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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 05:55

Comme chaque année, voici ma sélection des vingt meilleurs polars pour 2017. C’est toujours un crève-cœur de devoir écarter certains auteurs et des titres d’excellent niveau. Des valeurs sûres telles que Thomas H. Cook (Danser dans la poussière, Éd.Seuil) ou Andrea Camilleri (Une voix dans l’ombre, Fleuve Éd.), des auteurs français tels que Olivier Barde-Cabuçon (Le moine et le singe-roi, Actes noirs) ou Franz Bartelt (Hôtel du Grand Cerf, Éd.Seuil) auraient assurément leur place parmi les romans de l’année.

Un Top20 se doit de miser sur des tonalités singulières, sur ce qui ajoute une excitation à la lecture. Ce peut être une "bonne surprise", un sujet inattendu, une force narrative, une ambiance. France, États-unis, Italie, Argentine, Irlande, Pakistan, Espagne, pays Arabes, Finlande, le voyage est géographique, temporel et humain à travers ces huit titres français et douze titres étrangers. (Cliquez sur les titres pour lire mes chroniques).

Les 20 meilleurs polars de 2017 – la sélection de l’année
Les 20 meilleurs polars de 2017 – la sélection de l’année
Les 20 meilleurs polars de 2017 – la sélection de l’année
Les 20 meilleurs polars de 2017 – la sélection de l’année
Les 20 meilleurs polars de 2017 – la sélection de l’année

Cliquez sur les titres pour lire mes chroniques.

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12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 05:55

À Boston, en 1951. Cal O’Brien et Dante Cooper sont deux amis d’enfance, aujourd’hui âgés d’une petite trentaine d’années. Marié à Lynne, revenu amoché de la guerre, Cal a été flic durant quelques temps. Il dirige maintenant la Pilgrim Security, petite société de sécurité employant des vigiles. S’il force un peu sur l’alcool, sa santé est moins atteinte que celle de son copain Dante. Car celui-ci est un toxicomane incapable de décrocher. Son épouse Margo est morte d’une overdose voilà plusieurs mois. Dante habite avec sa sœur Claudia, végétant chez eux, tout aussi fauchée. Plus grave pour lui, il s’est endetté pour acheter de la drogue, et les sbires du caïd Sully mettent la pression pour être remboursés. Dante promet de payer, et même d’arrêter de se shooter, mais comment le croire ?

Sheila Anderson était une jolie fille de vingt-trois ans. Son cadavre a été retrouvé sur une plage de Boston, celle où Cal et Dante jouaient étant mômes. Sheila a été violentée et martyrisée, ce qui laisse penser qu’elle est une nouvelle victime d’un tueur en série appelé le Boucher de Boston. L’instinct de flic de Cal lui indique que ce n’est pas obligatoirement la bonne version. Sheila était la jeune sœur de Margo. Dante veut absolument savoir qui l’a tuée. Cal est d’accord pour s’impliquer dans une enquête. S’il n’y a pas de traces sur la plage, il remarque les camionneurs livrant non loin de là, en interroge un. Cal suppose qu’un criminel peut utiliser une remorque pour maltraiter ses victimes. Ce qui le met sur la piste d’un chauffeur, Scarletti, dont le camion n’est pas revenu à son entrepôt.

Dante retourne au foyer où Margo et Sheila habitèrent il y a quelques années. Il trouve certains éléments, dont des photos dénudées et érotiques de Sheila. L’endroit a été fouillé avant son passage, et les visiteurs ont supprimé M.Baxter, propriétaire de la maison. Il existe donc assurément des secrets autour de Sheila. D’ailleurs, Cal apprend qu’elle avait très récemment accouché, peu de jours avant le crime. D’autres pistes seraient à suivre : le Pacific Club, dont Sheila était une habituée, où elle fut vue avec un mystérieux ami ; où le très coûteux hôtel Emporium, où la jeune femme fut invitée. De loin, Cal observe les succès d’un autre de leurs copains d’enfance, Michael Foley. Député, il mène campagne pour accéder au poste de sénateur. Ayant de puissants alliés, il semble sur la bonne voie.

Par contre, le jeune frère du député, Blackie Foley, a des fréquentations plus brutales. Il fait partie du gang de Sully, s’affichant parmi les plus féroces de la bande. Ceux-ci n’en ont pas fini avec Dante, qui a du mal à tout rembourser. Parmi les objets chez Sheila, il y avait des billets de banque neufs, sans nul doute issus du braquage de la Brink’s, dont on n’a encore pas retrouvé le butin. Un prêtre irlandais indique à Cal une adresse où des filles enceintes peuvent trouver quelque secours. Même si, dans le cas de Sheila, le bébé était mort-né. L’enquête de Cal et Dante avance vraiment quand ils découvrent la remorque de camion où fut suppliciée Sheila. Avec ou sans Owen, le cousin flic de Cal, ils vont pouvoir cerner les protagonistes concernés par ce meurtre…

Thomas O’Malley – Douglas Graham Purdy : Les morsures du froid (Éd.10-18, 2017)

Il revoyait sa mère debout au coucher du soleil, les mains en porte-voix pour les appeler d’abord en italien, ensuite en anglais, et lui s’élançant sur la plage vers la petite péninsule envahie par les herbes folles, comme s’il s’agissait d’un lieu magique et non d’une décharge pour les usines construites près de la baie.
Dante souffla dans ses mains en se tournant de nouveau vers les cabines obscures. En hiver, la puanteur de la merde s’y mêlait à celle des cigares bon marché. L’endroit avait été visité récemment, par des clochards ou peut-être par des jeunes qui avaient bu, fumé et fait ce qu’on fait généralement à cet âge. Il s’engagea dans le passage étroit entre les cabines de toilettes et les vestiaires. Des planches en contreplaqué occultaient en partie les deux fenêtres, ne laissant filtrer qu’un peu de grisaille…

De Dennis Lehane, avec son tandem de détectives privés Kenzie et Gennaro, jusqu’à Todd Robinson (“Une affaire d’hommes”, Gallmeister 2017), l’agglomération de Boston a souvent inspiré les auteurs de romans noirs. Thomas O’Malley et Douglas Graham Purdy s’inscrivent de belle manière dans cette lignée. Que les auteurs se soient parfaitement documentés sur cette ville autour de 1950, on s’en doute. Mais restituer l’ambiance d’un passé révolu n’est jamais chose facile. En entraînant les lecteurs dans les quartiers de Dorchester, Scollay Square, Roxbury ou Savin Hill, ils nous font réellement partager des images d’alors. Celle d’une ville qui, en cet après-guerre, traverse une crise économique fortement destructrice au niveau social, comme on le voit avec les nombreux sans-abris.

Cal O’Brien et Dante Cooper forment un duo d’amis d’enfance qui ont, tous deux, subi de lourdes épreuves. Si l’épouse de Cal lui apporte un semblant de stabilité, Dante culpabilise au sujet de la mort de sa femme, et maintenant de sa belle-sœur. Leurs faiblesses ne les rendent pas pitoyables, malgré tout. Parce que Cal reste un enquêteur dans l’âme, et que le triste exemple de sa sœur Claudia peut inciter Dante à sortir du marasme. Également parce que, entre un ex-ami devenu politicien et les milieux interlopes du banditisme, le duo opère en territoire connu. Interroger un chauffeur de camion, le proxénète Shea Mack ou le clochard J.J., c’est plus simple pour eux dans la mesure où ils ne sont pas flics. Tarder à alerter sur une "scène de crime" n’a aussi que des conséquences limitées.

Le coupable est-il ce Boucher de Boston, tueur en série qui rôde et massacre des jeunes femmes ? On peut penser que les auteurs ont pris pour modèle l’Étrangleur de Boston, qui a sévi une dizaine d’années plus tard, au début des années 1960. Cet Albert de Salvo (1931-1973) fut un personnage plus que troublant, effectivement. “Les morsures du froid” étant une histoire digne de la meilleure tradition du roman noir, c’est un titre à ne pas manquer.

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10 décembre 2017 7 10 /12 /décembre /2017 05:55

Henry Pelham et Celia Harrison sont tous deux quadragénaires. Désormais mariée à Drew Favreau, mère de deux enfants en bas-âge, Celia habite en Californie, à Carmel-by-the-Sea. Si elle mène une vie ordinaire dans cette charmante petite ville, cela contraste avec sa vie précédente. Elle fut longtemps agent de la CIA, se retrouvant en poste à Vienne. Au sein de l’équipe intégrée à l’ambassade, Celia était proche de son supérieur, Bill Compton, par ailleurs mal marié. En 2006, si elle occupait une fonction en retrait qui ne l’amenait pas "sur le terrain", Celia était parfaitement informée des secrets politiques européens. Le FSB de Vladimir Poutine inquiétait, sachant qu’on pouvait leur attribuer l’exécution d’Anna Politkoskaïa et l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko, entre autres.

Agent secret pour le même service à Vienne, Henry Pelham était alors plus impliqué dans l’action, les réseaux d’espionnage. Celia et lui devinrent amants, bien que leur couple ait été un peu bancal, à cause de leur métier incertain. Un jour, l’équipe de Celia reçut une alerte à prendre au sérieux. Un avion en provenance d’Amman, en Jordanie, fut piraté par des terroristes islamistes. Il y avait cent vingt passagers à bord, dont quelques Allemands. Sans grande surprise, les djihadistes réclamaient la libération avant quarante-huit heures de cinq prisonniers, deux en Autriche, trois en Allemagne. Autour de Bill Compton, tout le monde fut mobilisé. Celia se renseigna après de son contact Aighar Mansur, mais cette Arabe ne savait rien sur l’opération terroriste en cours.

Les services secrets américains avaient toutefois un allié parmi les otages. Cet Ahmed Najjar parvint à transmettre quelques détails. On avait des précisions sur les djihadistes à l’origine de ce détournement d’avion. Dans l’univers des agents secrets, la manipulation est omniprésente : il reste très compliqué de décrypter les renseignements obtenus, de définir le rôle des interlocuteurs. On sait que le nommé Ilyas Shishani fut impliqué dans la suite d’événements en question, mais pour qui travaillait vraiment ce Tchétchène ? Certes, les Russes du FSB combattaient son peuple, mais avait-il plus intérêt à faire confiance à la CIA ? Sur l’aéroport de Vienne, tout cela se termina par un carnage.

Cinq ans plus tard, Henry Pelham renoue avec Celia, à l’occasion d’un voyage aux États-Unis. Ils se donnent rendez-vous pour dîner dans un restaurant de Carmel. Henry prétexte un vague rapport de conclusion sur ce dossier qui provoqua la démission et le changement de vie de Celia. Elle confirme avoir choisi de rompre avec cette vie-là, d’évacuer le passé – d’ailleurs, elle évitait déjà de s’encombrer de souvenirs à cette époque. Bien que Celia se comporte avec naturel, Henry n’oublie pas qu’elle est très rusée, habile à noyer le poisson. Lui-même n’est pas forcément adroit ou subtil dans sa manière de l’interroger. Pourtant, il faudra bien que soient éclaircis les points obscurs de cette dramatique affaire…

Olen Steinhauer : À couteaux tirés (Éd.Pocket, 2017)

Notre spécialiste de la programmation et du cryptage, Owen Lassiter, est assis dans un coin, sous un petit nuage noir. Non content de tirer en permanence une tête de six pieds de long, il cligne beaucoup des yeux comme s’il venait toujours d’émerger d’un univers sombre, foisonnant de zéro et de un et résonnant de bips. On dirait un fêtard sortant d’une boîte de nuit au petit matin. J’aimerais avoir de la sympathie pour lui – nous en sommes tous là, j’imagine – mais il ne nous facilite pas les choses.
Ce n’est pas le genre de personne dont je rechercherais la compagnie si j’avais le choix et, en des moments pareils, j’en viendrais presque à regretter de ne pas être encore dans la rue. Henry, lui, est probablement en train de boire un café avec une source, d’échanger avec elle blagues et cigarettes. En même temps, je sais pertinemment que je suis faite pour la vie de bureau et le chauffage central. Henry et moi sommes à nos places respectives.

Né en 1970, Olen Steinhauer s’est imposé depuis le début des années 2000 comme un maître du roman d’espionnage (La variante Istanbul, Le touriste, L’issue, L’étau). Ce genre d’intrigues ayant connu ses heures de gloire au temps de la Guerre Froide, on pouvait penser que les histoires d’agents secrets passeraient de mode. Si quelques potentats se montraient trop dictatoriaux, ça ne perturbait guère les grandes puissances. Mais le 11-septembre 2001 fit de nouveau surgir une menace internationale. Ce qui alimente depuis des scénarios-catastrophe de fiction, hélas parallèles à de véritables actes terroristes.

Si “À couteaux tirés” se base sur un sujet d’espionnage, l’auteur nous présente ici un suspense que n’aurait certainement pas renié Alfred Hitchcock. Car la structure narrative est magistrale. Elle donne alternativement la parole à Henry et à Celia. N’exerçant pas les mêmes fonctions au moment des faits évoqués, ils ont logiquement chacun leur version. Ce qui permet aux lecteurs d’approcher l’état d’esprit qui les animait, de comprendre les choix de vie de l’une comme de l’autre. Sans omettre le contexte géopolitique tendu entre Ouest et Est, ainsi que l’essor du djihad en ces années-là (Anna Politkoskaïa, Alexandre Litvinenko, Tchétchènes provoquant les Russes, projet d’un califat islamiste…). C’est avec une superbe finesse qu’Olen Steinhauer nous embarque dans un roman impeccable.

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8 décembre 2017 5 08 /12 /décembre /2017 05:55

Frédéric Le Cairan est un trentenaire qui habite le centre-ville de Rennes, au début des années 2000. Il vivote sans job précis, mais réussit à publier ponctuellement une revue, L’Ankou Magazine. Avec la complicité d’un vieil imprimeur gauchiste, tandis que c’est son amie Alice Arbizu qui se charge des photos. Si, comme son frère Martial, elle vit au Pays Basque, la jeune femme garde des attaches en Bretagne. Pour l’anniversaire de Fred, elle le rejoint à Rennes. Et lui offre une boîte à chaussure avec quelques cadeaux. Dont un livre de Lacenaire, un revolver Smith & Wesson, et un carnet bleu "mode d'emploi". Fred a utilisé le flingue pour abattre son voisin d’immeuble, le député Philippe Rogemoux. Ils n’avaient guère de contact, mais la victime se tenait alors près de sa fenêtre.

Les parents de Fred sont décédés et il ne connaît quasiment pas ses frères et sœurs. Sauf la petite Mathilde, cinq ans, dont la garde lui a été refusée par la Justice. Ce sont les Viocs, leurs grands-parents fortunés, qui sont les tuteurs de la fillette. Ce qui fait enrager Fred, mais il n’y peut rien. Suite à la mort du député, Fred et Alice sont en cavale, dans la Poubelle leur servant de voiture. Ils comptent faire croire qu’ils sont juste en vacances. Ils se dirigent vers la région du Conquet, en Finistère, à la pointe de la Bretagne. Un ami de la jeune femme leur prête sa maison en son absence. Mais le revolver offert à Fred appartient à Luis Dominguez, un féroce terroriste basque. Accompagné de Martial, le frère d’Alice, il arrive en Bretagne pour récupérer l’arme, et ne fera pas de cadeau, lui.

Lieutenant de police, Mc Cash est Irlandais d’origine. Quinquagénaire, sa vie de couple n’a pas été brillante. Ce grand gaillard continue à abuser de stupéfiants et d’alcools. Si on lui confie une enquête, il applique sa méthode personnelle avec sa propre morale. Outre sa stature, Mc Cash est plutôt repérable car il est borgne, avec un bandeau sur l’œil. Quand la commissaire lui demande d’investiguer sur Frédéric Le Cairan, ça n’a rien à voir avec le meurtre du député. Mais puisque l’appartement du suspect a été fouillé, ça pourrait bien être l’œuvre de la DST. Ses collègues penseraient donc que le crime est dû à un activiste régionaliste, ce que n’est pourtant pas vraiment Fred. Ayant compris qu’Alice et Fred sont ensemble, Mc Cash suit une autre piste, qui le mène vers Le Conquet.

Le couple remarque le flic aux airs de cyclope, et prend la fuite. Un périple chaotique à pieds et à vélo, sans trop d’argent même si une copine de Fred lui en donne un peu. Le duo Luis-Martial est également à leurs trousses : même retardé, le Basque ne renoncera jamais. Mc Cash tente de faire parler la voisine de Fred, mais sans doute s’y prend-il mal, lui qui est si maladroit face aux femmes. Bientôt, il s’aperçoit que Fred et Alice ont pris le bateau reliant Lorient à l’île de Groix, où la jeune femme avait un autre ami. Le flic arrive trop tard, quand le couple braque un voilier – dont le propriétaire est très coopératif. Direction Belle-Île-en-mer, c’est tout proche, de même que les îles d’Houat et d’Hoedic. Il vaudrait mieux que ce soit Mc Cash qui les retrouve en premier…

Caryl Férey : Plutôt crever (Folio)

Par une sorte de curiosité malsaine, [Mc Cash] s’était procuré le dernier rapport de police concernant le meurtre qui défrayait la chronique. D’après celui-ci, Philippe Rogemoux avait été touché au cœur, blessure qui avait provoqué la mort, quasi-instantanée. L’homicide avait eu lieu au domicile de la victime dans la nuit de samedi à dimanche, à trois heures et quart du matin, sans qu’aucun témoin n’ait pu établir le portrait d’un suspect […] Il pouvait s’agir d’un règlement de comptes ou d’un acte terroriste : l’Armée Révolutionnaire Bretonne avait fait sauter plusieurs perceptions ces derniers temps et l’on prêtait des intentions belliqueuses à plusieurs groupuscules régionalistes, en plein revival depuis l’avènement de la mondialisation.
Les résultats de la balistique corroboraient cette piste. D’après l’expertise, l’arme du crime, de calibre.44, était probablement issue du lot de Smith & Wesson détourné quinze jours plus tôt au Pays basque espagnol.

Caryl Férey : Plutôt crever (Folio)

Parmi les lecteurs de Caryl Férey, les plus intransigeants ne citeront que ses romans noirs les plus denses, les plus violents (Haka, Utu, Zulu, Mapuche, Condor), dont on ne saurait nier la force. Ces titres lui ont valu un vrai succès, de nombreux prix littéraires, et même une adaptation cinématographique. Néanmoins, il serait stupide de minorer la qualité de ses autres romans, dont les enquêtes de Mc Cash, “Plutôt crever” (2002) et “La Jambe gauche de Joe Strummer” (2007). D’autant que le flic borgne sera de retour en 2018 dans “Plus jamais seul”, une troisième aventure sûrement pas moins agitée que les précédentes. En outre, “Plutôt crever” ayant été réédité au printemps 2017 chez Folio policier, pourquoi ne pas redécouvrir cette histoire ?

Pour le personnage de Mc Cash, Caryl Férey s’est inspiré d’un ami proche, Lionel C., qui l’a d’ailleurs récemment accompagné en Russie, comme il le raconte dans “Norilsk” (2017). C’est un anti-héros qui est à l’opposé du "socialement inséré", qui a choisi d’observer un décalage avec les réalités d’un monde trop lisse à son goût. Mc Cash n’est pas un rebelle, il est juste indifférent aux ordres et aux règles. Il ne se laisse impressionner par personne, fussent-ils haut-placés. On le constate par son attitude face à la commissaire Trémaudan, sa supérieure hiérarchique. Quant aux coupables, il a aussi ses propres critères. Peut-être parce qu’il lit les écrits du philosophe Nietzsche, qu’il n’approuve pas toujours. Son nom pourrait se lire tel "cash" (direct) ou "macache" (rien du tout).

Dans cette intrigue, nous suivons la cavale – façon road movie – d’un jeune couple. S’ils sont déterminés à s’en sortir, ne les imaginons pas tels Bonnie & Clyde. Car s’il y a de la rage chez Fred, il est conscient de ses faiblesses, et n’a aucun instinct de tueur. Quant à Alice, la liberté est une nécessité vitale pour elle, et on la sent plus forte que Fred. De Rennes à la pointe nord-finistérienne, puis de la presqu’île de Crozon vers les îles du Ponant en Bretagne-sud, c’est à une balade bretonne que nous invitent les tribulations du couple. Un territoire que l’auteur connaît bien, moins exotique que ses voyages au bout du monde, mais dont il se sert d’une manière qu’on pourra trouver malicieuse. Louvigné-du-Désert, Trégarvan ou Locmaria-Plouzané valent bien d’autres destinations.

La tonalité rythmée, c’est toujours un atout favorable pour un polar. Elle est servie ici par un découpage scénique qui nous permet de suivre le couple, Mc Cash et Luis le Basque. Malgré ses côtés sombres, c’est finalement un récit enjoué et souple qui nous est raconté. Dans un genre différent des best-sellers de Caryl Férey peut-être, mais pas moins réussi. On a hâte de retrouver prochainement l’insolite Mc Cash.

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6 décembre 2017 3 06 /12 /décembre /2017 05:55

En Hongrie, de nos jours. C’est un lycéen de seize ans vivant avec sa mère, qui garde un air amorphe, ne s’occupant guère de ce qu’il fait. Nageur de très bon niveau, il participe à l’équipe scolaire de natation, entraînée par le féroce Dédé. Par ailleurs, il passe l’essentiel de son temps libre avec ses copains. Dans le petit groupe, c’est Greg Kovács qui apparaît comme le leader. Logique car il a toujours une voiture à disposition, sachant que sa famille est fortunée. Personne ne sait trop quel est le business du père de Greg, souvent absent. Le lycéen trouve très excitante la mère de son copain : “C’est vrai qu’elle s’est fait faire des seins énormes. J’arrive pas à en détacher le regard… Elle est pas fâchée, elle me sourit avec ses yeux un peu défoncés.” Il y a aussi la Bouée, dont le frère possède un certain pouvoir, et le timoré Dany – ami d’enfance du lycéen.

Quand ils sèchent les cours, c’est souvent chez Greg qu’ils se réunissent, avec des copines pas farouches : les sœurs Vicky et Nicky. Outre le top des jeux vidéos, on trouve chez Greg une très large collection de films pornographiques. Ça alimente les fantasmes de ces adolescents sur les femmes mûres. Fellations et petits jeux sexuels avec les filles de leur âge, c’est déjà pas mal, mais ils imaginent mieux avec des femmes dignes de ce nom. Et puis Greg a un fournisseur de drogue extra : Mitch est une sorte de dealer rasta, profitant sans états d’âme du fric dépensé par Greg. D’ailleurs, il circule pas mal de dope autour du lycéen. Y compris lors des compétitions de natation, quand l’entraîneur Dédé utilise un cocktail de médicaments pour exciter leur testostérone.

Leur autre "terrain de jeu", c’est la piscine thermale. Ils y batifolent aussi avec les filles, font des compètes d’apnée, se disputent ou s’amusent dans le sauna. On les voit encore au Rhinocéros Blanc, un club des environs, où l’ambiance est parfois à l’énervement. Pour ce qui est du lycée, c’est rien que des pédés et des connards, estime l’adolescent. Fumer des pétards et jouer avec les meufs, voilà la vie d’un vrai mec comme lui. Il déplore que son pote Dany n’en profite pas à fond, y compris côté filles. Il n’y a qu’en compétition de natation que le petit groupe se tient à carreau. Parce que Dédé a la gueulante facile, mais surtout afin de prouver qu’ils sont des champions. Le relais 4x200, il suffit d’un rien pour être sanctionné par les arbitres, ça s’est déjà produit.

Une nuit, ils ont eu un accident en voiture, renversant un vieux cycliste. Presque, ils ont préféré penser que c’était comme s’il s’agissait d’un sanglier. Malgré tout, le lycéen sent davantage de tension entre eux, d’autant que Dany reste toujours plus en retrait. Quand Greg manipule un flingue chez lui, ça cause un peu de dégâts, aux conséquences limitées. Certaines nuits, le lycéen se retrouve seul sous la pluie, errant dans la ville déserte. Il ne trouve rien de mieux que de casser une vitrine, pour passer le temps. Ou parce qu’à force de consommer de l’herbe, ça agit sur son cerveau. Faire gaffe, il y a quand même des flics autour d’eux. Et sans doute qu’au final, un dérapage mortel est à craindre…

Benedek Totth : Comme des rats morts (Actes Noirs, 2017)

Je me place de manière à pouvoir intervenir au cas où. La prise de bec habituelle. C’est rare qu’elle dégénère en bagarre, mais il vaut mieux être vigilant. Greg remet ça sur le tapis, heureusement la Bouée ne se laisse pas entraîner. Il écoute les conneries de Greg avec un visage impassible et nie catégoriquement avoir nagé plus loin pour échapper à sa vue. Il sait très bien que Greg peut devenir dangereux quand il perd les pédales, et il fait hyper-gaffe de pas le provoquer. Sa technique s’avère payante, l’autre finit par piger qu’il peut s’exciter autant qu’il veut, il y aura pas de deuxième round. Plus personne a envie de jouer. À la fin bien sûr, il balance à la Bouée que son frère au moins, c’est pas un pédé aux couilles molles comme lui. Par chance, Dany sort des vestiaires à ce moment-là, et la Bouée en profite pour faire semblant d’avoir rien entendu. Je vois très bien qu’il se retient, parce qu’il a la tronche qui rougit.

Il n’y a pas de raison qu’en Hongrie, les adolescents du 21e siècle soient moins perturbés qu’ailleurs dans le monde. Ceux présentés par Benedek Totth sont-ils représentatifs de la jeunesse de son pays ? Du moins, il en existe sûrement dans ce genre-là, qui s’éclatent sans se poser de questions. Qui n’affichent que mépris pour leur environnement : des cons et des pédales, des petites putes, des costauds faciles à contrer, et des familles quasi-inexistantes. La liberté inclut de tuer un cycliste par accident, ou de sortir des armes pour provoquer ceux qui leur déplaisent. On en oublie même les classes sociales, bien que Greg et la Bouée soient issus de milieux beaucoup plus friqués que Dany et le narrateur.

L’histoire de ce quatuor d’ados est plutôt trash, disons-le. À part leurs résultats sportifs, ce qui impose une part de rigueur, aucun respect des règles à attendre d’eux. Leurs jeunes amies ne sont que des objets sexuels. Ils tenteraient volontiers des femmes plus âgées, mais ça reste de l’ordre de la masturbation. Casser, à l’occasion, ou cogner sur d’autres mecs, ça défoule. En réalité, ces lycéens sont des gugusses assez pitoyables. Raison pour laquelle l’auteur fait globalement preuve d’ironie à leur égard. Pas d’humour hilarant, mais il suggère le ridicule ou la frustration, qui sont autant d’impasses ou d’échecs pour ses jeunes héros qui se prennent pour des durs. La finesse, la tendresse, pas leur sujet.

Même si la mort en fait partie, ce n’est pas strictement une intrigue criminelle. Un portrait sociétal qui répond plus exactement à l’esprit du roman noir. Une étape adolescente riche en excès qui conditionnera l’avenir de ces jeunes ? Peut-être, mais seul le présent importe encore pour eux. Et c’est diablement bien décrit par Benedek Totth. Excellent !

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5 décembre 2017 2 05 /12 /décembre /2017 05:55

En Grèce, au début du 20e siècle. Âgé de vingt-trois ans, Nikos Molochanthis se présente comme étudiant. En vérité, ce blond fluet au teint pâle se contente de dilapider l'héritage de son père à Athènes. Il fait la fête avec différentes bandes d'amis, qui voient en lui un généreux mécène. Nikos apprécie le jeune Stéphanos, et la sœur de celui, Phrosso, dont il est vaguement épris. Pour lui qui adore les films policiers et les romans à suspense, la fiction est plus excitante que le quotidien. “Dans cet univers empli de chimères, il rêvait de se signaler et de se couvrir de gloire, de la même façon que les jeunes gens de son âge ambitionnent de se distinguer dans le monde réel. Ainsi, les frontières entre la fiction et la réalité s'étaient quelque peu brouillées dans son esprit...”

Un crime a été commis dans le quartier athénien de Psychiko. On a retrouvé dans un petit ravin le cadavre d'une jeune femme poignardée, grossièrement masqué par des pierres. Il s'agirait d'une belle aristocrate, dont on ignore l'identité. Le vol n'apparaît pas le mobile du crime. Les journaux évoquent l'affaire, à grands renforts d'hypothèses hasardeuses. De criantes zones d'ombres persistent, néanmoins. Les autorités promettent une arrestation rapide, mais l'enquête s'enlise vite. Pour accéder à la gloire, Nikos envisage d'endosser le crime. Projet chimérique auquel souscrit son ami Stéphanos qui, afin de le disculper, sera là pour produire un alibi le moment venu. Au final, il ne court pas grand risque.

Nikos bâtit le scénario de la soirée du meurtre, crée des pièces à conviction contre lui-même, donne procuration à Stéphanos pour qu'il gère sa fortune durant son incarcération. L'arrestation de Nikos se produit quasiment par hasard. Les journaux accablent bientôt le suspect, la presse étant ravie de relancer l'affaire de Psychiko. Nikos a prévu de bonnes photos à leur transmettre. Le voilà mis au cachot : en présence de cette mauviette, ses codétenus endurcis ne manquent pas d'ironiser. Niant le crime, n'expliquant rien du tout, Nikos devient aussitôt la star de la prison, avec des journalistes venant l'interviewer, et une flopée d'admiratrices empressées de le complimenter. Membre de la haute-société athénienne, Lina Aréani entreprend de sauver Nikos avec l'aide de cinq amies…

Paul Nirvanas : Psychiko (Éd.10-18, 2017)

Il aurait beau avouer son rôle dans cette farce macabre, personne ne le croirait. Le couteau sanguinolent et la veste couverte de taches rouges que les enquêteurs avaient trouvés dans sa malle suffisaient en effet à établir sa culpabilité. Et, bien sûr, personne ne pourrait croire que quelqu'un, même fou ou déséquilibré, fut capable d'inventer ce type de canular tragique. Tôt ou tard, l’ordonnance de renvoi serait prise, ouvrant la voie au procès de Nikos. Un procès où il serait seul contre le monde entier et où aucun témoin ne se présenterait pour le défendre. Que pouvait-il en découler sinon, assurément, une condamnation ? En raison des descriptions terrifiantes des journaux, son crime – même imaginaire – lui avait valu l’inimitié de la société entière, d’autant que Nikos était un homme instruit.

Ce “Psychiko” est une véritable curiosité, à plus d'un titre. Il fut publié en 1928, époque où la littérature policière est inexistante en Grèce. La criminalité d'alors dans ce pays, ce sont des "crimes d'honneur" où le mari trompé abat l'épouse, et des bandits récidivistes rattrapés après quelques méfaits. Imaginer des meurtres organisés selon un plan précis, une machination assassine, ça ne correspond sans doute plus à l'esprit grec. Si “Œdipe roi” de Sophocle figure depuis 1994 au catalogue de la Série Noire, le présent roman est très certainement à classer parmi les pionniers du genre en Grèce.

Deuxième aspect plus qu'intéressant : la mégalomanie teintée de naïveté du personnage central. Pour devenir un "héros", il est prêt à endurer une situation périlleuse. Pendant un temps, du moins, à la condition incertaine d'en profiter de son vivant, donc de s'en sortir. Un cas psychiatrique entre Nietzsche et Freud, allusif à Oscar Wilde et Thomas de Quincey (“De l'assassinat considéré comme l'un des Beaux-Arts”). Si les maladies mentales ont été beaucoup exploitées dans le polar dès la fin du 20e siècle, c'était moins habituel en 1928.

Il convient également de souligner le regard de l'auteur sur la bonne société hellénique, avec des langues de vipères semant le venin de la calomnie, et sur les journaux toujours friands de spectaculaire, accusateurs non sans parti pris. Enfin, atout essentiel destiné à provoquer la complicité du lecteur, c'est sur le ton de la comédie que cette aventure nous est racontée. Un roman vraiment original.

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4 décembre 2017 1 04 /12 /décembre /2017 05:55

À la résidence pour personnes âgées Les Lilas, le décès d’Odette Leuliez peut passer pour un simple accident. La vieille dame a fait une chute brutale, et s’est fracturée le crâne. Mis à part qu’elle n’aurait pas dû se trouver en pleine nuit à cet endroit. La policière Céleste Alvarez est chargée d’éclaircir cette mort suspecte. Elle sera bientôt rejointe par son ami et collègue Manu. Céleste recueille les témoignages, celui de l’aide-soignante de nuit, de la directrice Mme Chardonne. Elle se rend chez la famille Pierret, rencontrant la filleule de la défunte. Céleste demande encore l’avis du médecin traitant et du kiné d’Odette Leuliez. Tous connaissaient le côté geignard et la gourmandise de cette dame, adorant le sucré, mais elle ne se déplaçait qu’avec difficulté. En revanche, Céleste a quelque difficulté à obtenir des renseignements auprès de la voisine de chambre, Colette Wensby.

En effet, cette dernière vit davantage dans le passé, se remémorant des souvenirs. Il est vrai que son parcours ne fut pas du tout ordinaire. Colette était la fille de René Colson, un résistant aux fortes convictions communistes, et de son épouse Jeannette. Elle avait une vingtaine d’années quand mourut son jumeau Pierre. En 1966, René l’envoya séjourner chez un ami américain, qu’il connut durant la guerre, dans un ranch du Nevada. C’est là que, l’année suivante, Colette et Robert Hamilton devinrent intimes. Vivant çà et là de petits jobs, "Rob" était en route vers l’eldorado californien. Ayant volé 5000 dollars dans le coffre du ranch, le couple s’enfuit. En 1968, ils logèrent à Los Angeles, puis s’installèrent à San Francisco. Sans dilapider trop vite leur pactole, Rob commettait de petits larcins, pour le compte d’un receleur attitré. Que Colette soit enceinte les perturbaient peu.

Par contre, deux problèmes se posent alors. D’une part, Rob est appelé par l’Armée pour faire la guerre au Vietnam. D’autre part, il se produit une embrouille meurtrière impliquant son receleur, la mafia risquant de se venger sur Rob. La frontière canadienne est la plus proche, même s’il faut des complices pour la franchir. Ensuite, il faudra traverser tout le pays d’Ouest en Est, sacré périple en voiture pour le couple. Arrivés à Québec, trouver un embarquement pour l’Europe n’est pas sans amener d’autres complications. Envisager une nouvelle vie en France, ça ne peut se faire qu’avec l’aide de René, le père de Colette.

Les policiers s’aperçoivent que l’identité de Mme Wensby, qui fut longtemps libraire, est douteuse. Et que, même si ça ne suscita pas d’enquête sérieuse, la mort de René Colson fut criminelle. Face aux singularités comportementales de Colette, Céleste Alvarez doit essayer de l’apprivoiser. La vieille dame ayant souvent rusé au cours de son existence, pas si facile d’obtenir des confidences fiables. Elle évoque le passé de façon décousue, mais Céleste est patiente. Si Colette a bien eu un fils, Philip, ni Rob ni elle n’étaient des parents dans l’âme. Pour Céleste, comprendre le personnage de Colette n’est-il pas suffisant ?…

Patrick Cargnelutti : Peace and death (Éd.Jigal, 2017)

— C’est tout de même étrange, lieutenant, l’interpelle soudain la technicienne. Il n’y a qu’une seule série d’empreintes sur les poignées de la porte. J’ai fait l’intérieur et l’extérieur, même résultat. C’est pourtant un lieu de passage ici. Tout le personnel y circule obligatoirement plusieurs fois par jour. Il y en a des multitudes sur la rampe, le mur, mais sur la clenche, celles d’une seule et unique personne.
— Et je suis prête à parier que ce sont celles de l’aide-soignante qui a découvert le corps, réplique Céleste. Elle est encore là-haut. Vous pourriez vérifier tout de suite, que nous en soyons assurées ? Cela signifierait évidemment que la poignée a été essuyée par quelqu’un qui ne voulait pas que nous trouvions ses traces.

Ne nous trompons pas de lecture. Il ne s’agit pas d’un roman policier dont l’enquête serait le moteur. Certes, la lieutenant Céleste Alvarez cherche des éléments, examine les faits et l’environnement de la victime. Mais les clés de l’affaire figurent dans l’autre ligne de ce roman, parallèle aux investigations. C’est en plongeant dans la mémoire de l’héroïne de tribulations exceptionnelles, que l’histoire trouve sa force. Il y a le parcours de ses parents et de son frère, causes de ses décisions. Et nous voici vers la fin de la décennie 1960, au temps du "Flower Power". À une époque dont le slogan majeur était Peace and Love. Belle utopie, cet espoir que la Paix et l’Amour allaient révolutionner notre société.

Partir à l’aventure dans l’esprit de Jack Kerouac, d’Allen Ginsberg, de la Beat Generation, sur des chansons de Bob Dylan, de Jefferson Airplane ou de Buffalo Springfield ? Une idée de liberté guidait celles et ceux qui empruntèrent cette voie. Pourtant, dans certains cas, ce n’était probablement pas une sinécure. Car se marginaliser et fuir les obligations, ça a un prix. Colette et Rob se trouvèrent devant une série d’obstacles, pas infranchissables mais comportant parfois du danger. Avec “Peace and death”, roman noir diablement bien construit et très vivant, Patrick Cargnelutti nous fait partager le contexte de la toute-fin des années 1960. La psychologie des protagonistes – y compris celle du père de Colette – apparaît clairement dans l’action, balayant une quelconque lourdeur. Savoureuse intrigue.

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2 décembre 2017 6 02 /12 /décembre /2017 05:55

Le Lubanda est un état de l’Afrique subsaharienne dont le destin a été chaotique depuis une vingtaine d’années. Pourtant, quand le président Dasaï fut élu démocratiquement, une période d’équilibre s’annonçait. Avec la bénédiction des Occidentaux, et leur soutien matériel. Mais le dictateur Mafumi prit le pouvoir, éliminant cruellement son prédécesseur, instaurant un régime basé sur la violence. Deux décennies dramatiques s’ensuivirent. De nos jours, un nouveau président règne à Rupala, la capitale, et sur un pays qui reste pauvre. Ce dernier peut espérer de nouveau l’aide internationale grâce à un organisme, le Mansfield Trust, dont le principal dirigeant actuel, Bill Hammond, connaît fort bien le Lubanda.

Enseignant de formation littéraire, Ray Campbell s’engagea à l’époque du président Dasaï dans une ONG soutenant des projets dans ce pays. Il était animé d’un certain idéalisme, comme Bill Hammond qu’il rencontra alors, ce qui n’était pas absurde car le contexte s’y prêtait au Lubanda. Sur place, il fit la connaissance d’une femme blanche, Martine Aubert. D’origine Belge, elle était née ici et se sentait viscéralement attachée à cette terre. Elle y tenait une ferme traditionnelle, entretenant de bonnes relations avec la population noire. Le président d’alors ayant lancé le programme "Harmonie des Villages", Fareem — émissaire de l’administration Dasaï — veillait à ce que tout se passe bien.

La stabilité ne dura pas au Lubanda. Quand les rebelles de Mafumi s’imposèrent, Martine fut sommée de restituer ses terres ou de partir. Elle se lança dans une lutte inégale contre le nouveau pouvoir, avant d’être sauvagement assassinée sur la route de Tumasi. Bien des questions resteraient en suspens pour Ray Campbell, qui retourna aux États-Unis. Voilà dix ans, il tenta un retour dans ce pays, mais n’eut pas la force d’aller jusqu’au lieu où la jeune femme fut tuée… Désormais installé à New York, Ray Campbell est le patron d’une société de conseil en investissements. L’évaluation des risques de placements financiers, ça rapporte gros et c’est un métier où le danger n’existe que pour la clientèle fortunée.

Bill Hammond contacte Campbell quand Seso Alaya est retrouvé assassiné dans un hôtel minable de New York. Cet Africain fut autrefois l’assistant de Campbell au Lubanda. Seso Alaya apportait quelque chose de précis à Bill, que l’on n’a pas retrouvé. Le policier Max Regal ne mènera qu’une enquête de routine, même si Seso n’était pas un de ces petits trafiquants dont il a l’habitude. Bill charge son ami Ray de découvrir la vérité sur ce crime. Ce qui conditionne clairement l’aide financière que le Mansfield Trust accordera ou pas au Lubanda, qui a un problème urgent avec ses orphelins de l’ethnie Lutusi. Trois mois plus tard, Ray Campbell dispose de tous les éléments pour revenir au Lubanda, et y rencontrer le nouveau président…

Thomas H.Cook : Danser dans la poussière (Éd.Seuil, 2017)

C’est pourquoi il me parut tout naturel, à la suite du meurtre de Seso, de me surprendre à remonter le temps, revoyant Martine dans les lueurs du couchant, les silhouettes des Lutusi avançant devant l’horizon rougeoyant alors que nous étions assis au pied d’un arbre au tronc noueux, laissant errer notre regard sur la savane. Parfois des babouins se glissaient, furtifs, hors des ténèbres, chipaient la première chose à leur portée puis filaient aussitôt dans les buissons en poussant des cris qui, à nos oreilles, passaient pour l’expression d’une joie sans mélange. Martine ne les chassait jamais et se formalisait peu de leurs larcins car, hormis les réserves de nourriture mises sous clef, il n’y avait là rien de valeur.
Mes réminiscences ne me ramenaient pas toujours au Lubanda. Un soir, assis seul dans mon appartement, il me revint à brûle-pourpoint une conversation que j’avais eue avec Bill Hammond peu après son tout dernier voyage dans ce pays oublié des dieux…

Thomas H.Cook est un écrivain beaucoup trop lucide pour prétendre résumer dans une fiction la complexité politique, économique et sociale de l’Afrique. Notre vision occidentale est général faussée par nos critères. Qu’elle soit utopiste ou pragmatique, notre conception de la vie ne correspond pas forcément à celle des peuples africains. Ils n’ont pas de raison de refuser l’aide humanitaire ou financière, mais des moyens de développement autonomes vaudraient sûrement mieux. L’Afrique et ses démons : avec une logique du genre "un tyran chasse l’autre", entre corruption, crime, chaos et colonialisme diffus, aucune nation ne peut être fière d’elle-même. Justement, c’est ce sentiment de fierté qui anima Martine Aubert et qui, dans une énième tourmente armée, causa sa mort.

Comme souvent chez cet auteur, on navigue entre passé et présent, souvenirs et faits plus récents. Pourtant, de l’Afrique à New York, ça ne complique pas tant l’intrigue. Car c’est le cheminement de pensée du narrateur – Ray Campbell – qui nous guide. Ne passons pas à côté de belles subtilités. Par exemple, quand Martine et Ray se rencontrent, ils ont tous deux environ vingt-cinq ans. Se sent-il vraiment amoureux de la jeune femme, où n’éprouve-t-il pas plus exactement du respect pour la détermination de Martine ? Le portrait du sanglant dictateur Mafumi exprime, au-delà de la griserie délirante du pouvoir, une fascination de tels personnages pour des despotes de naguère. Autre cas, c’est pour avoir voulu être honnête jusqu’au bout que Seso Alaya a été assassiné. Des nuances que l’on note à propos de tous les protagonistes, ainsi que dans les ambiances.

Thomas H.Cook figure parmi les plus brillants auteurs de romans noirs, ce que confirme une fois de plus cette histoire. Peut-être parce que, en plus de l’aspect littéraire, il nous fait partager une émotion, une empathie, un regard. Si la géopolitique apparaît en filigrane dans le récit, c’est l’humain qui prime – avec ses meilleures et ses moins honorables facettes.

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