux au volant en conversant avec son portable. On poste sur les réseaux des photos familiales ou même intimes, sans se soucier des conséquences. Explosés, la confidentialité et le mur de la vie privée. Être réticent, ça vous classe parmi les rétrogrades, les asociaux. Puisqu’on vous dit que c’est ainsi qu’il faut faire, que les fonctions de ces appareils nous sont nécessaires !

La prochaine étape est-elle celle que décrit Julien Capron ? Le moindre quidam sera-t-il noté selon son image publique, sa présence sur les réseaux sociaux ? Va-t-on devoir se soumettre au jugement collectif, via des applications dédiées ? Ça existe concernant des célébrités, quand la population commente avec humour ou sans pitié leurs faits et gestes. Cela nous guette-t-il tous ? C’est à craindre. Mentions judiciaires (parfois mensongères) et origines ethniques ou options religieuses sont déjà tolérées dans certains pays. On ira plus loin, c’est sûr, dans une déshumanisation par l’affichage de nos "profils". Pourtant, malgré les logiciels et les algorithmes sophistiqués, beaucoup d’infos sont modérément fiables, à vérifier par soi-même quand c’est possible. C’est une sorte de robotisation à encadrer. La liberté d’expression n’autorise pas calomnies et diffamations.

Ce "polar d’anticipation" précède probablement la réalité de demain, d’un futur qui est sans doute déjà en place. C’est évidemment un suspense, avec son intrigue. Soulignons la forme narrative choisie par l’auteur, un chassé-croisé de témoignages par chacun des protagonistes. Non pas un puzzle, plutôt une prise de parole en mode kaléidoscope, par Léandre, Sixt, Robin, Olivia, etc. On avance dans une enquête tâtonnante, entre les vies concrètes et numérisées, sans négliger un côté plus personnalisé pour eux. Car ce sont encore les humains qui manipulent les machines, même s’agissant d’Internet et d’excès néfastes que ça peut engendrer. Un roman vif qui ne manque pas d’originalité, soulevant quelques interrogations bienvenues. À n’en pas douter, il y aura une suite, tant mieux !

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 04:55

En 1899, San Francisco est déjà une vaste métropole, et son port est le plus important sur la côte pacifique. Né en 1874, Harry Houdini rencontre depuis quelques mois un immense succès. Avec son épouse Bess comme assistante, il présente son spectacle d’illusionniste à l’Orpheum. Le numéro acclamé par le public, c’est la "malle des Indes" dont menotté et enchaîné, Houdini parvient à sortir en se libérant de ses liens. Devant les policiers de San Francisco, il a fait la démonstration de son talent à se défaire de leurs solides menottes. À cette occasion, il sympathise avec le chef de la police, et avec le sergent Cook – ancien contorsionniste – très actif sur le terrain dans le quartier de Chinatown.

Alors qu’Houdini vient d’engager le jeune pickpocket Jim Collins, un garçon débrouillard, il est invité chez un notable chinois de la ville, Ong Lin Foon. Ce dernier est passionné de tours de magie, mais un problème bien plus grave explique qu’il veuille rencontrer Houdini. Sa nièce devait débarquer du Nippon-Haru, le navire faisant la liaison avec la Chine, mais elle a disparu et son chaperon a été assassiné. Elle ne se trouve pas sur l’île où les autorités placent en quarantaine les nouveaux arrivants. Ong Lin Foon craint qu’elle ait été victime d’un des gangs de Tongs, qui constituent la mafia de Chinatown. Guidés par un employé du Chinois, Houdini et Bess découvre l’ambiance nocturne de ce quartier.

Des tripots de jeux clandestins, des fumeries d’opium, et de la prostitution forcée de jeunes Chinoises, tout un univers malsain propice à tous les trafics. Miss Cameron a créé un refuge aux abords de Chinatown, une Mission presbytérienne, où elle protège certaines des prostituées parvenues à s’en soustraire. Le sergent Cook intervient parfois, essayant de venir au secours de ces filles. Si la nièce d’Ong Lin Foon n’est pas encore entrée dans ce circuit de la prostitution, elle est séquestrée ailleurs mais toujours vivante. Tapi dans l’ombre, bénéficiant probablement de protections, le truand Yee Toy surveille à la fois les investigations policières et celles d’Houdini, un adversaire à ne pas négliger.

Avec le sergent Cook, l’illusionniste enquête à bord du navire venu de Chine, discernant des indices pour le moment imprécis. Mais Houdini s’intéresse également aux pêcheurs de crevettes chinois de la baie de San Francisco. Une activité strictement organisée, qui peut néanmoins masquer de troubles complicités. Par ailleurs, Houdini est contacté par John Wilkie. Patron des services secrets des États-Unis, ce dernier est conscient des capacités d’Houdini, de son goût pour le mystère. Sur la côte Ouest, le milieu des jeux clandestins se développe, engendrant corruptions, trafics et dérapages, y compris de la part de citoyens américains. Contrôler cette situation, retrouver la disparue, identifier un assassin : Houdini va au devant d’un programme fort chargé, même pour quelqu’un méprisant le danger…

Vivianne Perret : Metamorphosis – Houdini, magicien et détective 1 (Éd.10-18, 2017)

— Je ne connais qu’une seule prostituée en exercice ayant dépassé son vingt-et-unième anniversaire, répliqua miss Cameron plus sèchement qu’elle ne l’aurait souhaité. Quand elles meurent, ces filles ont en règle générale six ou huit ans de pratique derrière elles. Elles sont séquestrées, battues, avec interdiction de refuser un client ou ses demandes les plus vicieuses. Elles ne survivent pas longtemps à cette maltraitance et aux maladies contractées, qu’elles soient vénériennes ou plus simplement une grave bronchite que personne ne soignera.
[…] Je ne suis pas naïve au point de croire que les prostituées blanches qui officient dans le quartier voisin dorment dans de la soie, soupira miss Cameron, mais les Chinoises sont encore plus démunies face à leur esclavage domestique ou sexuel. Elles ne parlent pas un mot d’anglais. Elles sont coupées de leur famille et généralement entrées de façon illégale aux États-Unis. Elles sont incapables de se défendre et n’ont personne pour les tirer de cet enfer.

Disponible désormais en format poche, “Metamorphosis” de Vivianne Perret nous raconte les premières aventures d’Harry Houdini. Elles seront suivies par “Le Kaiser et le roi des menottes” puis par “La Reine de Budapest”. Si ces histoires sont fictives, elles sont malgré tout basées sur des faits et des contextes ayant bel et bien existé. En effet, Houdini fut une des grandes figures du spectacle aux États-Unis, et les personnes de son entourage sont aussi issues de la réalité. L’illusionniste se libérant de n’importe quelles menottes fut-il le héros intrépide de tribulations telles que celles-ci ? On l’imagine volontiers. Un artiste voyageur devenant ponctuellement suppléant de la police, ce n’est pas absurde.

Grâce à un chassé-croisé d’énigmes, l’intrigue criminelle rappelle quelque peu les grands romans de la littérature populaire et policière de la fin du 19e et du début du 20e siècle. À ce titre, la ville de San Francisco d’alors est un décor idéal. Ses collines et ses grandes avenues sillonnées par des "cable cars" (tramways), ses hauts immeubles symboles de modernité, mais aussi ses quartiers beaucoup plus douteux, de Chinatown (que les Asiatiques nomment plutôt Tangrenbu) jusqu’aux quais du port avec un incessant va-et-vient, l’auteure restitue avec une très belle crédibilité ce qu’était la vie de cette métropole. On se sent véritablement au cœur de l’époque en question. C’est ainsi que l’on est prêts à suivre les péripéties mouvementées qui attendent Harry Houdini. Voilà un excellent polar historique, qui donne envie de lire les suspenses suivants de la même série.

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24 octobre 2017 2 24 /10 /octobre /2017 04:50

-Le Reclus brun (de Davis Grubb, auteur de “La nuit du chasseur”)- Glory est une ville de Virginie Occidentale, dans la vallée de l’Ohio, qui peut rappeler Londres à la fin du 19e siècle. Du moins est-ce ainsi qu’Ellen Lathrop l’imagine, car c’est une admiratrice de Sherlock Holmes. Âgée de quarante-neuf ans, elle est unijambiste, vénérant son propre pied droit. Ici, vit aussi Charlie Gribble, un banquier qui fut brièvement l’amant d’Ellen. Celle-ci trouve qu’il ressemble à une araignée et, s’inspirant d’une espèce de ces bestioles, elle l’a surnommé le Reclus brun. Lui aussi est un admirateur de l’univers holmésien. Avec quelques notables, il a créé un club local, au sein duquel il fut bien obligé d’admettre finalement Ellen Lathrop.

Gribble et ses amis ont institué un concours annuel. Il s’agit d’élucider de vraies affaires, généralement des larcins mineurs, où les enquêteurs se sont trompés de coupable. Le trophée en jeu, c’est la pantoufle où Sherlock Holmes rangeait son tabac, une chaussure fort ressemblante trônant dans leur "musée". Ladite pantoufle conviendrait parfaitement au pied droit d’Ellen, elle la veut. Jusqu’à présent, Gribble est le seul gagnant. Par contre, si se présente un cas d’assassinat à Glory avec un suspect erroné, la personne qui établira la vérité sera le vainqueur définitif. Autrement dit, la pantoufle d’Holmes lui appartiendra pour toujours. Voilà un défi qui ne peut qu’exciter Ellen Lathrop…

-Meurtre en musique (d’Anthony Burgess, auteur de “L’Orange mécanique”)- Ce 7 juillet, Sherlock Holmes est de retour à Baker Street, après une mission au Maroc. Le docteur Watson l’y rejoint bientôt. Le détective est un admirateur du compositeur et violoniste espagnol Sarasate, qui donne ce jour-là un récital à St.James Hall. Holmes et Watson vont assister à cette prestation, même si le médecin n’est guère passionné de musique. Sur la scène, le virtuose Sarasate est accompagné d’un jeune pianiste catalan, Gonzáles, doué mais peut-être un peu tendu, pense Watson. Soudain, un coup de feu éclate, touchant mortellement le pianiste. Holmes ne tarde pas à réagir, tandis que la salle se vide.

On s’aperçoit que l’assassin a causé une autre victime, le vieux militaire qui faisait office de gardien à l’entrée des artistes. Pourquoi aucun autre membre du personnel n’était-il présent pour remarquer ou intercepter le tireur ? On a utilisé un subterfuge afin d’attirer tous ces gens à l’accueil principal. Holmes cherche quelques indices, sans trop croire qu’il s’agisse d’une vengeance de la part d’un tueur venu de Barcelone, pour quelque affaire privée. Néanmoins, Gonzáles était assurément la cible, et non Sarasate, et l’assassin est certainement un Ibérique. Faut-il s’inquiéter pour les officiels espagnols actuellement en Grande-Bretagne ? Peut-être bien que la clé de l’affaire est musicale…

Sherlock Holmes en toutes lettres (Rivages/Noir, 2017) – Inédit –

— Alors vous devez être M.Sherlock Holmes ! Oh, mon cher monsieur, veuillez excuser mes manières discourtoises ! Je suis un de vos grands admirateurs, messieurs. J’ai suivi toutes vos affaires. C’est en partie à cause de vous que j’ai choisi de loger près de Baker Street. Malheureusement, quand j’ai appelé chez vous hier, je suis tombé sur des ouvriers incapables de me dire où vous étiez. Pressé par le temps, j’ai été forcé d’agir de mon propre chef. Et je crains que ce ne soit vraiment pas une réussite. Je ne me doutais pas un instant que vous résidiez ici même.
— Notre logeuse est réputée pour sa discrétion, dit sèchement Holmes. Je doute que quiconque dans cette maison ait entendu prononcer notre nom, même son chat.
L’Américain était âgé de trente-cinq ans environ, il avait la peau brunie par le soleil, une tignasse de cheveux roux, une moustache rousse bien fournie et une mâchoire carrée. Si ce n’étaient ses yeux verts pétillant d’intelligence et ses mains délicates, j’aurais pu le prendre pour un boxeur irlandais. [L’aventure du locataire de Dorset Street, de Michael Moorcock]

-Zolnay le trapéziste (de Rick Boyer, auteur de “Le rat géant de Sumatra”)- C’est un artiste de cirque qui, cette fois, vient solliciter les services de Sherlock Holmes. Gregor Zolnay est trapéziste au cirque Chipperfield. Durant une répétition de leur numéro, sa partenaire Anna a fait une chute dramatique. Hospitalisée, elle n’a probablement aucune chance de s’en sortir. Sir Frederick Treves, éminent médecin, n’y pourra rien. Zolnay veut comprendre quel incident est à l’origine de cette chute. Holmes et Watson se rendent sans délai au cirque. Panelli, qui s’occupe des éléphants et pouvait avoir joué un rôle dans tout cela, s’avère innocent et coopératif. Les autres artistes également, à l’exception de Vayenko.

C’est le troisième trapéziste du numéro de Zolnay et d’Anna. S’il est mécontent, c’est qu’à vouloir tester le matériel du trio, Sherlock Holmes risque de l’abîmer. Sous le chapiteau, le détective examine plusieurs détails de l’installation, non sans interroger diverses personnes. Faut-il attribuer ce drame au "Houdou", symbole de malédiction redouté dans le milieu du cirque ? L’affaire est plutôt médicale. “Tout d’abord, j’ai cru que c’était une pure coïncidence qu’Anna Tontriva soit hospitalisée dans l’établissement même où se trouve la solution à notre problème. Mais à la réflexion, c’est logique, puisque aucun autre n’est plus proche du cirque” déclare Holmes, commençant à discerner les circonstances…

Après “Les avatars de Sherlock Holmes”, proposant des textes parodiques ayant pour héros le détective imaginé par Conan Doyle, les Éditions Rivages nous présentent un autre recueil de nouvelles apocryphes. Par contre, dans “Sherlock Holmes en toutes lettres”, la tonalité ne donne pas la priorité à l’humour. Davis Grubb, Rick Boyer, Michael Moorcock et Anthony Burgess, les quatre auteurs, sont fidèles à l’esprit holmésien. Certes, Holmes n’est pas physiquement présent dans l’excellent texte de Davis Grubb, mais le récit n’en est pas moins savoureux. Les trois autres mettent en scène sans caricature le détective et l’indispensable docteur Watson. Comme il se doit, autant d’enquêtes énigmatiques “à la manière de”, et qui ne manquent pas d’érudition. Ces successeurs de Conan Doyle ne le trahissent pas, concoctant des nouvelles (inédites en français) très réussies.

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22 octobre 2017 7 22 /10 /octobre /2017 04:55

La côte landaise, entre l’Atlantique et les forêts de pins. C’est dans ce décor que végète le jeune Thomas Ferrer, vivotant de combines et de maigres larcins. Ayant généralement les poches vides, il vole des volailles et récupère çà et là du matériel, revendant tout ce qu’il peut au nommé Baxter. Ce dernier est un surfeur passionné, qui fournit des équipements aux pratiquants de son sport, tout en négociant les butins que Ferrer lui apporte. Avec ses complices Corral et Villeneuve, frères de rapines, ils commettent ponctuellement quelques braquages assez lucratifs, aussi. Cent douze mille Euros cachés chez Baxter, tel est le bénéfice de leurs derniers exploits, un pactole qu’ils ne tarderont pas à partager.

La tempête qui arrive s’annonce dévastatrice. Ce jour-là, quand Ferrer apporte ce qu’il vient de dérober chez Baxter, celui-ci se montre une fois de plus très radin. Sur un coup de colère meurtrier, Ferrer tue le surfeur. Du moins, le croit-il. Car Baxter ne va pas tarder à vouloir récupérer son paquet de billets de banque. Ses comparses Corral et Villeneuve sont non seulement furieux, mais peuvent le soupçonner de vouloir les doubler. Ces deux-là sont de vrais durs, qui n’hésiteront pas un instant à se servir de leurs armes. Rien à négocier avec des types pareils, Ferrer en est conscient. C’est pourquoi, alors que la tempête commence à forcir, il s’empresse de disparaître dans les pinèdes avec leur fric.

Ce vieux bûcheron s’appelle Pécastaings. Toutefois, il y a belle lurette que c’est le surnom "Alezan" qui lui colle à la peau. Ça remonte à l’Algérie, car il y fut militaire au milieu des années 1950. Il en a gardé de nombreux souvenirs, mauvais pour la plupart, dont une histoire d’amour impossible. La guerre et la mort restent ancrés dans son esprit, ce qui entretient en lui une forme de peur chronique. C’est pourquoi ce vieil aigri solitaire affiche une détestation absolue contre tout, une haine de ce monde hostile peuplé d’ennemis. En revanche, cette tempête destructrice qui va balayer la région, ça lui plairait plutôt. Parce que lui, il s’y est préparé, pensant n’avoir rien à craindre dans sa propriété.

C’est chez Alezan que, au hasard de sa fuite, Thomas Ferrer va trouver refuge. N’étant pas le bienvenu, le jeune homme doit expliquer sa situation critique au vieux bonhomme. Résister à une poignée de racailles, l’idée n’est pas pour déplaire à Alezan. À l’extérieur, sous les éléments qui se déchaînent, le trio de truands — dont l’un est sévèrement blessé — n’est d’ailleurs pas dans une position enviable. De leur côté, pas de plan d’attaque, c’est l’improvisation qui prime. Quitte à utiliser les moyens du bord, appartenant à Alezan. Bien que retranchés dans la maison, et même si Ferrer craint un assaut, le vieux bûcheron ne perd pas sa hargne. Car la guerre, c’est ce qui l’habite depuis si longtemps…

Marin Ledun : Ils ont voulu nous civiliser (Éd.Flammarion, 2017)

Ferrer comprit que le vieux savait exactement ce qu’il faisait. Il tira sur ses liens avec frénésie quand la façade de la grange s’illumina subitement. Le vieux, qui était en train de refermer le lourd portail à clef, fit volte-face et dirigea son arme vers un point situé en dehors du champ de vision de Ferrer. Il y eut des cris, déformés par le vent. Des coups de feu éclatèrent, des balles vinrent se ficher dans le bois de la porte, juste au-dessus de la tête du vieux qui tira une première fois, s’accroupit, parcourut une dizaine de mètres en courant dans cette position, déchargea à nouveau sans perdre son sang-froid et s’engouffra finalement à l’intérieur de la cuisine. Ferrer entraperçut la silhouette trapue de Corral, arme au poing, juste avant que le vieil homme referme le volet pour les protéger de la salve suivante. La vitre de l’ouverture située près du plan de travail vola en éclats.

Voilà un roman diablement percutant qui réunit deux atouts forts, l’action et le suspense. Sa vivacité ne peut que séduire les lecteurs de polars, c’est évident. Maintes fois exploité, le sujet ne prétend pas à la nouveauté. Mais Marin Ledun fait partie des auteurs sachant impulser une tonalité particulière aux histoires qu’il propose. Le portrait des protagonistes est d’une grande importance. Par exemple, s’il apparaît sympathique, Thomas Ferrer n’est à aucun point de vue un héros courageux. On ne peut pas dire qu’il assume son dilettantisme, qu’il cherche à améliorer son sort. Quant à ses "amis" du banditisme, il s’agit de jusqu’au-boutistes, aveuglés qu’ils sont par l’argent qu’il leur a volé.

Le personnage le plus intéressant, c’est le vieux bûcheron Alezan. Déplaisante au possible, l’impression initiale le concernant va évoluer, se nuancer subtilement. L’auteur n’oublie pas de soigner le contexte, en évoquant une de ces tempêtes causant tant de dégâts sur le littoral. Événement climatique spectaculaire, mais extrêmement dangereux et dévastateur. Si l’intrigue criminelle est le moteur du récit, Marin Ledun ne se prive pas d’exprimer un regard sur la société actuelle, autant qu’à travers des faits historiques. On est là dans la belle tradition du polar noir, avec un romancier confirmant son talent à chaque titre depuis une dizaine d’années.

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21 octobre 2017 6 21 /10 /octobre /2017 04:55

Ce livre rassemble soixante-huit chroniques visant à approcher des faits divers avec une lecture scientifique. L’actualité fournit quantité de petites infos, prêtant à sourire, plus sombres ou plus cruelles. Des articles de quelques lignes qui témoignent néanmoins de la sociologie de notre époque. Il ne s’agit pas forcément de drames, de meurtres, de crimes atroces. Parfois, des cas curieux méritent d’être explorés au-delà d’un résumé lu dans la presse. C’est ce que fait Édouard Launet, lui-même scientifique de formation. Quelques exemples des perles qu’il a relevées, et de leurs implications potentielles…

Dans le Minnesota, une femme a porté plainte contre un de ses collègues de travail qui lui fit ingurgiter à plusieurs reprises du café, dans lequel il s’était masturbé. Scabreux, sans nul doute. Pourtant, des études montrent que cette pratique n’est pas si rare qu’on peut le penser dans les bureaux d’entreprises. Où la masturbation ne serait pas réservée aux hommes, bon nombre de femmes s’adonnant également à l’onanisme. Ce qui n’est pas sans conséquences sur le fonctionnement et la productivité des sociétés. Des addictions et risques de débordements auxquelles ces entreprises cherchent désormais des remèdes.

L’arme du crime la plus insolite est certainement… le beurre. On nous cite l’exemple d’un règlement de comptes en Sicile, où un couple a étouffé un homme en lui enfonçant une motte de beurre dans la gorge. Ainsi qu’en Allemagne, le cas criminel d’une intoxication mortelle dû à de l’arsenic mélangé à du beurre. L’assassin peut même espérer commettre un meurtre parfait, si le goût se marie aux autres aliments d’un repas, et si toute trace de ce beurre fatal disparaît. Il semble que ce soit un procédé utilisé par des suicidaires pour en finir, parfois. Une expérience à ne pas tenter chez soi, quand même.

La prolifération des armes à feu aux États-Unis ne choque la population américaine et l’opinion mondiale que quand intervient un carnage ou des meurtres spectaculaires. Même lorsque, dans le Tennessee, une fillette de huit ans est abattue par son voisin de onze ans pour un motif futile, ça ne remet rien en cause. Les statistiques des morts par armes à feu sont impressionnantes en Amérique. Mais revolvers et fusils servent aussi fréquemment à se suicider, chez eux. Des phénomènes étudiés par les scientifiques, qui pourraient ou devraient inclure une influence cinématographique dans ces actes.

Édouard Launet : Le coup de marteau sur la tête du chat (Éd.Seuil, 2017)

Certains intitulés de faits divers laissent perplexes. “Saint-Étienne : elle part avec les cendres du chien, il l’agresse à la fourchette”. Derrière cette affaire, qui s’est terminée au tribunal, une soirée de Noël arrosée entre un groupe d’amis quinquagénaires. Deux versions s’opposent, évidemment. C’est l’urne funéraire de la chienne de l’occupant des lieux qui figure au centre de cette histoire. Faut-il chercher une réponse ethnologique, voire anthropologique, à ce dérapage malencontreux ? Les rites concernant la mort prennent d’étranges chemins. Les réactions alcoolisées ne s’expliquent pas toujours.

La théologie et les faits divers sont-ils compatibles ? Aux États-Unis, où se sont multipliés des cultes quelquefois surprenants, une affaire a mis en lumière le “pastafarisme”. Cette religion, Édouard Launet en explique les bases pseudo-scientifiques. N’allons pas la traiter de farfelue, puisqu’elle compte quelques pratiquants dévoués. Gare à la discrimination, les Américains ne plaisantent pas là-dessus. Malgré tout, si l’on se souvient que des auteurs majeurs de science-fiction imaginèrent d’improbables religions, peut-être existe-t-il une parade. Les croyances en un Dieu sont respectables, mais n’exagérons rien.

Encore un titre qui interpelle : “Il découvre le visage de sa fiancée et court se suicider”. Ce drame se passe en Chine, à l’occasion d’un mariage arrangé. L’époux découvre la laideur de la mariée : “Poli, l’homme a présenté ses excuses à la jeune fille avant de s’échapper de la noce pour aller se foutre dans une rivière.” On verra qu’il n’y a pas que les Asiatiques dont les mariages ont des conséquences funestes. Se promener au bord d’une falaise en compagnie de son conjoint n’est pas sans danger, si une certaine animosité règne dans le couple. Par ailleurs, certaines fêtes de mariage ont une conclusion pétaradante, mortelle.

Les agressions à l’arme blanche sont assez courante, parce qu’un couteau ne coûte pas bien cher, et que chacun sait d’avance les dégâts que cela peut entraîner. En prenant pour exemple l’attaque d’une modeste épicerie du Massachusetts, il n’est pas impossible d’en tirer des déductions éloquentes. Une agression qui n’eût rapporté au coupable qu’un peu de monnaie pour s’acheter "sa dose", c’est pitoyable jusqu’à l’absurdité. Des affaires de ce genre, il s’en produit beaucoup en Europe, aussi. Des crimes qui, nous dit-on, permettent à la médecine légale de progresser sans arrêt sur le sujet.

Il arrive que la réalité rejoigne la fiction. Quand, en Louisiane, une femme furieuse frappe violemment son compagnon avec un gros steak congelé, ça rappelle le scénario d’un épisode célèbre de la série-télé ‘Alfred Hitchcock présente’. Le but de cet ouvrage est de divertir, l’auteur ne s’en cache pas. Pour autant, associer certains faits divers et ce que savent les scientifiques sur le même thème, ça donne naturellement matière à réflexion. Criminels ou sociologiques, certains actes prêtent à sourire, et à s’interroger.

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19 octobre 2017 4 19 /10 /octobre /2017 04:55

À trente-quatre ans, le cardiologue Jeremy Balint est le plus jeune chef de service de l’hôpital méthodiste de Laurendale, dans le New Jersey. Marié à Amanda depuis neuf ans, ils ont deux filles, Jessie et Phoebe. Balint affiche une droiture de “citoyen exemplaire : travailleur, honnête, fidèle. Il privilégiait l’intérêt de ses patients, suscitait la fierté de sa mère et de son beau-père, s’efforçait de montrer le bon exemple à ses enfants.” Jusqu’au jour où surgit le problème Warren Sugarman. Ce dernier est un confrère, chirurgien ayant à peu près le même âge que Balint, très compétent dans son métier. Divorcé de Gloria, père d’un jeune fils, Sugarman fait preuve d’une certaine désinvolture dans la vie. Le plus grave pour Balint, c’est qu’il a vérifié que son épouse Amanda et Sugarman sont amants.

Si tuer son rival devient une obsession pour le cardiologue, il ne veut pas passer à l’acte dans l’urgence. Pas seulement parce qu’il vient d’avoir le coup de foudre pour la fille d’un de ses patients, Dalila Navare. Certes, le père de celle-ci sera traité en VIP à l’hôpital dès la moindre alerte, mais une greffe d’organe est improbable. Non, l’essentiel pour Balint est de concocter un plan sans commettre d’erreur, de préparer un crime parfait. Il achète du ruban vert pour signer ses futurs meurtres. Grâce au programme socio-médical lancé par un ami rabbin, Balint pourra disposer de temps pour tuer sans se justifier. C’est après des vacances familiales en Floride qu’il prévoit d’agir. Sa première cible est un vieux couple, des octogénaires qu’il étrangle sans prendre de grands risques.

Gloria, l’ex-femme de Sugarman, est toujours furieuse envers son mari, dont la réputation de coureur de jupons n’est pas usurpée. Proche du couple Balint, elle ne masque pas sa colère : “Je te jure, je le tuerais si je savais comment échapper à la police, déclara Gloria. J’aimerais vraiment tuer ce connard.” Le chirurgien compte quelques ennemis, constate Balint. Sa deuxième cible est un ado en surpoids croisé par hasard. Sauf qu’il s’agit du fils d’une puissante politicienne, qui met le paquet pour qu’on trouve l’assassin. Les morceaux de ruban vert posés près des victimes donnent l’idée aux médias de baptiser l’Étrangleur à l’Émeraude ce nouveau tueur en série. Aux yeux de Balint, c’est conforme à son plan, ça oriente les policiers sur les traces d’un traditionnel serial killer.

Mais des impondérables se produisent. Un accident dans la piscine personnelle des Balint entraîne de problématiques conséquences. Cela impacte la bonne image du cardiologue, en particulier. Par ailleurs, leur désagréable voisine Bonnie Kluger semble avoir l’œil sur les faits et gestes de Balint. Côté enquête, l’arrestation d’un suspect peut compromettre la suite du plan. En revanche, tout se déroule bien entre lui et Dalila, avec laquelle il devient de plus en plus intime. Il est temps de poursuivre son œuvre, en éliminant une récente veuve de cinquante-huit ans. D’autre écueils l’attendent probablement…

Jacob M.Appel : Une vie exemplaire (Éd.de la Martinière, 2017)

Un dernier obstacle se mettait en travers de son chemin : une peur lancinante de céder à la panique à la dernière minute. Une fois sa cible choisie, les mains autour de son cou, qu’adviendrait-il si le courage venait à lui manquer ? On dit qu’un tiers des soldats n’utilise pas son arme lors du combat. Son premier passage à l’acte était le plus risqué, car il n’avait aucun moyen de deviner si un vieux démon de moralité bien enfoui en lui n’allait pas retenir sa main à la dernière seconde. Cependant, au plus profond de lui, Balint sentait qu’il saurait résister à la pression. Adolescent, en vacances à Cormorant Beach, il avait sauvé la vie d’une promeneuse emportée par une déferlante en plongeant tout habillé dans la tourmente – il avait fait ses preuves. On pourrait arguer qu’il avait pour la circonstance plutôt ‘sauvé’ que ‘supprimé’ une vie, mais tout cela n’était qu’une histoire de point de vue.

Il n’est pas si rare que des individus ordinaires envient "l’intelligence" des criminels, qu’ils imaginent que les assassins et les tueurs en série soient des héros du Mal admirables. Un fantasme de "crime parfait" occultant le fait que ces meurtriers ont souvent été arrêtés, et qu’il y avait autant de chance que d’instinct dans leur parcours clandestin. Échapper à la justice, à la traque policière, en jouant au caméléon pour rester anonyme, c’est juste du cache-cache provisoire avant de se faire prendre.

Par ailleurs, le mythe de l’élaboration d’un plan sans défaut, donc du crime impuni, reste ancré dans certains esprits. L’assassin qui pense à absolument tout, envisageant jusqu’à d’improbables hypothèses, n’oubliant aucune précaution, quel talent ! Pas la moindre faille, vraiment ? Ce serait étonnant, pour ne pas dire ‘impossible’. Même doté d’un QI supérieur, même poussant le cynisme à son extrême, même si l’on est d’une lucidité insensible de nature, ça n’est guère réaliste.

Ici, Jacob M.Appel vise à illustrer la démarche et le quotidien d’un assassin présentant "le masque de la bonne santé mentale" (le titre original). En effet, Balint n’est nullement un monstre, ni un marginal vagabondant d’un crime à l’autre en passant entre les mailles du filet. C’est un trentenaire "socialement inséré", formule hypocrite puisqu’elle préjuge de l’honnêteté de quelqu’un. Ce médecin spécialiste, offrant de son temps pour une œuvre caritative, marié et attentif père de famille, correspond idéalement aux codes de vie des États-Unis. Irréprochable, et même bientôt récompensé pour ses qualités.

Certains points modèrent légèrement notre enthousiasme de lecteur. Certes, les infos nous ont montré de respectables citoyens américains se transformant en tueurs de masse, ou commettant diverses sortes de meurtres sans la moindre pitié. Dans la situation de Balint, cocufié par son épouse et un collègue, la vengeance sournoise en jouant au tueur en série précautionneux est-elle de circonstance ? Chez un être équilibré, l’adultère nous paraît un déclencheur assez faible, et le modus operandi un peu disproportionné.

Néanmoins, au fil de l’histoire, on suit avec intérêt l’évolution du projet meurtrier. Qui n’a rien de linéaire, car surgissent des complications semblables à celles de la vraie vie. Ainsi, ne pas laisser d’indices afin d’éviter de se faire prendre n’est plus l’unique difficulté. Aller jusqu’au but final, même sans précipitation, est-ce encore possible ? Çà et là, quelques passages souriants et un brin de tendresse émaillent le récit. “Une vie exemplaire” est un bon roman à suspense, un polar plaisant avec sa part de psychologie dans les réactions de l’assassin, et une dose d’amoralité.

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17 octobre 2017 2 17 /10 /octobre /2017 04:55

L’automne 1966 est très pluvieux sur Florence et cette région d’Italie. Le commissaire Franco Bordelli est un célibataire âgé de cinquante-six ans. Bien qu’une vingtaine d’années se soient écoulées, il n’oublie pas le temps où il combattit dans la Résistance. D’ailleurs, il s’agace que la nostalgie du fascisme reste présente dans son pays. La meilleure amie de Bordelli est l’ancienne prostituée Rosa Stracuzzi, qui lui prodigue des massages délassants et dîne volontiers avec lui. Le policier fréquente assidûment le restaurant de Toto, cuisinier talentueux. Il éprouve une vraie sympathie pour Ennio Bottarini, qui vit de combines, et pour Dante Pedretti, avec son allure de savant fou. Bordelli se montre paternel avec son adjoint sarde âgé de vingt-deux ans, Pietrino Piras, déjà enquêteur efficace.

Giacomo, treize ans, a disparu entre son établissement scolaire et son domicile. Une fugue étant improbable, il a plus sûrement été kidnappé et on peut craindre qu’il soit mort. C’est sur une colline boisée des environs, un coin à champignons, qu’est découvert le cadavre nu de l’adolescent. Selon le légiste Diotivede, Giacomo a été victime d’un viol collectif, avant d’être étranglé et sommairement enterré. Se promenant autour du lieu où le corps a été trouvé, Bordelli recueille un chaton femelle, et déniche un vague indice. Cet élément le conduit à un boucher quadragénaire, qu’il met sous surveillance policière. Toutefois, le CV de cet homme plaide plutôt pour son innocence. Si ce n’est qu’il fait partie des cercles qui vénèrent encore la mémoire du Duce. Mais cela fait-il de ce passéiste un criminel ?

Tandis que Piras est partisan de poursuivre la filature du boucher, le commissaire Bordelli traite les affaires en cours. À l’occasion de l’agression d’un homosexuel, il admet que les invertis ne sont pas plus pervers que la moyenne. Et certainement moins cruels que les assassins du petit Giacomo. Par ailleurs, il éprouve un coup de foudre pour une vendeuse brune, Eleonora. Il s’avoue maladroit pour l’approcher et, surtout, se refuse à réaliser que la séduisante jeune femme aurait l’âge d’être sa fille. C’est un événement climatique qui va encore retarder l’enquête de Bordelli. Les pluies diluviennes ont entraîné les crues de l’Arno, inondant Florence. Toute la ville est sinistrée, le commissaire étant lui-même bloqué chez lui. Fort heureusement, Rosa et Ennio sont eux aussi sains et saufs.

Le désastre amène diverses conséquences, entre arnaques et désordre. Le nettoyage des dégâts crée une certaine solidarité entre habitants. Bonne occasion pour Franco Bordelli de lier plus ample connaissance avec la belle Eleonora. Hélas pour l’affaire Giacomo, les inondations ont effacé des traces à une adresse que Bordelli avait repérée, peut-être là où fut maltraité et tué l’enfant. La suite le met sur la piste d’un ex-fasciste zélé, très impliqué dans le régime de Mussolini, et d’un avocat boiteux paraissant ami avec le boucher. Quant à un quatrième suspect éventuel, il sera intouchable. Par contre, Bordelli et son entourage ne sont pas à l’abri d’une riposte du coupable…

Marco Vichi : Mort à Florence (Éd.Philippe Rey, 2017)

Il reconnut la fosse où le petit Giacomo avait été enterré et serra les dents. Sur place, il s’immobilisa devant la terre meuble, les bras ballants. Il revoyait le pied nu qui jaillissait du terrain, le cadavre boueux, les vers remuant dans les orbites vides. Le crissement d’un tronc agité par le vent retentit tout près de là, et il lui sembla que c’était le son le plus triste de la Terre. Il inspecta le sol en retournant les feuilles du bout du pied mais il n’y avait là que des douilles de fusil, ainsi que de rares champignons rabougris. Il gaspillait son temps. Mais avait-il le choix ? Valait-il mieux rester dans son bureau à chauffer son fauteuil ?
Il s’éloigna en dessinant des spirales de plus en plus larges. Malgré tout, il n’avait pas entièrement perdu espoir. Certes, il s’agissait d’une illusion insensée, pourtant il n’avait rien d’autre à quoi s’accrocher. Il ne demandait pas grand-chose, bon sang ! Un bouton, un mégot de cigarette, une allumette grillée…

Ce roman de Marco Vichi a été récompensé en 2009 par le prix Scerbanenco, prix littéraire distinguant un ouvrage de littérature policière italien (en référence à l’écrivain Giorgio Scerbanenco (1911-1969). Si certains honneurs de ce genre sont légitimes, ça paraît une évidence dans le cas de “Mort à Florence”. On est ici largement au-delà du simple polar, ou du roman noir ordinaire. Nul besoin de multiplier les meurtres pour obtenir une excellente intrigue criminelle : kidnapping, viol en groupe sur mineur, et assassinat posent les bases d’un dossier sordide et macabre. Il y a un demi-siècle, pour peu que le tueur soit assez prudent, la police pouvait être désarmée face à un tel cas. Malgré la volonté de Bordelli et l’obstination du jeune policier Piras, l’enquête risque de s’enliser.

Outre cet aspect, le roman restitue l’ambiance de l’Italie d’alors. On observe le quotidien de la population, les journaux et les chansons de ces années 1960. On se promène avec le commissaire dans les rues de sa ville. On appréciera une virulente diatribe de Bordelli au sujet des privilégiés : “Ils se moquaient bien d’être gouvernés par le fascisme ou par la démocratie, ils voulaient juste qu’on les laisse s’enrichir tranquillement. Ils étaient avides, mesquins, stupides…” En tant qu’ancien Résistant, marqué par cette expérience, il espérait un avenir plus sain pour l’Italie. Car Bordelli est fondamentalement altruiste, humain et compréhensif envers les gens modestes, y compris quelques petits délinquants.

Le récit restitue encore avec crédibilité un épisode dramatique de l’histoire de Florence, les crues de l’Arno, cet automne-là. L’auteur nous montre que les habitants surmontèrent leur désarroi pour essayer d’effacer les effets des inondations. Enfin, la vie privée de Franco Bordelli n’est pas occultée, lui qui espère toujours le grand amour – même si la prédiction d’une voyante n’est pas trop encourageante. Avec ses facettes complémentaires et sa tonalité humaniste, ce “Mort à Florence” est un superbe roman, riche et fascinant.

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