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30 novembre 2017 4 30 /11 /novembre /2017 05:55

Ruth Galloway habite un cottage isolé en bordure du Saltmarsh, un marais maritime dans le comté de Norfolk, à deux cent kilomètres au nord-est de Londres. Célibataire vivant avec ses chats, elle n’a pour voisins qu’un couple généralement absent, et le gardien de la réserve ornithologique, David. Archéologue spécialisée dans la datation des ossements, Ruth enseigne à l’université de la région. Âgée de bientôt quarante ans, guère séduisante car un peu corpulente, elle a néanmoins vécu une histoire sentimentale avec le rouquin Peter, il y a quelques années. De son côté, l’inspecteur de police Harry Nelson est marié, père de deux filles. Il est beaucoup moins attaché à ce coin du Norfolk que Ruth. Si sa carrière de policier a connu des succès, Nelson ne peut pas effacer un de ses échecs.

Voilà dix ans disparaissait le petite Lucy Downey. Les parents de l’enfant n’en ont jamais voulu à Nelson de ne pas l’avoir retrouvée. Depuis, il reçoit ponctuellement des courriers du ravisseur de Lucy. Sans doute l’inconnu est-il cultivé, car ses textes font référence à des légendes, des croyances anciennes. En ce mois de novembre, des ossements ont été découverts dans le Saltmarsh. Pensant qu’il peut s’agir des restes de Lucy, Nelson fait la connaissance de Ruth, afin de dater ces os. En réalité, ils remontent à l’Âge du fer. Avec les sables mouvants et les traces de ce "henge", structure où se pratiquaient autrefois des sacrifices humains, Ruth imagine un rituel mortifère préhistorique dans le Saltmarsh. Ce n’est donc pas Lucy, mais l’affaire va rebondir un peu plus tard, à la fin décembre.

La petite Scarlet Henderson, quatre ans, a disparu alors qu’elle jouait dans le jardin de ses parents. Pour le policier Nelson, il existe fatalement un lien avec le cas Lucy. Ruth étudie les lettres anonymes qu’il a reçues. Après le Nouvel An, l’esquisse d’une piste se dessine. Michael Malone, quarante-deux ans, travaille lui aussi à l’université. Il est connu comme druide, sous le nom de Cathbad. Ruth se souvient quelque peu de lui, au temps où elle effectuait des fouilles dans le secteur du marais maritime avec d’autres archéologues. Ce Cathbad se veut non-conformiste, ne cachant pas son aversion pour la police. Il affirme ne rien savoir sur les disparues. Peu après, la chatte de Ruth est égorgée et placée sur le pas de sa porte. Nelson et elle ne peuvent que conclure à une menace visant Ruth.

Par le passé, Erik Anderssen enseigna l’archéologie en Grande-Bretagne, avant de repartir vivre avec son épouse dans son pays, la Norvège. Ruth fut une des étudiantes d’Erik, le Viking. Celui-ci n’est pas mécontent de revenir dans le Norfolk, où il participa aux fouilles dans le Saltmarsh avec Ruth et Peter. Pour sa part, Ruth trouve l’occasion de sympathiser avec la famille de la petite Scarlet Henderson. Les semaines passant, il y a de moins en moins de chances que l’enfant soit encore vivante. La marginalité du druide Cathbad le désigne comme le meilleur suspect pour la police. Quant à résoudre "l’affaire Lucy", Harry Nelson ne perd pas espoir…

Elly Griffiths : Les disparues du marais (Éd.Pocket, 2017)

Ruth prend le temps de réfléchir. Évidemment, elle a très envie d’accepter – elle est plus impliquée dans cette enquête qu’elle ne veut bien l’admettre. Elle a passé des heures à relire les lettres, à chercher des indices, des mots significatifs, n’importe quoi qui pourrait la conduire jusqu’à leur auteur. Bizarrement, elle se sent proche de Lucy, de Scarlet et de l’inconnue des temps anciens retrouvée dans le Saltmarsh, comme si elles étaient toutes les quatre intrinsèquement liées. De plus, Cathbad l’intrigue, et comme c’est elle qui a donné son nom à l’inspecteur, elle pense avoir une certaine responsabilité envers lui. En revanche, elle trouve assez insultant que Nelson l’imagine prête à tout laisser tomber au moindre coup de fil de sa part. Avant qu’il l’appelle, elle était occupée à préparer ses cours et à mettre à jour ses diapositives – le prochain semestre commence dans une semaine. Mais cela peut sans doute attendre quelques heures…

Si l’archéologie de terrain est au centre de cette histoire, c’est surtout le site en question qui importe. Car ces marais salés forment un paysage singulier. À la Préhistoire, ces lieux n’étaient pas immergés. Ils recelaient déjà toute une symbolique, tel un trait d’union entre la terre et la mer, entre la vie et la mort. On peut penser que s’y tenaient des cérémonies votives, sacrificielles. Comme dans certaines tourbières, bien qu’il s’agisse plutôt de rias. Dans ces prés salés marécageux, on est au cœur de la nature à l’état brut, au milieu des oiseaux marins en toute liberté et de la végétation des vasières. Un décor riche pour qui sait l’apprécier, s’approprier sa beauté sauvage, ce qui est le cas de Ruth Galloway.

C’est la première enquête réunissant l’archéologue Ruth et l’inspecteur Nelson, qui seront les héros d’une deuxième affaire dans “Le secret des orphelins”. L’intrigue avance au rythme des situations énigmatiques et des investigations, scientifiques et policières. Mais l’auteure laisse une large place à la vie personnelle du duo. Si Harry Nelson ne se montre pas toujours agréable, cela tient autant à son passé de flic qu’à une vie de couple dépassionnée. Si Ruth Galloway est une universitaire reconnue, son vécu privé a été moins brillant. Elle garde la nostalgie de l’époque où elle effectuait des fouilles en équipe, et "intériorise" ses sentiments. Tous deux constituent un duo improbable, c’est bien pour ça que leurs tribulations séduisent.

Mystérieuses disparitions de fillettes, références aux croyances d’autrefois, paysage inhabituel, narration souple, autant d’éléments contribuant à rendre passionnant ce roman d’Elly Griffiths. Désormais disponible en format poche.

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28 novembre 2017 2 28 /11 /novembre /2017 05:55

À l’école maternelle des Pinsons, la jeune Mylène Gilmont n’est pas la plus expérimentée des institutrices. Âgée de vingt-six ans, elle n’attire que modérément la sympathie. Elle préfère ne pas dire qu’elle est insulino-dépendante, pour ne rien compliquer. Ce vendredi, une sortie scolaire est programmée. Les animations se passent plutôt bien. Mais dans le groupe dont est responsable Mylène, la petite Emma se montre exagérément grincheuse. Si elle ne cède pas vraiment aux caprices de cette enfant de cinq ans, l’institutrice ne se sent guère soutenue par ses collègues. À la fin de la journée, avant le retour, Emma a disparu. Mylène la cherche dans la forêt d’à côté. Tombée dans un trou, la fillette est bloquée dans une galerie. L’institutrice finit par y être prisonnière elle-même, perdant tout contact avec l’extérieur. Elle parvient à extirper Emma, mais reste seule dans la galerie.

Emma est la fille de Camille Verdier, trente-et-un ans, et de Patrick Verdier, professeur en faculté. Ce dernier est un homme strict, au caractère quelque peu ombrageux. Le couple semble sans histoire. Indépendante sur le plan professionnel, Camille a un secret. Depuis plusieurs semaines, elle est devenue l’amante d’Étienne. Cuisinier dans une brasserie, plus âgé qu’elle, il possède une prestance qui a séduit la jeune femme. Camille évite d’analyser cette passion amoureuse, même si Étienne s’avère plus envahissant qu’il ne faudrait, par rapport à sa vie familiale. Quand Emma disparaît lors de la sortie scolaire, ses parents en sont vite avertis et se rendent sur les lieux. Heureusement, la petite est bientôt retrouvée. Malgré tout, Patrick Verdier se montre furieux, vindicatif. Sur place, le capitaine de police Dupuis s’aperçoit qu’Emma a forcément été en contact avec Mylène il y a peu de temps.

Toutefois, l’enfant n’aide pas du tout les enquêteurs. “Je sais pas”, répond-elle quand il est question de Mylène. Impossible de définir si la disparition de l’institutrice est volontaire ou non. Les témoignages des autres enseignants sont assez accusateurs envers elle, oubliant qu’Emma est une peste. Après être rentrés chez eux, Camille voudrait échanger seule avec sa fille, mais la présence de Patrick pose problème. Et peut-être Emma est-elle effectivement en état de choc ? Le père de Mylène a été joint par la police. Diabétique lui aussi, il mesure le danger si sa fille est en manque d’insuline. Pourtant, ce n’est pas après la tombée de la nuit qu’il peut espérer la retrouver dans la forêt, si elle s’y trouve. Dupuis apprend que le père de Mylène a un casier judiciaire chargé, même si les faits remontent à longtemps. Ça ne le rend pas suspect, mais ça ne clarifie rien non plus.

Le lendemain samedi, la tension monte chez les Verdier. Pour Camille, il n’est pas simple d’amadouer Emma, tandis que son mari est plus ferme que jamais. Le père de Mylène n’est pas de ceux qui font confiance à la police. Dupuis ménage peut-être trop les Verdier, maîtrisant mal l’enquête. Quant à Mylène, il faudrait un miracle pour la sauver…

Barbara Abel : Je sais pas (Éd.Pocket, 2017)

L’institutrice peine à calmer son ressentiment. Pendant quelques minutes, elle trépigne sur place, empoigne des feuilles de fougère qu’elle déchiquette avec rage, expulse un chapelet de plaintes rauques chargées de haine et d’aversion. Puis, haletante et accablée, elle tente de reprendre possession de ses moyens. Refoule un dernier sanglot de fureur. Se ressaisit à gestes maladroits, lisse sa jupe, remet son chemisier en place, rattache quelques mèches rebelles.
Ça suffit comme ça. Elle retourne au car. De toutes façons, c’est peine perdue. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Si la gamine reste introuvable, c’est aux autorités compétentes de la localiser. Qu’importe ce que dira cet imbécile de Danzig, elle n’est ni à ses ordres, ni à ceux de qui que ce soit ici. Autour d’elle, la végétation bruisse dans un frisson menaçant. En levant la tête, Mylène constate la présence de nuages gris qui envahissent peu à peu le ciel. Le temps se gâte.

Le thème des disparitions de personnes est souvent exploité dans la littérature policière, sans doute parce qu’il se rapproche de la réalité. Accident, enlèvement, suicide, mauvais concours de circonstances ou même acte volontaire, rien ne doit être exclu dans ce type d’affaires. Mais l’excellente Barbara Abel ne confond pas la fiction avec les faits divers. Ce n’est pas un roman d’enquête qu’elle nous propose. C’est un habile amalgame entre le suspense, l’action et la psychologie. À l’inverse de ces auteurs qui alourdissent le récit avec des considérations obscures sur le cheminement psychologique des protagonistes, Barbara Abel illustre cet aspect de façon finement nuancée. Par exemple, si le couple Verdier couve une crise, on en perçoit les raisons profondes grâce certains détails.

On comprend rapidement qu’ici, personne n’est innocent. Même pas la petite Emma, qui n’a pas un profil de "victime". S’ils sont sûrement compétents, les enseignants ne font guère preuve de solidarité vis-à-vis de Mylène, leur collègue. Afficher une supériorité de façon mordante, ce n’est pas véritablement une preuve d’intelligence chez l’universitaire Patrick. Quant à Camille, elle est empêtrée dans une situation très complexe, surtout au niveau des sentiments qu’elle éprouve. De son côté, le père de Mylène se sent isolé face à la disparition de sa fille. Par son écriture raffinée, Barbara Abel dessine des portraits tels des fusains où l’emportent les teintes grises frisant parfois le noir. Délicieuses intrigues, énigmatiques et animées, dans lesquelles on se sent entraînés, car c’est avec maestria qu’elles sont concoctées par cette talentueuse romancière.

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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 05:55

Jean a quarante-cinq ans. Il a épousé Liz voilà une douzaine d’années. Ils ont deux enfants : Lucie, la fille de sa femme, et Clément, huit ans. Dans son village, Jean restaure des maisons afin de les louer ensuite. Son ami Bernard, maçon et musicien, participe aux chantiers avec Jean. Bernard est marié à Sophie, une enseignante. C’est généralement le Révérend qui a trouvé de nouveaux locataires pour les maisons rénovées de Jean. Lorrain sexagénaire, René Schirer a créé une association, les Jardins de Vie, rassemblant des gens dont l’existence a été jusqu’alors marquée par de lourdes épreuves. Si les prières font partie de leurs rites, le Révérend n’impose aucun dogme religieux. Bernard semble se sentir assez proche de ce groupe, leur rendant parfois des services annexes.

Un jour d’orage, Liz disparaît soudainement, sans explication. On retrouve son véhicule bloqué sur un gué, ce qui suppose une noyade de la jeune femme. On peut imaginer aussi bien un accident qu’un suicide, mais le corps n’est pas immédiatement repéré. Un certain Romero mène une enquête parallèle à celle de la gendarmerie, en collaboration. C’est un spécialiste des disparitions mal explicables. Il a relevé une anomalie concernant un des abonnements téléphoniques de Liz. Une question à laquelle Jean s’avoue incapable de répondre, son épouse se chargeant de tout l’administratif. Bernard suggère qu’une vie de couple trop routinière a pu rendre Liz dépressive. Fouillant chez lui, Jean trouve une piste : un nommé Markus vivant en Belgique qui a pu être un proche de Liz.

Peu après, il entre en contact avec l’assistante de ce Markus Berk. Cet homme riche serait moribond, mais il sera possible à Jean de le rencontrer en Belgique. Jean s’aperçoit qu’il connaît finalement très mal ses locataires, hormis le Révérend. Quand il approche leur "communauté", il réalise que son épouse était vraiment appréciée de ces personnes. Liz faisait preuve d’empathie et d’une écoute gratifiante pour eux, qui ont un passé difficile. Ce n’était pas la Foi, mais la bonté et l’équilibre de Liz qui fascinait. Y compris Bernard, il le reconnaît. Jean n’a jamais perçu cette facette, peut-être un peu secrète, de sa femme. Tandis que la vie normale reprend lentement pour Jean et ses enfants, le comportement de Lucie l’inquiète. Il y a plus de détermination que de traumatisme en elle.

À l’heure du rendez-vous en Belgique, l’assistante de Markus Berk donne quantité de précisions à Jean sur beaucoup d’éléments qu’il ignorait totalement. En particulier, sur le passé professionnel et personnel de Liz, sur ses liens avec Markus. S’il y a une fortune à la clé, ce n’est pas l’aspect le plus important dans ces mystères. Que l’on retrouve bientôt Liz vivante ou morte, il restera de multiples points à éclaircir…

Éric Maneval : Inflammation (Éd.10-18, 2017)

— Je ne dois pas chercher à comprendre, alors ? C’est ce que tu es en train de me dire ? Je dois faire confiance aux autres ?
— Reste rationnel, je te demande seulement ça. Tu peux mener ton enquête, naturellement, et je t’aiderai s’il le faut, tu le sais, mais là tu es dans le deuil. Enfin, ce n’est même pas un deuil, puisqu’on ne sait pas… Tu es dans je ne sais quoi. Un truc instable, mouvant, avec des émotions qui t’assaillent de tous les côtés et qui se percutent sans cesse. Tu es dans les limbes, Jean. C’est ce que je crois. Tu vois, c’est un peu comme la guitare : si tu n’as pas la partition, sur quoi tu vas improviser ? Il n’y a que les grands pour improviser sur rien du tout. Jean, il n’y a que les faits, la raison, la logique, la partition. Reste là-dedans.

Afin de ne point trop déflorer les méandres de l’intrigue, soulignons juste qu’elle flirte avec l’ésotérisme et qu’elle évoque des effets médicaux. Un personnage principal mal préparé à des circonstances exceptionnelles ou anormales, c’est classique dans le roman à suspense. Ici, il faut imaginer la différence absolue entre le mode de vie de Jean et le reste, ce qu’il découvre. Pour lui, le contexte est ordinaire et paisible, ce qui est le cas de la population habitant un coin tranquille de nos régions. Une sorte de déséquilibre s’est insidieusement installé autour de lui, tel un engrenage invisible ou une force nuisible. Au lieu de réponses cartésiennes peut-être incernables, Jean devrait s’efforcer d’échapper à cette emprise.

Disponibles en format poche chez 10-18, les romans d’Éric Maneval Retour à la nuit et “Inflammation ont tous deux été publiés aux Éd.La Manufacture de Livres. Retour à la nuit a reçu le prix du polar lycéen d’Aubusson en 2011, et a été finaliste du prix Sud Ouest/Lire en Poche du festival de Gradignan 2017. Par ailleurs, il a publié Rennes-le-Château Tome Sang” aux Éd.Terre de Brume. Certes, dans Inflammationl’ambiance est énigmatique. Pourtant, Éric Maneval ne cherche pas à créer la confusion par un récit trop tortueux. Au contraire, la narration est aussi limpide que possible. Sans doute est-ce cette tonalité sans tricherie que l’on apprécie, une manière "réglo" de présenter les faits. Ce qui n’empêche pas une toile de fond sombre et déstabilisante. Un très bon suspense.

Disponible chez 10-18 dès le 7 décembre 2017 —

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24 novembre 2017 5 24 /11 /novembre /2017 05:55

Âgé de cinquante-cinq ans, Étienne Barzac est policier à l’IGPN, à Paris. Sans états d’âme, il a fait tomber certains grands flics corrompus. D’autres, tel le capitaine Mauer, échappent encore à son tableau de chasse. Côté privé, il fait l’impasse sur le cancer terminal de son ex-épouse Livia, faute d’avoir la moindre solution. Étienne Barzac est assisté par la lieutenant Salima Belloumi, âgée d’une trentaine d’années. Elle n’éprouve pas un grand respect pour son supérieur. Salima est mariée à Marc, qui s’est converti depuis quelques temps à un Islam de plus en plus radical. Comme la jeune femme refuse de se voir imposer les principes rigoristes de cette religion, son mari la frappe très régulièrement. Salima s’efforce de ne pas montrer qu’elle, policière, est une femme battue.

Le capitaine Pierre Luchaire a été retrouvé assassiné dans un abattoir d’Île-de-France. Il faisait partie de la DDIPP, chargée du contrôle sanitaire des produits alimentaires, service moins glorieux que ceux traquant la criminalité. Consultant son épais dossier, Étienne Barzac s’aperçoit que Luchaire a été impliqué dans de sérieuses altercations, depuis plusieurs années. Bagarres autour de la fermeture d’un abattoir, agression d’un activiste anti-consommation de viandes, incident chez un éleveur sarthois de poulets, affaires qui ne paraissent sans doute pas gravissimes. Mais Luchaire semblait sortir de sa fonction. On note dans ces dossiers le nom de Gwenaëlle Martin, vingt-cinq ans environ, militante de l’association "La mort est dans le pré". Ceux-ci s’opposent à l’agro-bizness.

Tandis que les problèmes privés des deux policiers empirent, Barzac et Salima Belloumi se rendent en Bretagne. Ils espèrent des éclaircissements de la part des gendarmes et des syndicalistes concernant le rôle de Luchaire, mais les pistes locales resteront vaines. Un élément nouveau, toutefois : Damien Ganz a été assassiné chez lui à Rennes, l’exécuteur bousculant Barzac pour s’enfuir. La victime est cet activiste que chahuta Luchaire, partisan de théories sur les droits des animaux à viandes, végétarien forcené et combattant toute élimination de bétail en abattoir. Pour lui, les associations comme L214 ou même "La mort est dans le pré" son trop timorées. Miguel Ibanez, un proche de Damien Ganz, est récemment mort de façon très suspecte, ne suscitant qu’une vague enquête.

De retour à Paris, Barzac comprend que sa hiérarchie préfère une version simplifiée : le capitaine Luchaire, flic en perdition, a été victime d’une guéguerre entre branquignols de mouvements associatifs nébuleux. Peu de chances que Barzac puisse interroger René-Jacques Dumond, un des plus hauts responsables de l’agro-alimentaire ; ni qu’il situe le nommé Personne, au service de Dumond. Pourtant, il faudrait s’intéresser également au parcours de Gwenaëlle Martin. Elle fut rapidement séduite par Damien Ganz, et par ses théories contre la consommation de viande…

Frédéric Paulin : La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de Livres, 2017)

Sa cage thoracique se resserre et son cœur bat à tout rompre, deux mouvements antinomiques qui l’empêchent de bouger. Il ne connaît pas beaucoup de flics capables de garder leur sang-froid lorsque ça tire. Il a cette idée incongrue dans la situation que l’unique flic qu’il croit capable de rester calme quand ça canarde, c’est ce salopard de Mauer. Un pourri de son espèce est le seul à ne pas faire dans son froc quand les balles sifflent.
La porte s’ouvre en grand. Il tente de lever son arme vers la silhouette qui déboule sur lui à une vitesse hallucinante. Mais la silhouette est plus rapide, elle lui envoie un coup de canon de son flingue – un automatique de couleur argentée – sur la tempe. Barzac voit un feu d’artifice exploser devant ses yeux. Il réussit à s’accrocher au manteau de l’homme…

Depuis quelques années, se sont développés des groupuscules agissant au nom du bien-être animal. Certains obtiennent gain de cause, en interdisant par exemple que les cirques montrent des spectacles avec des animaux dressés — c’est ainsi que disparaîtra l’esprit même du cirque. D’autres associations alertent sur les pratiques de quelques abattoirs, non-conformes aux règles sanitaires, et sur la maltraitance du bétail avant d’être abattu. Et puis, il y a les jusqu’au-boutistes d’un combat soi-disant en faveur de la protection des animaux à viandes. Leurs actions sont supposées pacifiques, s’attaquant au système qui exploite la consommation. Toutefois, des mésententes se produisent sûrement entre ces activistes, comme dans tout groupe, leurs idéaux rebelles étant de divers niveaux.

Il y a fort à parier que l’industrie agro-alimentaire s’inquiète peu de ces mouvements dont la représentativité reste ultra-marginale. On fermera un abattoir incriminé ? Tant pis ou tant mieux, car il y a trop d’unités de production, trop d’usines à remettre aux normes. On reclassera les ouvriers ou on les fera patienter jusqu’à la retraite, voilà tout. Le cynisme est de règle dans ce secteur, l’actualité nous l’a prouvé maintes fois. Il s’agit d’un "modèle économique" qui ne changera pas de sitôt, écrasant toujours les productions alternatives. C’est entre cette industrie et ses opposants que se place la toile de fond de cette histoire.

L’auteur n’oublie pas que les enquêteurs sont aussi des êtres humains, dans leur époque avec ses dysfonctionnements, en proie à des problèmes personnels. Même si un policier ne lâche pas vite prise dans une affaire, son vécu privé l’accompagne au quotidien. On suit ici les investigations du duo de flics, jusqu’à un point précis. Puis, la narration opère un retour sur le déroulement des faits, et sur les protagonistes. Il n’y a pas strictement de leçons à tirer, du genre "s’engager ou pas". C’est plutôt un constat, une illustration d’un sujet de société actuel. Dans la bonne tradition du roman noir…

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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 05:55

Killarney est une petite ville au sud-ouest de l’Irlande. Comme chaque été, elle reçoit un grand nombre de touristes, surtout en ce week-end ensoleillé. Certains vont s’offrir une balade en calèche, conduite par un "jarvey". Par exemple, ils peuvent s’adresser à Bernard Dunphy, qui a presque trente ans et vivote de ce métier. Avec sa vieille jument Ninny et son éternel manteau noir, ce "jarvey" fait couleur locale. Bernard est plus causant qu’il ne l’a été pendant très longtemps. Il est le fils de John Dunphy, qui s’est noyé quand il était encore gamin, et de Brigid. Sa mère l’a toujours choyé, car c’était un enfant différent. Un peu simplet ou juste exagérément renfermé, souffrant d’un syndrome particulier ou plutôt sans envie de tant communiquer avec les autres ? Bernard vit dans son monde à lui.

S’il s’est amélioré depuis quelques années, c’est grâce à la musique. De son père John, il a hérité la passion du blues, et de la collection de disques paternelle. Il connaît tout sur le sujet, admire les Américains qui ont développé ce style musical. Il compose lui-même des chansons, à la manière du blues. Sans doute pas pour faire carrière, mais il adresse des cassettes de ses créations à Marian Yates, une des plus jolies jeunes femmes de Killarney. Il en est amoureux, de façon évidemment platonique. Malgré son léger handicap, Marian n’a rien à craindre de lui. Même si Bernard ne l’attire pas du tout, elle est tolérante envers lui. Ce qui n’est pas le cas de Cathy et Mags, les amies de Marian, célibataires et quasi-trentenaires elles aussi. Pourtant, ces péronnelles ne sont pas exemplaires, non plus.

Bernard subit encore les insultes et les brimades de quelques imbéciles du cru. Il a même été sévèrement cogné par Jim, le cousin de Marian, et sa bande d’alcoolisés. Depuis leur enfance, Bernard compte néanmoins un ami, Jack Moriarty. En fait, ce dernier supporte le "jarvey", mais ils sont d’une nature totalement opposée. Jack est un séducteur, un sportif, un macho égoïste. Il a tout pour plaire à des filles comme Mags ou Cathy. Cette dernière est sexuellement accro, soumise aux désirs dominateurs de Jack, mais cache la situation à ses copines. Leurs pulsions pourraient d’ailleurs mal tourner. Car, même dans cette région d’Irlande, existent des adeptes du "dogging". Ces voyeurs pervers regardant, en extérieur, des couples faisant l’amour, Jack les détestent plus que tout.

Il arrive que Bernard, depuis qu’il est plus ouvert, sympathise avec la clientèle. Surtout si on le laisse évoquer sa passion du blues. C’est le cas de Laura, une jeune touriste venue du Texas. Elle ne trouve pas contradictoire qu’un Irlandais adore cette musique. Étonnant au pays du bodhrán, de l’accordéon et du violon, mais Laura admet que ça peut sembler exotique à un homme pas tellement ordinaire tel que Bernard. Le dimanche soir, c’est rendez-vous au pub pour les trentenaires de Killarney. Linda et Mike animent le spectacle, la fête se doit d’être arrosée. Cette fois, Bernard y aura-t-il sa place, comme les autres ?…

Colin O’Sullivan : Killarney blues (Éd.Rivages, 2017) – Coup de cœur –

Bernard ne ment pas. Il l’adore. Il est fier quand [Killarney] grouille de monde en été. On dit qu’il y a moins de touristes, mais ils disent toujours ça, ils minimisent toujours. La ville est plutôt animée. Il aime voir les étrangers errer dans ‘ses’ rues, entrer dans les magasins qu’il connaît, respirer son air. Il adore les entendre chanter les louanges des montagnes quand ils passent devant, ou raconter à quel point ils ont aimé s’asseoir près de la cascade de Torc, apprécié la vue depuis Aghadoe, combien ils on adoré les cerfs imperturbables qu’ils ont vus au terrain de golf, leurs yeux doux, leurs flancs délicatement tachés de blanc. Ça lui hérisse les poils de la nuque. Cette fierté. Ce cœur qui gonfle. Il aime vraiment sa ville. Absolument. Il ira sans doute un jour à Chicago, ou à La Nouvelle Orléans pour Mardi gras, peut-être qu’il ira même voir B.B.King jouer en concert avant que ce grand homme ne s’éteigne, mais il reviendra toujours.

Les chansons de blues expriment la douleur, les facettes sombres de la vie, le mal-être qui peut aller jusqu’à l’autodestruction. Avoir le sentiment d’être né sous une mauvaise étoile, que les ennuis sont l’essence du quotidien, que la dépression ira de mal en pis… Le blues, c’est la voix du solitaire, de l’exclu, de l’incompris, du mal-aimé. Des gémissements, des plaintes, la folie guette peut-être, l’avenir est mort. C’est le vagabond qui ne va plus nulle part, c’est l’amoureux délaissé par sa belle, c’est la malchance ou la fatalité. Parfois, une lueur incertaine redonne un peu de force au pauvre bougre. Mais, au final, son destin n’est pas de rencontrer le bonheur. "Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots" écrivait déjà Alfred de Musset.

S’il aime la tonalité du blues, Bernard Dunphy n’est ni dépressif, ni désespéré. Son regard sur le monde n’implique pas qu’il se sente concerné par la complexité des caractères et des rapports humains. Il compose des chansons pour une jeune femme dont il sait qu’elle ne s’intéressera jamais à ses sentiments ; que son "ami" Jack soit un type prétentieux et violent, ça n’est pas l’image qu’il veut avoir de lui ; le métier de "jarvey" avec une jument à bout de souffle est plus que précaire… Tout cela, Bernard l’a enfoui dans un recoin de sa tête. C’est vrai aussi pour ce qui touche à son défunt père. Sa mère veillant sur lui, il se réfugie dans ‘sa’ musique, c’est plus simple et plus vibrant à la fois.

Le pays du blues, c’est l’Amérique. Rien n’empêche Bernard de l’idéaliser. Mais quand on vit dans un décor naturel magnifique, à son propre rythme, entouré de natifs comme soi-même, pas la peine d’aller chercher ailleurs l’aventure. Cette histoire conte l’attachement à la terre d’Irlande, autant qu’une passion pour un genre musical, et l’évolution mentale de Bernard. Que l’aspect criminel ne soit pas essentiel, ça n’a aucune importance. Si des scènes s’avèrent plus agressives, Colin O’Sullivan a surtout écrit un roman d’une belle finesse, empreint d’humanisme. Peut-être quelquefois, y a-t-il quand même un brin d’espoir dans le blues ?

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20 novembre 2017 1 20 /11 /novembre /2017 05:55

Quadragénaire, Isabelle Mayet est capitaine de police à la brigade criminelle de Nantes. Elle a un compagnon, Jérôme, mais pas encore d’enfant. Isabelle est secondée par Hugo Esservia, spécialiste informatique, et une équipe d’enquêteurs. Une nouvelle commissaire vient d’être nommée ici. C’est le premier poste de Ludivine Rouhand, âgée de vingt-six ans. Son manque d’expérience inquiète un peu Isabelle. Les policiers sont alertés sur le cas d’un double décès suspect. Les jumeaux Audric et Jules Pelland étaient codirigeants de la société AI Climate, une start-up en informatique. Ils étaient munis d’un stimulateur cardiaque chacun, souffrant tous deux de la même déficience. Ces appareils ont cessé de fonctionner simultanément, provoquant leur décès. Ce n’est pas une coïncidence.

Selon l’entreprise Epiotronic diffusant ces stimulateurs, il n’y a pas eu de précédent, ni aucune anomalie justifiant cet arrêt des appareils. Isabelle et son équipe envisagent sans tarder un piratage du système connecté aux stimulateurs. Parmi les hackers locaux, la tentative de fuite de Yannick Jadas indique qu’il a été complice de l’affaire. S’agissant à n’en pas douter d’une cyberattaque, il est à craindre qu’un virus – encore actif dans les stimulateurs cardiaques des victimes – ait infecté le système de connections. Le problème pourrait s’étendre bien au-delà du réseau internet en question. Le second suspect est un étudiant, qui fut stagiaire à la société Epiotronic. Il était parfaitement compétent pour copier en toute discrétion les données d’exploitation du système. Il est bientôt arrêté.

Toutefois, ces deux hackers n’ont été que des exécutants, aussi habiles soient-ils. Le vrai "cerveau" va se manifester en bloquant le fonctionnement des ordinateurs de la police de Nantes. Grâce à un autre complice, il va même en détruire. En utilisant cette forme de chantage, il exige que l’enquête sur la mort des jumeaux Pelland soit abandonnée. Tout ce que les policiers obtiennent de l’étudiant arrêté, c’est le pseudonyme du commanditaire : M4STER SHARK. Isabelle et son équipe se mobilisent plus que jamais, avec l’aide de la DGSI. Comme ils l’avaient compris, il existait une complicité interne au sein de la police, le pirate informatique faisant pression sur ce collègue. Dans l’ombre, le responsable de ces attaques a mis au point un programme informatique très sophistiqué. La police ne trouve que l’ancienne adresse de celui-ci, qui ne se laissera pas prendre sans résister…

Sylvain Forge : Tension extrême (Éd.Fayard, 2017) – Prix du Quai des Orfèvres 2018

Les explications que son collègue avait livrées dans sa dernière audition étaient précises : "Une boîte aux lettres mortes" planquée dans un ancien manomètre, une machine couleur ocre avec une cuve, dans la salle principale. La clé se trouvait derrière "le cadran qui n’avait plus d’aiguille".
Elle s’arrêta à la lisière d’une pièce immense. Au-dessus, la grande verrière était brisée et des éclats parsemaient le sol. Le faisceau de sa lampe les faisaient scintiller. Isabelle s’engagea dans la salle, des tessons de verre crissèrent sous ses pas. ‘Qu’est-ce que tu cherches exactement ?’ Elle l’ignorait. La machine était là avec ses compteurs, enveloppée dans un linceul de poussière. Elle pensa avoir trouvé la fameuse cachette. Sa torche en explorait tous les détails, ses mains gantées fouillaient à l’intérieur. Rien. Elle allait ressortir quand ses yeux tombèrent sur un étrange symbole dessiné à la bombe…

Notre début de 21e siècle est placé sous le signe des connections informatiques. Même si nous n’avons pas acquis le dernier modèle de smartphone ou le must des ordinateurs, on en est partiellement tributaire, fut-ce pour un simple téléphone portable. Notre Wi-Fi est sécurisée, nos anti-virus sont actifs, mais il est probable que nous soyons moins protégés qu’on ne le croit. De savants algorithmes nous pistent dans la navigation sur internet, nul ne l’ignore. Tous nos appareils sont vulnérables, quelles que soient nos précautions.

Quant à la cybercriminalité, elle est multiforme, omniprésente sur les réseaux, si l’on en croit les experts en la matière. On pense au Darknet, qui permettrait certains "échanges" illégaux, de la vente d’armes aux opérations terroristes, entre autres. Mais un hacker quelque peu doué semble déjà en mesure de créer des systèmes presque indécelables. Jusqu’où peut-on exploiter les ressources de l’envahissante Intelligence Artificielle ? Entre commandes vocales et codages inextricables, pour ceux qui maîtrisent la chose, il paraît facile de lancer des opérations malfaisantes. Au niveau international, les autorités de chaque pays ne sont pas sans réagir, mais fatalement avec un temps de retard.

Les failles technologiques de l’informatique, tel est le contexte de ce roman, récompensé par le Prix du Quai des Orfèvres 2018. Néanmoins, la dimension humaine reste essentielle dans cette intrigue. À travers le personnage de l’enquêtrice principale, Isabelle, dont la vie personnelle est évoquée, mais aussi dans les motivations du criminel. Comme dans toute enquête, on finira par connaître les raisons profondes des coupables. Romancier confirmé, ayant par ailleurs cinq titres à son actif, Sylvain Forge n’oublie pas que le flic solitaire est un mythe, les policiers travaillant en équipe. Il a construit une histoire solide dotée d’une narration fluide, sur un thème complètement actuel.

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 05:55

Les Éditions 10-18 proposent de redécouvrir une célèbre détective, Maud Silver, dans un recueil rassemblant ses trois premières enquêtes, de Patricia Wentworth (1878-1961). Coup d’œil sur “Le Masque gris”, où Miss Silver apparaît pour la première fois…

Suite à l’annulation de son mariage avec sa fiancée Margaret Langton, Charles Moray partit faire le tour du monde pendant quatre ans. En cette fin des années 1920, il est de retour à Londres. À sa grande surprise, il découvre qu’une réunion secrète se tient dans sa propre maison. Ces comploteurs sont dirigés par un homme mystérieux, le Masque Gris. Charles les a observés sans se montrer. Il avertirait la police si, parmi les conspirateurs, ne figurait son ex-fiancée Margaret. Le gardien de la demeure, Lattery, est incapable de donner une explication à Charles. Plus tard, par son ami Archie Millar, joyeux dilettante, il va apprendre que ces obscures manigances visent certainement une jeune fille, héritière d’une grosse fortune.

Âgée de dix-huit ans, vivant jusqu’alors en Suisse, la blonde Margot Standing revient à Londres après le décès de son riche père. Edward Standing s’est noyé en Méditerranée, en chutant de son yacht du côté de Majorque. Pour sa fille, il semble logique d’hériter de l’argent paternel, mais il se présente des complications. Car tout n’est pas clair dans la filiation, un flou entretenu de longue date par le défunt millionnaire. Faute de testament et de certificats, c’est au navrant neveu Egbert Standing que reviendrait l’héritage. D’autant que ce dernier produit une lettre de son oncle évoquant “la naissance irrégulière” de Margot Standing. De son côté, Charles Moray espère renouer avec Margaret Langton, qui ne paraît pas mariée, mais elle reste un peu distante.

Sur le conseil de l’ami Archie, Charles s’adresse à une détective privée afin d’obtenir des infos sur les individus s’étant réunis chez lui. Il faut bien qu’il fasse confiance à cette Maud Silver. Peut-être plus perspicace qu’elle ne semble, cette dame d’âge mur est une vieille fille qui reçoit sa clientèle en tricotant. C’est dans un simple cahier qu’elle note tous les éléments relatifs à l’enquête en cours, ses renseignements étant toujours fiables. Margot Standing a réalisé que son cousin Egbert lui voulait du mal. Aussi disparaît-elle, optant pour une fausse identité : Esther Brandon, un nom qui a peut-être rapport avec sa mère qu’elle n’a pas connue. Mal préparée à cette fuite, la jeune fille est bientôt retrouvée dans la rue, plutôt égarée, par Charles et Margaret.

Tandis que Margot Standing est hébergée chez Margaret, qui refuse d’avouer à son ex-fiancé son rôle dans la bande du Masque Gris, Charles suit les pistes envisagées par Miss Silver. Jaffrays, homme de confiance du défunt Edward Standing, et William Cole, employé au service du milliardaire, figurent en tête de liste. Pendant ce temps, Archie Millar fait la connaissance de Margot, chacun d’eux n’étant pas insensible à l’autre. Si elle ignore qui il est exactement, le Masque Gris est un puissant malfaiteur auquel Maud Silver a été confrontée plusieurs fois ces dernières années… 

Patricia Wentworth : Les premières enquêtes de Miss Silver (Éd.10-18, 2017)

Ils atteignirent bientôt Knightbridge, il faisait de nouveau sombre, les phares des voitures étaient à peine visibles et les bruits du trafic leur arrivaient étouffés par le brouillard. Avant de s’engager sur la chaussée, Charles s’arrêta un instant, mais Margaret n’hésita pas et continua de marcher droit devant elle. Aussi, quand le jeune homme voulut poursuivre sa route, il ne la revit plus : elle avait été happée par le brouillard.
Il se précipitait à sa recherche quand il entendit une voix rauque hurler : "Faites donc attention !" Au même instant, une voiture lui heurta violemment l’épaule avec son rétroviseur et ce fut avec un réel soulagement qu’il atteignit le terre-plein central […] Charles se demandait où il avait déjà vu ce costume bleu et ce cache-nez, lorsqu’une pensée traversa son cerveau comme un éclair : c’était dans le cabinet noir de Thorney Lane le soir où, dissimulé, il avait assisté, plein de curiosité et de colère, à l’étrange complot criminel ! Cet homme était le numéro 40, le gardien sourd qui ouvrait la porte aux visiteurs du Masque Gris.

Outre “Le Masque gris”, paru en 1928, ce recueil présente aussi “L’affaire est close” (1937) et “Le chemin de la falaise” (1939). Ces trois premières enquêtes de Maud Silver, détective imaginée avant Miss Marple d’Agatha Christie, baignent dans l’ambiance britannique de leur époque. Il faut souligner que l’écriture ne manque pas de style, avec des descriptions soignées et des dialogues qui font mouche. Même si les traducteurs d’autrefois avaient leurs mérites, ces romans bénéficient de traductions récentes, dans un langage plus souple et actuel. Ce qui met le texte en valeur, à l’évidence. Par sa méthode personnelle de travail, l’auteure innovait encore en présentant des chapitres courts, offrant un bon tempo au récit. Ce qui compense le fait que Maud Silver soit une dame paisible, résolvant les mystères sans trop quitter son confortable fauteuil. Des romans délicieusement énigmatiques, teintés d’un brin de romance, qui se lisent toujours avec grand plaisir.

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16 novembre 2017 4 16 /11 /novembre /2017 05:55

Toujours à l’affût d’infos sur les dysfonctionnements de notre époque, Léo Tanguy est un cyber-journaliste qui sillonne en priorité l’Ouest de la France. C’est ainsi que ce grand rouquin alimente son site internet, suivi par de nombreux abonnés. Cette fois, il se dirige vers la baie de Saint-Efflam, sur la côte nord de la Bretagne. Marc, un ami artiste peintre, y a été retrouvé mort. Certes, les paysages maritimes étaient le sujet préféré de Marc. Mais c’est dans une petite crique où croupissent de puantes algues vertes nocives, un cul-de-sac fangeux que le corps a été découvert. Émanations létales de gaz, ou résultat de la vie effectivement dissolue de Marc ? C’est Louise, l’ancienne compagne du défunt, qui a alerté Léo Tanguy. Toutefois, le journaliste ne peut pas lui accorder pleine confiance, car il n’ignore pas ses rancœurs envers Marc, à cause de la nouvelle copine de celui-ci, Janny.

Les enquêteurs tiennent un suspect, Alain. Il s’agit d’un militant écologiste "ultra". Même si Marc était aussi défenseur de l’environnement, ils avaient de nets désaccords. Une dose de violence pour dénoncer des situations néfastes à la nature, c’est discutable. D’ailleurs, il y a le cas de cette truie morte, échouée dans le secteur. Elle n’était pas "piégée", ainsi qu’on cru, mais ce peut être une action militante au crédit des écolos virulents. Ou pas, car il faut se méfier des manipulations, de quelque bord qu’elles viennent. Des employés de la société EuroPlages, proche du groupe SA March, nettoient les lieux après l’affaire de la truie. Léo Tanguy est méfiant concernant ces entreprises soi-disant vertueuses dans le domaine de l’écologie. En théorie, elles apportent du "mieux" pour les algues vertes, mais leurs pratiques sont-elles concrètement aussi saines qu’elles l’affichent ?

Léo se renseigne d’abord auprès du Ceva, Centre européen de valorisation des algues, non loin de là. Oui, leur exploitation est promise à un bel avenir, y compris pour remplacer un jour le pétrole, à condition de mener des projets solides. L’algoculture vaudrait mieux que le recyclage des algues vertes. Ce qui est la spécialité de la SA March. Léo s’informe de ce côté aussi. Communication positive, sans nul doute, mais laissant perplexe le journaliste. Selon eux, la mort de Marc n’est qu’une affaire privée, probablement causée par la jalousie d’une de ses compagnes. Il est vrai que l’univers de Janny est très particulier. La jeune femme est actuellement introuvable, pas sûr qu’il s’agisse d’une disparition volontaire. Cet ex-baroudeur qui rôde dans les parages mérite d’être soupçonné. Il est vraisemblable qu’il soit au service d’un commanditaire. L’enquête de Léo peut devenir assez dangereuse…

René Péron : La mort dans l’algue (Éd.La Gidouille, 2017)

Léo récolte le matériau qui lui sera nécessaire pour nourrir son prochain papier. Des images lui reviennent de l’agriculture bretonne d’antan. Surchargées de goémons de fond, des charrettes, qui ont creusé des ornières encore visibles dans le granit des rochers, n’existent plus que sur les cartes postales des boutiques de souvenirs.
Il se dit que c’est quand même un comble de voir les [chevaux de] traits bretons au travail, là, ramassant les immondices de l’agro-business. Ils seraient bien plus utiles employés au binage dans les champs d’artichauts, d’endives, de choux-fleurs, entre les rangs d’échalotes. Ou à promener les amoureux en calèche.

Héros d’une série de romans écrits par plusieurs auteurs, à l’instar du Poulpe initié par Jean-Bernard Pouy, le sympathique Léo Tanguy se penche ici sur un sujet très sensible. Les algues vertes, et leurs émanations de gaz mortel, on en parle ponctuellement dans les médias. Souvent pour montrer que de gros efforts sont consentis afin d’éliminer l’énorme tonnage de ces algues toxiques. Pour rappeler aussi que des gens, tel Thierry Morfoisse en 2009, sont décédés après intoxication au gaz H2S. Malgré l’évidence d’un problème de santé publique, les autorités veillent à tempérer les arguments de chacun. L’agriculture et l’élevage intensifs ne sont pas responsables de tous les maux, c’est sûr. Mais il serait vain de nier qu’ils contribuent très largement à cette pollution. Le ramassage et le recyclage des algues vertes sont bien réels, mais coûtent des fortunes à la collectivité.

L’agro-business suscite passions et controverses. René Péron en donne une excellente illustration, suite à l’article où Léo Tanguy interpelle les officiels et les protagonistes de la filière. Impossible de concilier une industrie nécessaire et des militantismes divers, qui s’écartent quelquefois du raisonnable. Néanmoins, face aux intérêts des uns et des autres, on ressent une lenteur dans les solutions mises en œuvre. Pourtant, c’est aussi souligné, les algues serviront à de multiples applications dans les décennies à venir, on le sait déjà. S’il s’agit d’un roman d’enquête à suspense, la thématique socio-économique captive tout autant dans cette intrigue documentée. Et suivre Léo Tanguy est toujours un plaisir.

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