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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 05:55

Rescapé d’Hiroshima, Mas Arai est un jardinier septuagénaire d'origine japonaise qui vit près de Los Angeles. Il est veuf depuis dix ans, sa fille Mari habite New York avec son mari hakujin Lloyd. Travaillant encore pour quelques clients, Mas reste proche du couple Lil et Tug Yamada, ainsi que de son vieil ami Haruo, qui s’est dégoté une petite amie appelée Spoon. Il fréquente des générations plus jeunes, tel l’avocat George Hasuike, surnommé G.I. Ce dernier vient de faire parler de lui. Une de ses relations a gagné le pactole à Las Vegas, un demi-million de dollars. Habitant Hawaï, ce Randy Yamashiro vient d’une famille originaire d’Okinawa. Pour célébrer ça, l’avocat a invité beaucoup de membre de la communauté nippo-américaine à une fête, dont Mas Arai.

Pour l’occasion, Randy Yamashiro n’est guère enthousiaste, constate le vieux jardinier. Il se produit même une altercation, dont Mas ignore les circonstances. Dans la soirée, Randy est assassiné avec une baïonnette, de celles qu’on utilisa au Vietnam. L’avocat pourrait fort bien être soupçonné. Sa compagne Juanita Gushiken est détective privé. Elle tient à enquêter sur le meurtre. George Hasuike demande à Mas de l’aider, car il a confiance en lui et connaît sa capacité à démêler des cas nébuleux. En outre, il parle japonais ; ce n’est pas le cas de Juanita, qui est d’une famille qui fut exilée au Pérou autrefois. Un shamisen gainé en peau de serpent, instrument de musique japonais, trouvé abîmé près du corps de Randy peut offrir une piste intéressante.

Ni le couple Yamada, ni Haruo et Spoon, n’ont rien remarqué de bizarre au cours de la fête de Randy. Très apprécié dans la communauté japonaise de Los Angeles, mais pas spécialement aimé par Mas, le juge Edwin Parker ne fait pas non plus un bon témoin. Plusieurs amis du vieux jardinier ont été victimes d’une escroquerie, mais Mas doit se concentrer sur le crime. Juanita et lui obtiennent des infos sur les particularités des îles d’Okinawa et sur les fameux shamisen – appelés sanshin là-bas. Kinjo, joueur de cet instrument, anima avec son fils la soirée festive. Il affirme que le shamisen près du cadavre est le sien, qu’on lui vola jadis. Par ailleurs, le frère de Randy est ici pour organiser les obsèques, mais son indifférence affichée agace un peu Mas.

Selon une dame âgée, qui ne se fait pas prier pour témoigner, Yamashiro n’est pas le véritable nom de famille de Randy et de son frère. Juanita doit remonter aux années 1950 pour vérifier que c’est exact. Mas et elle retrouvent même un témoin de cette époque, qui confirme. Bien que l’inspecteur de police Alo ne contrarie pas l’enquête de Mas, et que l’affaire d’escroquerie semble sans rapport, la situation pourrait devenir critique pour l’avocat et sa compagne…

Naomi Hirahara : Le shamisen en peau de serpent (L’Aube Noire, 2017)

Mas, lui, pouvait le comprendre. Il se souviendrait toujours des années cinquante. C’était la décennie pendant laquelle il avait acquis les outils essentiels à son métier : sa camionnette Ford et puis sa tondeuse Trimmer.
"Quand on possède quelque chose comme ça, on ne l’oublie jamais." Kinjo était revenu au japonais. "J’ai été frappé par un dorobo, un bon à rien de voleur. Ce sanshin m’appartient ; je peux le prouver." Il ouvrit un tiroir de la table basse et en sortit un paquet de photos. "Tenez".
Kinjo jeta sur la table un cliché en noir et blanc où on le voyait en compagnie de deux autres hommes japonais. Tous trois tenaient des shamisen dans leurs bras et posaient devant des baraquements recouverts de papier goudronné. Celui de Kinjo était le seul en peau de serpent ; les deux autres étaient faits d’une boîte à cookies et d’un moule à gâteau.

Après “La malédiction du jardinier kibei” et “Gasa-gasa girl”, cette troisième aventure de Mas Arai a été récompensée par le prestigieux Prix Edgar Allan Poe 2007. Voilà une distinction méritée, car cet opus est franchement réussi. Avec son pick-up Ford déglingué de 1956, le vieux jardinier nippo-américain est un personnage adorable. Il compte bon nombre d’amis, mais il n’entretient de relations avec eux que par la force des choses, presque par obligation. Bien qu’Américain, Mas est bien conscient que ses congénères et lui sont surtout des Asiatiques, malgré la réussite sociale de beaucoup d’entre eux. Mas a mené une vie ordinaire qui lui convenait parfaitement.

Quant à ses talents de détective amateur, il préférerait qu’on les oublie. Mais son regard sur les autres et sa double culture sont d’excellents atouts dans une enquête. Cette intrigue évoque l’archipel d’Okinawa, une partie du Japon qui se différencie du reste du pays. Cet endroit a développé un mélange culturel interne, avec autant de références chinoises que japonaises, et des coutumes propres à Okinawa. Il existe un lien assez direct avec les États-Unis, puisque les Américains l’occupèrent, établissant là-bas des bases militaires. En outre, à travers la famille de Juanita Gushiken, l’auteur revient sur les méandres de l’expatriation dont furent victimes certains Japonais.

Baignant dans une ambiance socio-culturelle spécifique, c’est une affaire criminelle qui sert évidemment de moteur à cette histoire. Mais Mas Arai n’est pas de ceux qui se précipitent pour désigner un coupable. C’est en approchant le contexte, en observant l’état d’esprit de plusieurs protagonistes, que se dessinent les explications. Un roman fort séduisant.

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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 05:55

Le boxeur Sonny Liston fut consacré champion du monde poids lourds le 25 septembre 1962, après avoir mis KO son adversaire au 1er round. S’il portait un nom britannique, il était héritier d’une lignée d’esclaves noirs. Ses origines confuses se situaient dans l’État du Mississippi, mais c’est en Arkansas qu’il naquit autour de 1930. Membre d’une famille de métayers, Charles "Sonny" Liston fut un enfant solitaire, renfermé. La dureté de son père y contribua certainement. Il était encore jeune quand il s’installa à Saint Louis (Missouri). Il fit partie d’un trio de délinquants noirs, qui furent bientôt arrêtés. En 1950, Liston fut mis en prison. On ne sait trop si c’est là qu’il fut surnommé Sonny, mais c’est ainsi qu’il débuta dans la boxe. Les témoins d’alors décrivent ce colosse tel “un mec immense au comportement puéril”, grand et plus fort que tous, mais avec des airs de gamin.

Dès sa sortie de prison, s’entraînant sur une musique rythmée de Jimmy Forrest, Sonny va très bientôt passer de l’amateurisme au statut professionnel. Inculte à tous points de vue, n’ayant aucune technique pugilistique, Sonny Liston est un cogneur, un puncheur. Sa force naturelle et ses grandes mains suffisent à mettre KO les adversaires. Rares seront ses échecs durant son début de carrière. Un boxeur efficace comme lui se fait rapidement remarquer. Par la presse, bien sûr, d’autant que son agent appartient à ce milieu. Mais surtout par les mafieux. Frankie Carbo, un parrain de Chicago, est en mesure d’influencer l’IBC, qui organise les grandes soirées de boxe. Blinky Palermo, son adjoint, gagnera la confiance de Sonny Liston. Malgré les inévitables rumeurs d’époque, il n’était sans doute pas nécessaire de truquer les combats lorsque Sonny était sur un ring.

Par contre, il est quasiment certain que le boxeur fut un employé de la mafia. Jusqu’en 1958, Sonny Liston participe à peu de combats, par manque d’adversaires à sa mesure, peut-être. Mais il écope de quatorze arrestations, ce qui attisera sa détestation des flics. Sa vie privée, en couple avec Geraldine, ne l’assagira guère davantage. Pendant ce temps, en coulisse, de multiples grenouillages sont destinés à l’accaparer, à en faire la propriété des cercles mafieux. En 1962, Sonny n’a rien perdu de sa capacité de frappe. Champion du monde des poids lourds, le boxeur transmet pourtant une image carrément négative. Il impressionne, sans être jamais populaire. Présenter dans la presse sa vie de famille, au calme à Denver, n’améliore pas sa réputation. Il reste le costaud noir irréductible, habitué à assommer sans pitié l’adversaire.

C’est un boxeur presque inconnu d’une vingtaine d’années qui, en 1964-65, annonce le déclin de Sonny Liston. Ce Cassius Clay mène une vie plus saine et possède une meilleure technique que lui. Certes, il combattra encore durant quelques années, mais c’en est fini du prestige, si mal récompensé par le public. Si Sonny Liston est alors plutôt riche, on ne peut pas dire que son existence soit équilibrée. Il est retrouvé mort à Las Vegas, fin 1970. Meurtre décidé par la mafia, ou overdose, il n’y aura jamais de réponse à cette question. Personne n’avait envie d’établir ses liens exacts et réels avec les mafieux…

Nick Tosches : Night train (Rivages/Noir, 2017)

Chasser les indésirables de la ville était un péché mignon du capitaine John Doherty, le boss. Il s’était déjà débarrassé de Barney Baker. Sonny éveillait chez Doherty une fureur incomparable. "Cinq poulets ont essayé d’arrêté Sonny. C’est pas des conneries. Ils ont cassé des matraques en noyer blanc rien qu’en frappant sur son crâne. Ils n’arrivaient pas à lui passer les menottes. C’est un monstre."
Une rumeur circula, disant que Doherty s’était chargé personnellement d’emmener Liston à la périphérie de la ville, avait pointé un flingue sur sa tempe et lui avait ordonné de décamper. La version de Sonny, même si elle est un peu moins mélodramatique, revient à peu près au même : "Ben, le commissaire, le capitaine Doherty, m’a dit en face que si je tenais à la vie, fallait que je quitte Saint Louis." Les mots que Doherty avait employés étaient : "Sinon on va te retrouver dans une ruelle." Leur signification ne faisait pas l’ombre d’un doute pour Sonny : "Il a dit que ses hommes feraient en sorte qu’on me retrouve dans la ruelle".

Cette réédition est une excellente initiative. Car la vie de Sonny Liston fut un vrai roman noir. Au 20e siècle, quelques-uns des grands noms de la boxe connurent des parcours chaotiques, mais celui de Sonny fut sûrement un des plus singuliers. Se contenter d’une biographie ordinaire et balisée, pourquoi pas ? Néanmoins, ça devient nettement plus excitant quand c’est Nick Tosches qui retrace les faits. Il s’est documenté sur tous les aspects, même éloignés, concernant le boxeur. Afin de faire comprendre au lecteur d’où venait cette hargne qui l’habitait. Sa violence sur le ring était l’expression d’un mal-être profondément inscrit en lui. Adrénaline également, dans ses actes de délinquant. Besoin de paraître toujours "le méchant" d’un jeu qui ne l’amusait pas vraiment, sans doute.

Cette biographie est le résultat d’une enquête pointue. Nick Tosches a, en quelque sorte, auditionné des témoins ayant rencontré Sonny Liston. Avant de confronter leur parole et celle du boxeur, à travers les interviews qu’il donna. Versions discordantes ou similaires, selon les cas. D’ailleurs, la légende ne commence-t-elle pas avec l’année de naissance de Sonny Liston ? Et son passage à la prison de Jefferson City en fait déjà un héros. L’auteur a raison de ne pas insister sur le sort des Afro-Américains en ce temps-là. Tout-un-chacun connaît déjà le contexte, et le rôle de militant impliqué ne conviendrait pas pour Sonny. En revanche, Nick Tosches s’introduit dans les arcanes de la mafia, essayant de décrypter les enjeux autour du boxeur. Cet hommage à Sonny Liston le mal-aimé est passionnant.

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10 novembre 2017 5 10 /11 /novembre /2017 05:55

Azucena Gobbi est responsable du service scientifique de la police de São Paulo (Brésil). Mariée à Luíz Sorengo, mère de deux fillettes, elle fait figure de chef de famille chez les Gobbi. Son père, passionné d’opéra, s’est affaibli en vieillissant, et sa mère affiche une froideur égoïste. Azucena a deux sœurs, dont l’une enceinte. La cadette, Giulia, étudiante en stage dans la police, va être à l’origine d’un sérieux problème. De retour de voyage, Azucena la trouve dans le lit de son époux. Tandis qu’elle va s’installer avec ses filles chez leurs parents, où vivent aussi ses sœurs, Azucena s’efforce de maîtriser avec fermeté la situation. La séparation d’avec Luíz Sorengo est actée, encore faut-il que le divorce lui soit favorable à elle. Quant à Giulia, mieux vaut qu’elle fasse profil bas.

Très séduisant, Fábbio Cássio est un acteur célèbre au Brésil, grâce à ses rôles dans les feuilletons de la télévision. Sa mère Olga se montre exagérément protectrice, parce que la gloire n’empêche pas une part de fragilité chez son fils. Notions qui échappent sans doute à Telma Salles, la tante de l’acteur. Jouer au théâtre dans une pièce de Drieu la Rochelle, tel est le défi que s’est fixé Fábbio Cássio. Conscient que c’est à l’opposé des prestations qui l’ont fait connaître, il est heureusement bien entouré par son metteur en scène Alfredo Marcos, et son producteur Cláudio Veríssimo. Reste le cas de sa compagne Cayanne, qu’il n’a pas épousé officiellement. Bien qu’elle soit fort excitante, Fábbio éprouve depuis peu un problème sexuel avec elle, alors qu’il fonctionne par ailleurs correctement.

Si elle ne possède ni talent ni culture, Cayanne entend bien accéder à la célébrité, elle aussi. Elle participe à un reality show, où elle se fait remarquer dès le début. Les conseils de Cláudio lui sont utiles, pour gommer la futilité de son personnage. Quand survient un drame, Cayanne risque d’être sur la sellette, frôlant l’exclusion de l’émission. En effet, lors de la scène finale de sa pièce, Fábbio Cássio s’est suicidé pour de vrai publiquement. Avec son adjoint Tenório, Azucena participe de près à l’enquête sur ce décès. Il apparaît vite qu’il s’agit bien d’un meurtre. À cause du nouveau chef de la police, trop aux ordres du Secrétariat à la Sécurité brésilien, la jeune femme craint que l’affaire prenne une tournure malvenue. D’autant que les médias mettent également la pression sur la police.

Certes, un homme vient s’accuser du crime, une piste qu’Azucena s’empresse de négliger, mais qui convient à sa hiérarchie. Des suspects, il en existe bien d’autres. Peut-être cette étudiante prostituée qui se fait appeler Melanie, dont Fábbio fut un client ? C’est plutôt parmi les proches de l’acteur qu’il faut concentrer les recherches. Et déterminer qui a commandé de vraies munitions pour l’arme à feu qui a été fatale à l’acteur. Est-il possible que Cayanne, lassée du malaise de son couple avec Fábbio, ait commandité le crime ? La nomination d’un nouveau chef de la police plus amical, Leandro Vargas, donne espoir à Azucena d’être mieux soutenue dans son enquête…

Patrícia Melo : Feu follet (Actes Noirs, 2017)

Accroupie près du corps, elle l’examine avec attention. Le garçon est jeune et a une blessure à la tempe droite, entourée de zones noircies de fumée, et des grains de poudre de combustion incrustés sur le visage. Néanmoins, elle parvient à entrevoir l’harmonie des traits, tandis qu’elle pense que mort et beauté forment un couple bien mal assorti. Le calibre de l’arme, qu’elle n’a pas encore analysé, doit être gros, peut-être 40 conclut-elle, sinon il n’aurait pas projeté des morceaux de cervelle vers le parterre. Assurément, il n’a pas appuyé l’arme sur la tempe, mais l’a maintenue à une distance raisonnable, de six à sept centimètres, ce qui explique les gros dégâts et le tatouage de poudre.
Comme tout assassin, il a des serres d’aigle. Mais elle n’est pas sûre qu’il s’agisse d’un suicide. Les suicidés mettent des années pour se donner le courage, et une bonne partie de ce temps est dédié à la recherche minutieuse de la meilleure façon de mourir. Tout est projeté de manière à éviter les erreurs.

Patrícia Melo entremêle avec finesse plusieurs facettes dans cette intrigue. Si l’enquête criminelle anime l’un des aspects de l’histoire, c’est probablement le regard sociétal qui attise l’intérêt chez le lecteur occidental. Mener des investigations dignes de ce nom sur un meurtre aux allures de suicide, pas simple pour la professionnelle Azucena. D’une part, son nouveau supérieur n’est pas fiable : “Elle sort du bureau en sachant qu’elle avance en terrain miné. Washington était un partenaire. La loyauté n’est pas le fort de Procópio”. D’autre part, l’assassinat d’une célébrité ajoute des handicaps, entre admirateurs de la victime, médias insistants, et proches dépassés par la situation. En outre, si São Paulo n’est pas aussi dangereuse que Rio-de-Janeiro, délinquance et criminalité y semblent en forte hausse. Un contexte qui relativise le côté "prioritaire" du meurtre de l’acteur.

À travers la crise familiale que doit également gérer Azucena, c’est encore un pan de la société brésilienne qui nous est décrit. La famille Gobbi appartient à la bonne société, ce sont des gens cultivés et volontaires. Pourtant, ceux-ci n’échappent pas aux problèmes courants nés de certains travers actuels. C’est chez leurs vieux parents que les trois sœurs se sont réfugiées, et la policière est bien obligée de garder son sang-froid afin que leurs problèmes n’empirent pas…

Et puis, au Brésil comme partout dans le monde, la nouvelle ambition de beaucoup de jeunes, c’est la célébrité. Aussi narcissique soit-il, l’acteur Fábbio Cássio a basé sa carrière sur sa compétence, son talent, pas seulement sur sa beauté. À l’inverse de sa compagne Cayanne, représentative de ces bimbos stupides, prêtes à tous les excès, toutes les compromissions pour une notoriété imméritée.

Par sa tonalité, Patrícia Melo associe une part sombre – Azucena est habituée à côtoyer la mort ; la pièce de Drieu la Rochelle évoque la dépression – avec des moments bien plus souriants – les états d’âme de Cayanne, en particulier. Par son aspect social, qui nous initie à l’ambiance de São Paulo, il s’agit d’un véritable roman noir, de très belle qualité.

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8 novembre 2017 3 08 /11 /novembre /2017 05:55

Keller est supposé être mort. Après avoir appris son métier de tueur à gages au service de Joey Rags, qu’il appelait le Vieil Homme, Keller devint l’un des meilleurs de la profession. New-yorkais d’origine, il exécuta ses cibles à travers les États-Unis, selon les cas que lui confiait son "agente", Dot. Du bon boulot, qui lui permit d’économiser un gros paquet de dollars sur un compte off-shore. Vu la tournure des événements, Dot et lui ont cessé leur activité. Elle s’est installée sous un faux nom en Arizona. Il est devenu Nicholas Edwards, vivant à La Nouvelle Orléans, avec sa compagne Julia et leur fille en bas âge, Jenny. Son associé Donny et lui se sont lancés dans la rénovation de maisons, fructueux artisanat après l’ouragan Katrina. L’économie américaine est fluctuante. La période faste a cédé la place à un certain marasme, réduisant fortement leur activité.

Par ailleurs, Keller est un philatéliste passionné. Il collectionne les timbres d’avant 1940, de divers pays du monde hors États-Unis. Un plaisir très coûteux, mais Keller a mis assez d’argent de côté pour s’y adonner. De nouvelles rentrées financières se présentent quand il est recontacté par Dot, qui s’ennuie dans sa vie bourgeoise à Sedona. Dans l’immédiat, Keller estime qu’il est trop tôt pour parler à Julia de cette facette de sa vie. Et puis, une mission à Dallas en marge d’une vente exceptionnelle de timbres, ça lui permet d’agir discrètement. Un mari voulant faire supprimer son épouse infidèle, dont il vit séparé, rien de très compliqué en apparence. Encore que dans un quartier huppé, Keller se ferait vite repérer s’il opérait ouvertement. Le maillon faible chez sa future victime, c’est l’employée de maison. Keller en profite, même si le résultat va s’avérer mitigé.

Un deuxième contrat ramène le tueur à gages dans sa ville natale, New York. Bien qu’il soit prudent et que les quartiers d’antan aient quelque peu changé, Keller sait qu’il risque d’y croiser d’anciennes relations. Y compris parmi les philatélistes. Quant à éliminer un homme d’Église véreux, aussi protégé dans son monastère que lorsqu’il en sort brièvement, l’affaire s’annonce complexe. D’autant que le père O’Herlihy possède une autorité naturelle qui trouble Keller. L’approcher par la ruse ne suffit pas pour réussir à le tuer, leur lieu de rendez-vous ne s’y prêtant guère. Invité dans un immeuble voisin du monastère, Keller envisage une solution pour s’y introduire. Néanmoins, il finit par entrevoir un moyen d’atteindre O’Herlihy, sans être sûr que ça provoque sa mort.

Ayant mis sa compagne Julia dans la confidence, d’autres missions attendent Keller. Une croisière en couple, au départ de Fort Lauderdale, n’est pas pour déplaire à Julia. La cible, car ce n’est pas seulement un voyage d’agrément, est un homme mûr et fortuné. Qui est accompagné de sa jeune épouse, très sexy, et d’un duo de gardes du corps costauds. À l’escale de Nassau, début des opérations… Le contrat suivant sera entre Denver, où Dot lui a désigné une cible, et la ville de Cheyenne, où la veuve d’un collectionneur de timbres a des merveilles à proposer. Un tri s’impose avant de négocier ce trésor impressionnant, au risque d’oublier d’exécuter sa mission… Il va devoir également se déplacer jusqu’à Buffalo, pour une affaire d’héritage autour de Mark, quatorze ans, philatéliste déjà assidu…

Lawrence Block : Tue-moi (Série Noire, 2017)

Il n’aurait jamais eu l’idée de chercher un monastère dans un tranquille quartier résidentiel des East Thirties de Manhattan. On ne s’attendait pas à voir un ordre monastique hébergé à Murray Hill, dans un bâtiment de cinq étages à la façade en calcaire. Et pourtant.
[…] Il était là ce bel homme. Tout comme il était là lorsqu’une équipe d’agents fédéraux est venue sonner à sa porte. (Si tant est qu’il y ait une sonnette. Keller remarqua un grand heurtoir en cuivre, et les fédéraux s’en étaient peut-être servis pour manifester leur présence). Keller aimait cette idée. Lorsqu’ils arrêtaient des dealers ils utilisaient un bélier et défonçaient la porte. En tout cas, c’était comme ça qu’ils faisaient à la télé et c’était impressionnant. Mais lorsqu’ils rendaient visite à un homme de Dieu, il était inutile de nuire à la tranquillité de l’endroit. Un discret coup de heurtoir devrait suffire.
C’est donc ce qu’ils ont fait, se dit Keller. Et il savait que leur venue n’avait pas été une surprise pour le père O’Herlihy, qui avait été prévenu par téléphone et était prêt à les recevoir, son avocat à ses côtés.

Les plus célèbres séries de romans de Lawrence Block ont pour héros des new-yorkais : le policier Matt Scudder, devenu détective privé sans licence, d’un côté ; et le libraire Bernie Rhodenbarr, as du cambriolage, de l’autre. Il est possible que l’on connaisse moins la série dédiée au tueur à gages Keller, qui ne compte que cinq titres écrits depuis 1998 (L’amour du métier, Le pouce de l’assassin, Le blues du tueur à gages, Keller en cavale, Tue-moi).

Certes, il s’agit d’un pro du crime, d’un assassin chevronné. Mais il n’est pas sans réfléchir à ses actes, pas uniquement au sujet du mode opératoire. Il déplaît à Keller de causer des dommages collatéraux, voire d’abattre certaines victimes visées. Aussi particulière soit-elle, il garde une sorte de morale. Dénuée d’aspect religieux, trait commun des principaux héros de Lawrence Block. Il arrive à Keller de profiter des circonstances, des réactions d’autres protagonistes, afin d’en tirer avantage. Capacité d’adaptation qui est son meilleur atout. Quant à sa "couverture", c’est la philatélie. Fin connaisseur en ce domaine, car les timbres rares ont une histoire, il ne cache pas que c’est une passion onéreuse. Plaisir de collectionner, et parfois fièvre d’acquérir des pièces circulant peu.

Les cinq missions qu’il effectue cette fois pourraient être lues telles des nouvelles. Étant un écrivain expérimenté — sa carrière couvre quelques décennies, Lawrence Block apporte une homogénéité à ces intrigues. Cette suite d’aventures se présente comme un roman, dont le pivot n’est autre que la famille de Keller : Julia et la craquante petite Jenny, qui s’intéresse aux "timbes" de papa. Comment ne pas apprécier la tonalité si personnelle des livres de Lawrence Block, qui reste un des maîtres du roman noir ?

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6 novembre 2017 1 06 /11 /novembre /2017 05:55

Originaire de Bretagne, Adrien Magadur est un quadragénaire parisien. Ancien policier, il est employé par l’agence de détectives Demorsy. Il a pour partenaires la rousse Alice Sommeville et Franck Vermois, un geek maîtrisant les arcanes informatiques. Adrien reste en contact avec un ex-collègue du 36, Sofien Yabrir, Kabyle d’origine. Chevauchant sa Ducati, Adrien a hérité de son père une belle stature, et peut-être une certaine instabilité. Orphelin tôt, il fréquenta jadis Enora Kerneur et sa famille dans le Morbihan, quand il était adolescent. Aujourd’hui, la jeune femme possède une galerie d’art dans le Marais, rue des Coutures-Saint-Gervais. Enora est divorcée d’un riche Iranien, architecte international, ce qui lui procure une aisance financière. Elle a besoin des services de l’agence Demorsy.

Son amie Audrey Becker, native de Strasbourg, a disparu. Certes, c’est une jeune femme pleine d’entrain, célibataire aimant la fête et multipliant les rencontres masculines. Mais il n’est pas exclu qu’elle ait eu un gros problème avec un homme de passage, par exemple. Car Audrey était inscrite, et très active, sur un site internet dédié aux relations intimes. Franck Vermois ne tarde pas à repérer un pseudo, Vaslav, dont Audrey a été une des très nombreuses amies via ce site. Celui-là sécurise exagérément ses connections. Vermois crée un profil pour Sofien Yabrir, afin de l’associer à l’enquête des détectives. Grâce au témoignage d’Angelica, croqueuse d’hommes habituée du site, ils ont confirmation que ce Vaslav utilise très régulièrement la ligne 7 du métro. Une surveillance s’impose donc.

Alexis est infirmier en dermatologie à l’hôpital Saint-Louis. En privé, il développe surtout une passion artistique. S’il utilise les murs urbains comme support, Alexis n’est pas un graffeur ordinaire. Dans son atelier, il utilise la peau comme base de son œuvre. La peau de femmes, qu’il sait dépecer avec habileté. Pour le reste des corps, ses poissons voraces s’en chargent. L’anonymat des sites de rencontres par internet lui permet de choisir ses victimes. Il est possible qu’Audrey, la disparue, en fasse partie. Le résultat exposé sur les murs est signé ArtSeine. Le hasard conduit un jour Alexis à un vernissage, à la galerie d’Enora. C’est là qu’il fait la connaissance de Marie, seize ans, la fille d’Alice Sommeville.

La jeune fille est également très douée pour le street art. D’emblée, Alexis est fasciné par Marie. Plus tard, il s’arrange pour la recontacter, et ils sympathisent bientôt. Pendant ce temps, Adrien Magadur et son équipe poursuivent leurs recherches. Piéger le coupable en pistant la prostituée Roxane n’est pas si évident. Faudra-t-il aller jusqu’à New York, pour cerner l’énigmatique Vaslav ? Tandis que Marie court un vrai danger, n’est-ce pas plutôt entre le Kremlin-Bicêtre et la rue Bobillot qu’Adrien devrait traquer le coupable ?…

Luce Marmion : Le Mur dans la peau (Éd.Pavillon Noir, 2017)

Bien que les investigations des privés dussent rester ignorées par toute personne étrangère à l’agence hormis la police, au cas où celle-ci priait Demorsy de lui transmettre ses données, Magadur prit la décision d’informer Roxane des soupçons que nourrissait l’équipe à l’égard de ce Vaslav. Elle éclata de rire, se leva et entrouvrit les rideaux. Déjà jour.
— Tu te plantes, Adrien. Ce garçon est doux comme du miel. Un ange tombé du ciel, j’insiste. Sa présence sur Lovenko n’est justifiée que par sa grande timidité. Je connais les hommes, tu peux me croire. Les prédateurs, je les flaire tout de suite. Vaslav est inoffensif. Un agneau. Si tu le rencontrais, tu ne douterais pas de lui une seconde.

Écrire et dessiner sur les murs, pourquoi pas s’il est question d’embellir l’espace urbain, et non de le saloper. Quand les artistes pratiquant le street art s’avèrent inventifs, ça donne d’assez sympathiques résultats. Grandes fresques, marquages symboliques parfois teintés d’humour, ne soyons pas rabat-joie puisque c’est créatif. Par contre, nous avons ici un personnage utilisant un "matériau" un peu trop spécial. Ce n’est rien dévoiler de préciser cet élément, puisque nous suivons en parallèle les travaux d’Alexis, tandis qu’avancent les investigations menées par des détectives privés.

Héros d’un précédent titre, “Le vol de Lucrèce”, Adrien Magadur s’inscrit dans la tradition des enquêteurs à l’existence chaotique. On suppose un lourd passif personnel et professionnel, et une vie peu saine sous l’œil réprobateur de sa collègue Alice. Ce qui ne nuit pas forcément à son efficacité. Une affaire criminelle qui permet de s’initier à une expression artistique qui s’est beaucoup développée, avec le meilleur et le moins bon. Un polar de bon aloi, qui se lit très agréablement.

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 05:55

Markus Sedin est un financier finlandais âgé de quarante-deux ans, un des experts de la Norda-Bank. Il est l'époux de Taina, qui fut une très compétente gérante de fonds pour la même banque. Elle est désormais en longue maladie, s'occupant de leur fils Ville, gamin imaginatif. En mars à Ostende (Belgique), Markus Sedin et ses confrères doivent finaliser un partenariat avec la banque De Vries. L'accord ne se présente pas vraiment bien. Lors d'une soirée dans un club local, Markus fait la connaissance d'une prostituée mi-Hongroise mi-Roumaine. Âgée de dix-neuf ans, elle se prénomme Réka. De retour en Finlande, Markus retrouve sa femme et leur fils.

Il renoue bientôt avec Réka, trouve même l'occasion de la rejoindre dans son pays. Il lui donne une belle somme pour qu'elle aide sa famille qui vit dans un taudis. Il achète un appartement dans un immeuble neuf d'Helsinki, afin d'y loger Réka dès le mois d'avril. La jeune femme se montre reconnaissante envers lui. Il mène alors une double vie, les affaires financières et ses proches comptant moins que les moments passés avec Réka. Pourtant, le 1er mai, le destin de Markus Sedin bascule. Il se trouve d'abord dans un état second puis, face à la situation, il va faire preuve d'énergie pour éviter les conséquences. Il se peut que l'enquête des policiers ne fasse pas le lien avec lui.

Veuf de sa compagne Sanna, le policier Kimmo Joentaa est toujours en poste à Turku, à une centaine de kilomètres d'Helsinki. Il entretient une relation avec Larissa, vingt-six ans, qui se montre très secrète sur son vrai nom et sur sa vie. Il apprend qu'un ami, Lasse Ekholm, vient d'avoir un accident de voiture dans la soirée du 1er mai. Anna, la fille du conducteur, est morte sur le coup. Kimmo Joentaa s'efforce d'apporter son soutien et sa présence aux parents sous le choc, Lasse et Kirsti Ekholm. Le père se souvient juste d'une lumière, d'un éclair, à l'instant de l'accident. Comme si avait surgi une voiture roulant nettement trop vite. La mère d'Anna ne sait trop de quelle manière réagir, dans une sorte de déni. Le père est hospitalisé.

Par ailleurs, quelque part en Finlande, Unto Beck est un jeune homme de dix-neuf ans. Il a de curieuses obsessions, telle sa machine à coudre, et adore les bonbons. Solitaire dont la candidature a été refusée par l'Armée, Unto exprime ses délires via Internet. Il paraît idolâtrer un certain ABB, un criminel scandinave. Gagné par ses fantasmes, Unto se laisse parfois aller à des diatribes violentes, des menaces extrêmes. Un comportement qui n'est pas sans inquiéter sa grande sœur Mari. Malgré tout, un rapport psy ne conclut pas à sa dangerosité. Alors que le projet qu'il rumine dans sa tête serait multi-meurtrier.

Kimmo Joentaa suit de loin l'enquête en cours, menée par le patron de la Criminelle de Turku et ses collègues. Des policiers d'Helsinki sont aussi concernés, s’intéressant au Villa Bella, un club-sauna d’une ville des environs. Le propriétaire admet que bon nombre de filles étrangères s'y prostituent, venant de pays d'Europe de l'Est, sans qu'on exige leurs papiers, ni de savoir si un proxénète profite de l'argent qu'elles gagnent. Ceci explique la progression lente des policiers, jusqu'à la fin du mois d'août. Le couple Ekholm ne se remet pas vite de la mort de sa fille, non plus…

Jan Costin Wagner : Le premier mai tomba la dernière neige (Éd.Babel Noir, 2017)

Marko Westerberg, le chef de la criminelle d’Helsinki, tournait doucement en rond dans un périmètre dégagé sur de la neige fondante.
La couleur dominante était le blanc. Un parc enneigé dans lequel évoluaient des hommes de la police scientifique habillés en blanc, sur des chemins recouverts de neige qui menaient à des immeubles neufs et blancs. Des immeubles à plusieurs étages d’apparence accueillante mais qui donnaient l’impression de n’être guère habité, sinon, comment s’expliquer le nombre restreint de curieux piétinant derrière les rubans de sécurité ?
Les corps étaient encore tels qu’on les avaient trouvés, entourés de petites pancartes noires enfoncées dans la neige qui représentaient ou étaient censées représenter des traces, peut-être illusoires car les traces semblaient ne mener nulle part. Dès leur arrivée sur les lieux du crime, les techniciens avaient eu la conviction que les corps avaient été transportés dans ce parc post-mortem, mais rien ne semblait mener à une piste sur l’endroit où ils étaient morts.

Bien qu'il s'agisse réellement d'un polar, il serait erroné de l'aborder comme un suspense noir, un roman d'enquête, ou un thriller aux péripéties spectaculaires. N'attendons pas non plus une étude sur la société finlandaise, trop souvent qualifiée d'exemplaire. C'est à une poignée de personnages, dans le contexte d'aujourd'hui, que s'intéresse l'auteur. En tête, Kimmo Joentaa, déjà héros de précédents titres. L'empathie n'est pas un vain mot pour ce policier plein d'humanité. Il en fait la preuve envers des parents meurtris, autant que dans le cas du généreux amant de Réka Nagy. “Un pigeon amoureux qui s'est fait entuber, un imbécile heureux” estiment ses collègues. Joentaa le voit plus positivement.

C'est avec délicatesse que l'auteur décrit le traumatisme du couple Ekholm, avec finesse qu'il montre l'attachement de Joentaa à sa défunte compagne, avec justesse qu'il dessine le portrait de Unto Beck. Ce dernier manque de repères, se réfugie dans une virtualité qui le conduit à admirer l'excès, sans doute à se prendre pour un héros. Les financiers ne sont pas caricaturés, mais apparaît en filigrane leur froide superficialité, leur esprit combinard. Quant à l'ombre de Larissa, elle compte dans la vie privée de Joentaa. Une intrigue riche en subtilité, basée sur des ambiances d'une palpable densité : on se laisse volontiers captiver par ce remarquable roman de Jan Costin Wagner, désormais disponible en format poche chez Babel Noir.

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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 05:55

En ce début de la guerre de 1914, Paris est envahi de femmes endossant les fonctions des hommes, la plupart de ceux-ci étant parti au combat. Raymond Février n’a pas encore été mobilisé, mais il est conscient que ça ne saurait tarder. D’autant qu’il ne compte pas que des amis parmi ses collègues. Ray est absolument réfractaire à l’idée d’aller se faire tuer sur le Front. Malgré les communiqués officiels optimistes, déjà beaucoup de soldats sont morts ou de retour, hospitalisés dans un sale état. Quand vient l’heure de répondre à sa convocation militaire, Ray trouve refuge son amie chez Léonie. Gouailleuse car issue d’un milieu populaire, le jeune femme est artiste, vivotant surtout en monnayant ses charmes. Léonie est de bon conseil pour aider Ray, qui a eu l’idée de se transformer en femme.

Muni de faux-papiers, Ray s’appelle maintenant Louise Chandeleur, dite Loulou. Elle se fait engager dans une agence de détective privés, celle dont Cécily Barnett a hérité de son père, qui s’est engagé dans l’Armée. Pas exactement un métier de femme, mais pourquoi ne remplaceraient-elles pas les hommes absents, là aussi ? Comme il est plutôt urgent de relancer l’activité de l’agence Barnett, Ray-Loulou pense à une cliente potentielle, la baronne Schlésinger. Patriote, celle-ci s’implique dans des œuvres caritatives, auprès des blessés ramenés à Paris. Elle est même pingre envers son personnel, préférant nourrir les hospitalisés, semble-t-il. Son fils Paul n’a pu faire jouer la dérogation qui lui eût permis d’éviter d’être incorporé. Sa baronne de mère subit un chantage à son sujet.

Ensemble et séparément, Loulou Chandeleur et Cécily Barnett mènent l’enquête. La mort d’un certain Honorin Trépinet, prêteur dans un cercle de jeux clandestin, a probablement un lien avec cette affaire. Peut-être que le témoignage de l’ex-chauffeur de la baronne, un fringuant Italien envoyé au combat comme les autres, pourra s’avérer utile. C’est sans nul doute Maxime Deschamps qui leur offre la meilleure piste. Ce fonctionnaire planqué au Ministère des Transports publics n’a pu empêcher que son ami Paul parte à la guerre. Mais il sait que le fils Schlésinger s’est, juste avant de devenir soldat, marié en secret. Du moins, sans en aviser sa mère la baronne. Voilà une bonne piste à suivre.

L’enquête de l’agence Barnett leur fait rencontrer un concurrent, l’agence de détectives Motus. Là, il n’y a que des mâles qui se croient fins limiers, mais que Ray-Loulou a plus tendance à qualifier de magouilleurs. Par ailleurs, il faut aussi s’occuper du cas du couple Espignol, dont l’épouse a reçu une lettre énigmatique. S’il y a un corbeau pour dénoncer le cocufiage, ça devrait être résolu sans trop de difficultés, Ray restant un professionnel. Les soucis de la baronne Schlésinger sont plus ardus à démêler. Car le maître-chanteur met sa nouvelle menace à exécution, et ce n’est sûrement pas son dernier crime s’il veut arriver à ses fins. L’épouse ouvrière de Paul détiendrait-elle les clés du mystère ?…

Frédéric Lenormand : Seules les femmes sont éternelles (Éditions de la Martinière, 2017)

Entre le rhum, la cassonade et le citron, il apprit que les intrus avaient usé d’une carte de police qui semblait en bonne et due forme pour autant qu’elle pouvait en juger (…) Une visite conduite en dehors de tout cadre légal avait autant de chances d’être l’œuvre de vrais policiers que de vrais bandits. Ray se demanda s’il n’avait pas risqué d’être la victime d’un règlement de comptes plutôt que d’un rapt au bénéfice de la commission des enrôlements.
L’autre visite du jour avait consisté en deux dames qui s’étaient présentées comme les héritières de Monsieur Trépinet, deux sœurs qu’il avait à Rouen, avaient-elles dit sans exhiber le moindre papier pour appuyer leurs prétentions, si bien que Ray se jugea décidément bien scrupuleux, il s’était compliqué la vie pour rien. Les dames de Rouen souhaitaient mettre sous clé en toute hâte les valeurs de leur frère par peur d’un pillage, puisque son identité avait été révélée par la presse à propos du "dramatique accident". Il fallait sauver la fortune familiale, les potirons et les navets étaient en grand péril.

Frédéric Lenormand est un romancier chevronné, auteur de multiples polars historiques. Il a redonné vie au Juge Ti, d’après le personnage créé par Robert van Gulik, et il a mis en scène Voltaire dans une autre série d’enquêtes. Sans compter plusieurs romans destinés à la jeunesse et quelques intriques se référant à l’Histoire. En la matière, c’est sans conteste un grand connaisseur. Cette fois, c’est dans les débuts de la Première Guerre Mondiale qu’il situe les décors de cette aventure. Un policier, estimant qu’il a mieux à faire que de combattre, se déguise en femme. Ainsi, il poursuit son activité d’enquêteur, sous un autre aspect. On le suit avec plaisir dans ses investigations, afin d’élucider certaines énigmes.

Il s’agit donc d’un fort sympathique roman d’enquête, doté d’une belle fluidité narrative. Une autre approche est également amusante. Au fil du récit, on notera des allusions à la culture populaire, à la tradition littéraire policière. L’Agence Barnett n’est pas inconnue des lecteurs de Maurice Leblanc, n’est-ce pas ? Encore que le prénom Cécily puisse rappeler le Chéri-Bibi de Gaston Leroux, d’ailleurs. L’adresse du bureau des détectives fera sourire les amis du patron de l’agence Fiat-Lux. On pourra décoder d’autres sous-entendus. Même le numéro de téléphone exigé par le héros ne manque pas d’à-propos. Bien que l’époque évoquée soit plus que sombre, cela n’interdit pas une part d’humour. Loulou Chandeleur est la bienvenue dans la galerie des détectives privés. On espère bientôt lire la suite de ses tribulations.

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 05:55

L’univers familial de Garry Lazare n’a jamais été un exemple d’équilibre. Âgé aujourd’hui d’une trentaine d’années, il a vécu sa prime enfance dans un coin perdu du Jura, avec sa mère et son frère Karl. Ils habitaient la cabane de leur papy, Bernard Lazare, à l’abri des forêts, à l’écart du village de La Meute. Le vieux a toujours été un misanthrope, asocial et raciste. Depuis plusieurs décennies, il crache sur le monde actuel qu’il voit telle une jungle insupportable. Quant aux paternels de Karl et Garry, personne ne s’est jamais posé trop de questions. Leur mère a fini par les emmener dans un quartier de banlieue, un des plus pourris de France. Karl s’est vite éloigné, ne donnant plus de nouvelles aux siens depuis longtemps. Leur mère est morte voilà environ dix ans, usée précocement par une existence instable. Garry a développé un business de dealer, sans s’exposer vraiment.

Quand le nommé Joe est devenu le caïd des trafics dans les quartiers où opérait Garry, ce dernier a traité d’égal à égal avec lui. Associé, conseiller, un rôle qui lui convenait, quelque peu dans l’ombre de Joe. Car ses activités généraient un maximum de fric, à blanchir. La situation semblait sous contrôle, ça aurait pu durer des années. Dans tous les milieux, surtout celui-là, on se fait bientôt des ennemis lorsqu’on est à la tête d’affaires florissantes. Pour débusquer les réseaux de drogue, les policiers des Stups ne négligent aucun renseignement. Passer entre les mailles du filet n’a pas été tellement difficile pour Garry, le moins repérable. Pourtant, posséder une puissante Subaru tout en subsistant officiellement d’aides sociales, il y avait des indices. Cette fois, il est prudent que Garry prenne le large, aille se mettre au vert. Pour ça, la montagne jurassienne, c’est l’idéal.

Garry ne voyage pas seul, Yannis l’accompagne. C’est un gamin de huit ans, le fils de Joe et de Marie. De la banlieue au Jura, un périple fatiguant pour un môme de cet âge. Quant aux décors, Yannis a l’impression de se retrouver au pays des loups et des monstres. Se planquer un temps tous les deux chez le papy, ça paraissait jouable à Garry. Certes, le caractère du vieil ermite ne s’est pas amélioré, d’autant moins quand il s’alcoolise. Mais il a conservé des jouets et vêtements d’enfants ayant servi à Garry et son frère. Ce qui va être utile, car Garry n’est guère équipé pour le gamin. La chaleur est intense, un orage approche, la tempête va déferler, et la route unique va être bloquée au niveau du village. Dans le même temps, un "chasseur" se rapproche. Il n’ignore rien de ce qui se passe dans les quartiers ces dernières heures. Il a une mission : récupérer le petit Yannis…

Jérémy Bouquin : Enfants de la Meute (Rouergue Noir, 2017)

Je me suis couché, dans le même lit que le gamin. Papy nous a laissé son plumard. Il n’a pas changé les draps. La couverture en laine gratte. Les draps sentent l’urine, la transpiration aigre. Yannis dort à points fermés. Il tête son pouce, il a son doudou pressé sous son thorax comme pour ne pas qu’on le lui fauche. Je me glisse dans les draps, je m’enroule, je tire sur un bout de traversin. Je m’endors facilement, je sombre dans un sommeil sans rêve […]
En pleine nuit, mon téléphone vibre. Un texto. Je me réveille, allongé à côté du petit endormi. Yannis bave sur ma veste qui lui sert d’oreiller. Au loin j’entends le vieux qui pionce. Il ronfle comme un sonneur. Je me redresse. L’écran scintille, un nom apparaît : Joe. Son numéro de portable, celui qu’on lui a refilé en taule. "Je sors demain, comme prévu". Joe… Mon boss, mon ami surtout.

Jérémy Bouquin est expert en romans nerveux. Narration cash et intrigue efficace, c’est ce qui lui réussit le mieux. On pourrait sûrement y déceler des notions nihilistes. Le ton est donné dès le départ, entre l’adulte sous tension et le gamin subissant les maladresses de celui-ci : “Personne dans le coin pour assister à cette scène mémorable d’un débile qui gueule après un pauvre môme.” On ne peut pas attendre davantage de tendresse de Garry, bien qu’il ne veuille aucun mal à l’enfant. Pas un brutal, juste un trentenaire qui a grandi dans une jungle urbaine. Où il y a intérêt à s’affirmer et à savoir choisir ses amis. D’où il faut savoir déguerpir assez tôt, parfois.

Au centre de cette aventure, priment les personnages – solitaires, et leurs parcours – chaotiques. Est-ce que l’on éprouvera pour eux de l’empathie ? Leurs souvenirs, amers ou pas, nous toucheront-ils ? Pas sûr, c’est une galerie de durs, voire de cyniques, que nous présente l’auteur. Excepté l’enfant, évidemment. D’un côté, des paysages bucoliques, qui rappellent que la nature peut aussi être très rude. De l’autre, les immeubles des cités de Seine-Saint-Denis, où des gangs de toutes origines sont prêts à se faire la guerre afin d’exploiter de fructueux trafics. Dans ces conditions, il est possible que la justice s’inscrive dans une logique très peu morale, finalement. Belle vivacité pour un polar percutant.

Jérémy Bouquin : Enfants de la Meute (Rouergue Noir, 2017)
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