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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 05:55

À Peterborough, petite ville de l’est de la Grande-Bretagne, la population d’origine anglaise reste majoritaire, mais on compte beaucoup de familles venues d’autres pays. Il s’agit de gens qui, par leurs efforts, se sont insérés et ont trouvé leur place ici. Certains ne parlent toujours pas très bien l’anglais, mais ce sont des citoyens sans histoire. Une partie des natifs ne les apprécient guère, sans pourtant approuver les excités de l’English Nationalist League et autres mouvements racistes. L’Économie n’étant pas vraiment florissante, il est facile d’accuser l’étranger de tous les maux. Ce sont principalement les derniers migrants qui en pâtissent, ceux arrivant des pays de l’Est, du Portugal ou d’ailleurs. Ouvriers sans qualification, ils trouvent de l’embauche sur des chantiers, mais pour de maigres salaires.

Estonien, Jaan Stepulov faisait partie de ces immigrés espérant une nouvelle vie dans ce pays. Au foyer où il fut un temps hébergé, il ne posait aucun problème. Maloney, patron d’un pub, témoigne aussi qu’il avait un comportement très correct. Mais, depuis trois semaines, après le passage d’un inconnu le cherchant, la situation de Stepulov était bien moins stable. Il s’était réfugié dans un abri de jardin, chez le couple Barlow. Alcoolisé à longueur de journée, mendiant pour se payer à boire, il se montrait agressif, faisant très peur à Mme Barlow. Alors, quand on découvre le cadavre calciné de l’Estonien dans l’abri de jardin cadenassé et incendié, les soupçons de la police se portent vite sur le couple, qui paraît avoir fait semblant de ne pas s’apercevoir du sinistre, malgré l’alerte d’un voisin.

L’inspecteur Zigic est affecté à la section des crimes de haine de la police, où il est assisté par le sergent Mel Ferreira. Marié à Anna, père de famille, Zigic est issu d’aïeux lointains. De troisième génération, il se sent complètement Anglais, même s’il éprouve une sincère compassion pour les nouveaux arrivants des pays de l’Est. Née au Portugal, Mel Ferreira est la fille de restaurateurs ayant beaucoup travaillé pour gagner leur rang social. Elle n’a pas tout-à-fait évacué la xénophobie des Britanniques. À titre personnel, la jeune femme s’accorde une part de futilité. Entre la version nébuleuse des Barlow et le flagrant manque de coopération du voisinage, le duo d’enquêteurs avance peu. Au pub, Maloney en sait sûrement davantage qu’il ne l’avoue, ayant de bonnes raisons de ne pas s’exposer.

Jaan Stepulov s’est récemment bagarré avec le nommé Tombak, un marchand de sommeil exploitant les ouvriers semi-clandestins. Un excellent suspect à présenter aux médias. Un des locataires de Tombak en profite pour signaler aux policiers la disparition récente de deux hommes dont Viktor, le frère de Stepulov. L’inspecteur Zigic connaît bien l’agence d’intérim Pickman Nye, employant à bas coût des étrangers. Toutefois, il peut exister des façons moins légales de recruter, plus proches de l’esclavagisme. Pyromane récidiviste aux motivations racistes, à peine sorti de prison, Clinton Renfrew correspondrait au profil du tueur. Il est bon aussi de s’intéresser à des combinards vivotant de petits trafics, avec lesquels Stepulov fut en contact. La mort plane encore à Peterborough, et Zigic lui-même n’est pas à l’abri des risques…

Eva Dolan : Les chemins de la haine (Éd.Liana Levi, 2018)

C’était une méthode de lâche, impersonnelle, qui avait de grandes chances de réussir. Il essaya d’imaginer Phil Barlow se lever à l’aube et sortir avec une bouteille d’essence à briquet à la main pour mettre le feu à l’abri avant de regagner son lit bien chaud. Il n’avait pas l’air comme ça, mais dans certaines circonstances, les gens découvraient de nouveaux recoins de leur âme, et ils étaient habituellement plus sombres et froids qu’on ne l’aurait imaginé.
Il y avait aussi des photos du cadenas, un modèle en laiton épais de la marque Chubb, noirci par les flammes mais d’aspect assez neuf. Les empreintes de Stepulov étaient les plus fraîches, faciles à identifier, mais il y en avait d’autres, moins nettes et plus anciennes, sur lesquelles Jenkins travaillait encore. Elle avait trouvé une empreinte de pouce qui appartenait peut-être (elle avait entouré le mot deux fois) à Phil Barlow. Quatre points de concordance, pas assez pour le procureur, mais assez pour susciter des interrogations.

Sur la forme, “Les chemins de la haine” est un roman d’enquête. Avec les policiers d’une brigade chargée de traiter des crimes à caractère xénophobes, du moins où s’inscrit une notion de haine raciale. De générations et de cultures différentes, Zigic et Ferreira sont complémentaires dans ces missions, aussi déterminés l’un que l’autre. Le regard de Zigic se veut lucide sur les faits, et il ne privilégie pas les hypothèses trop simples. Ferreira, en tant que femme, est capable d’apprivoiser quelques-uns des témoins. Toutefois, elle sait se montrer également mordante et énergique quand la situation l’exige. Savant dosage, que l’auteure manie avec habileté pour son duo d’enquêteurs. Ceux-ci n’ignorent pas les cas de ces travailleurs immigrés, mais la réalité est plus sordide qu’ils ne l’imaginent.

C’est l’aspect sociétal qui, très vite, captive dans cette histoire. La bienséance guindée de l’Angleterre traditionnelle, un cliché qui n’est pas de mise. Eva Dolan souligne que, par le passé, des étrangers avaient de bonnes chances d’intégration… Hélas, ceux qui s’exilent de nos jours en Angleterre n’auront guère d’opportunités d’y gagner leur vie. Parce que la société britannique y met de sérieux freins, et qu’une part de la population cache mal son hostilité, c’est sûr. Pire peut-être, ces nouveaux venus sont exploités par des margoulins s’engraissant au mépris de la misère sociale. La pauvreté alimentant l’économie parallèle, pas besoin de traiter humainement ces migrants. Ne sont-ils pas interchangeables, et isolés si loin de chez eux ?

Sur un sujet sensible, Eva Dolan dessine un portrait teinté d’amertume, criant de vérité douloureuse, dans une Grande-Bretagne très sombre. D’une tonalité fort juste, voilà un authentique roman noir d’aujourd’hui.

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8 janvier 2018 1 08 /01 /janvier /2018 05:55

Pourquoi, en ce 11 juin 1981, le gouvernement québecois lança-t-il donc une démonstration de force contre les pêcheurs Indiens de la Restigouche, une réserve à la frontière avec le Nouveau-Brunswick ? Les Mi'gmaq durent affronter des centaines de policiers de la Sûreté du Québec. Il était question de réduire les droits de pêche au saumon, pour ce peuple qui en avait fait sa principale activité. En ces temps où existaient des tensions entre les autorités fédérales canadiennes et des politiciens québécois, tout ça n’était qu’un prétexte. D’autant qu’aucune mésentente réelle ne créait jusqu’à là de conflit entre les Indiens et la population d’origine européenne. Étonnante agitation dans ce secteur paisible de Gaspésie si pittoresque. Pourtant, la répression fut extrêmement violente de la part des policiers.

Ce n’est pas la jeune Océane, quinze ans, Mi'gmaq vivant là avec ses parents, qui pouvait comprendre les enjeux de cet événement. D’instinct, elle sent néanmoins l’injustice. Bien que la zone soit interdite d’accès, elle rejoint sa famille. Hélas, elle va être victime des excès de la situation… Âgé de trente-cinq ans, Yves Leclerc est garde-chasse dans cette région. Chargé de la protection de la nature, il respecte les Mi'gmaq dont il connaît les préceptes traditionnels et l’Histoire. Ces peuples venus d’Asie, via le Détroit de Béring il y a quantité de siècle, ont conservé leur identité. Né dans une famille modeste, Yves se reconnaît en eux. Aussi démissionne-t-il aussitôt quand les autorités prennent pour cible les pêcheurs Mi'gmaq. Il recueille bientôt Océane, en fuite, et sous le choc.

William Metallic est un ami d’Yves Leclerc. Ce sexagénaire Indien a choisi de vivre tel un ermite, entre les forêts et les eaux de la Gaspésie. Quand Yves est menacé par un duo d’individus dangereux, William intervient. Par contre, dans le cas d’Océane, il estime que seule une femme peut aider… Française originaire des Landes, Caroline Seguette est une jeune enseignante de Matapédia, dans la même région. Yves et elle sont devenus amants quelques mois plus tôt. Si elle est moins résistante au froid que lui, Caroline n’a pas le même regard qu’Yves sur cette contrée, qu’elle aime tout autant que lui. Sans hésiter, elle accepte d’héberger Océane, de s’occuper d’elle psychologiquement.

Le quinquagénaire Pierre Pesant se prend encore pour un séducteur face aux étudiantes. Cet universitaire est sans nul doute un expert des aspects historiques du Québec. Mais les récentes affaires visant les Mi'gmaq ne se résoudront pas grâce à de beaux discours. Car dans ce contexte où perdure une forte crise, certains membres vindicatifs de la SQ continuent peut-être à traquer Océane. Caroline et l’adolescente sont, dès lors, en danger. Yves, William et Pierre ne ménagent pas leurs efforts pour les sauver…

Éric Plamondon : Taqawan (Quidam éditeur, 2018)

Dans le cerveau de Leclerc, ça se bouscule. Il voudrait agir, saisir un des gars et frapper l’autre, tenter quelque chose, mais il pourrait nuire à son allié. Il faut faire confiance à William, qui ne doit pas être loin. Alors, il retient son souffle. Il ferme les yeux dans la boue. Il entend le gros poser son fusil, s’approcher avec ses bottes à cap d’acier et se pencher pour soulever la pierre en forme de carapace de tortue. Elle doit peser au moins quinze kilos. Il l’entend souffler un peu en se redressant et au moment où il l’imagine se placer au-dessus de lui, de sa tête, il perçoit un bruit sourd et sec, comme un bout de fer qui percute un tronc d’arbre gelé, comme un coup de hache dans un bouleau en plein hiver. Le claquement est suivi d’un intense gémissement de douleur…

Ce roman s’inspire d’un véritable épisode de l’histoire récente du Québec. Au même endroit, se déroula en 1760 la bataille de la Restigouche où furent impliqués Anglais, Français et indiens Mi'gmaq. Mais cette fois, en juin 1981, l’opération de police musclée n’avait aucun sens, sauf à désigner des bouc-émissaires pourtant inoffensifs. Les dessous de l’affaire, que l’on nous explique, ne sont que basse manœuvre politique. Il est vrai que, contrairement aux Amérindiens des États-Unis, ceux du Canada semblaient plus passifs dans la défense de leur culture. Une sorte de "paix sociale" qui convenait à l’ensemble des autres Québécois, pour lesquels aucun retour sur le passé ne s’imposait alors.

C’est un kaléidoscope de chapitres courts que nous présente Éric Plamondon. Dont le point central serait le fameux saumon, que les Indiens nomment taqawan quand il revient dans sa rivière natale. Un poisson nerveux dont ils savent la noblesse. Occasion également pour l’auteur d’explorer quelques facettes de l’histoire du Québec, de cette Acadie que la France ne sut pas garder autrefois.

Aussi remarquables que soient les décors, c’est l’être humain qui y dépose son empreinte, parfois positive, souvent négative. Nous sommes ici dans le second cas. La violence entraîne des réactions de survie. Éviter de sombrer dans ce noir déchaînement, Yves, William, Océane et Caroline en donnent l’exemple. Fidèle à ce que lui montra sa grand-mère couturière quand il était enfant, Yves cherche toujours “le droit fil”, la meilleure décision. Il ne s’agit pas strictement d’un polar, mais d’un roman d’une belle originalité, et d’une vraie profondeur.

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 05:55

De nos jours, Franck Massonnier est commissaire de police à Marseille. Il est divorcé de sa bourgeoise épouse Catherine. Celle-ci vit avec l’avocat à catogan qui s’est occupé de son affaire de divorce. Franck et son ex-épouse ont une fille adolescente, Maï. Elle semble avoir de louches fréquentations, et consommer du cannabis assez souvent. Le dialogue entre Maï et ses parents est une impasse paraissant sa solution. D’autant que la jeune fille supporte mal la nouvelle vie de son père. Franck est en couple avec un de ses collègues policiers. Originaire du Nord de la France, Lotfi Benattar aura bientôt trente-quatre ans. Il garde le contact avec son père, mais c’est plus compliqué avec sa mère. À cause de la santé de celle-ci, et de ses convictions religieuses musulmanes très fortes. L’homosexualité est très mal vue par les pratiquants de l’Islam, plus encore que dans d’autres croyances.

Une femme arabe est retrouvée morte dans un hangar, à proximité d’un quartier sensible du nord de Marseille. Elle a été martyrisée, tuée par des jets de boules de pétanque. Son mari est interrogé : c’est un homme jaloux, extrêmement strict sur la religion, ce qui était prétexte à brimer son épouse. Ce n’est probablement pas un assassin. Dans le hangar, les enquêteur relèvent des signes en langue arabe et un dessin en guise de signature. Ugo, un des collègues de Franck et Lotfi, est en mesure de décrypter le "message". Par ailleurs, un véhicule est découvert carbonisé, avec deux victimes. Celui qui était enfermé dans le coffre avait une main coupée, traditionnel châtiment des voleurs. La police pense qu’il s’agit d’un récent "go fast" qui aurait mal tourné, la drogue n’ayant pas été livrée. Quant à la voiture, elle servait parfois au petit copain actuel de Maï.

Franck suit une piste le menant au Country Lounge, un club de Fréjus. Ce fut la plaque tournante d’un trafic de drogue, mais le propriétaire d’aujourd’hui se veut plus honnête. La mort des deux petits malfrats immolés n’est pas forcément l’œuvre des milieux du banditisme marseillais. Comme pour la femme arabe lapidée aux boules de pétanque, ça répond à une toute autre démarche. Le logo-signature ainsi que la diffusion de vidéos meurtrières sur des réseaux sociaux permettent aux policiers d’avancer : “Un groupe de fanatiques s’amuserait à appliquer la charia dans les cités Nord de Marseille. Ils se sont proclamés Califat islamique du Treize”. Bien que Lotfi interroge un jeune imam diplômé, cultivé et pacifique, ce n’est pas ce religieux qui lui apportera des indices. Sans doute est-ce le “Califat du 13” qui met bientôt la pression sur Franck, en s’en prenant à sa fille…

Ahmed Tiab : Pour donner la mort, tapez 1 (Éd.L’Aube noire, 2018)

Les choses prirent une tournure inattendue lorsque Ugo surgit justement dans le bureau de Franck pour lui annoncer qu’on avait retrouvé l’Audi blanche en question, carbonisée dans une carrière de graviers du côté de Marignane. Elle recelait un corps en cours d’identification. Règlement de comptes. Les habitués de la pègre marseillaise appelaient cela un barbecue.
Bien qu’il vînt d’appeler Maï quelques minutes plus tôt, Franck ressentit un frisson rétrospectif lui parcourir le dos et lui glacer l’épiderme. Il venait de lui proposer de passer la prendre au lycée après les cours pour l’inviter ensuite au restaurant. Elle avait prétexté un ciné avec un copain. Elle avait bien appuyé sur le mot "copain" pour agacer son père. Qu’importe, elle était sauve et c’était le plus important. Il se dit avec soulagement qu’elle allait attendre longtemps son rendez-vous, en espérant tout de même que le corps trouvé ne soit pas celui de son nouveau béguin, ça la rendrait encore plus insupportable.

Marseille est indissociable du grand banditisme et des trafics en tous genres. Chercher à améliorer l’image de cette métropole, à coups de clichés provençaux positifs, n’y change rien. Sous diverses formes, la pègre est installée là depuis trop longtemps pour espérer la fin de ses exactions. Des petits voyous jusqu’aux puissants caïds, c’est un univers d’une complexité inextricable. Si autrefois des "parrains" contrôlaient tant soit peu la situation, il y a belle lurette que cette version est caduque. La moindre bande veut sa part du gâteau, même si ce ne sont que quelques délinquants plus frimeurs qu’expérimentés. Ça génère toute une économie parallèle, en particulier dans les quartiers Nord, nous dit-on. Pas sûr que tous ces petits malfrats récoltent des sommes astronomiques, mais le mythe est là.

L’ambiance de violence va de pair avec ce banditisme tous azimuts. Et puis, ces dernières années, s’est développée une autre forme de gangs, ceux mêlant trafics et religion. Ils ne parlent pas correctement la langue arabe, ils n’ont pas lu une seule sourate du Coran, mais ils s’inventent un combat islamiste "sur mesure". Radicalisés, convertis : ces notions ont-elles vraiment un sens pour eux ? Inutile de rejoindre les djihadistes, en débâcle depuis, s’ils peuvent jouer au héros à Marseille, y imposer leur charia et glaner au passage pas mal d’argent. Telle est la menace, entre fanatisme et folie cruelle, planant sur les populations, à laquelle sont ici confrontés les enquêteurs. Quant au banditisme plus traditionnel, il reste néanmoins présent.

Ahmed Tiab ne se contente pas d’évoquer cet aspect criminel. C’est aussi de la vie privée des policiers dont il nous parle avec humanité. Ce métier complique la vie de couple, ou peut entraîner des états dépressifs, on le sait. Dans certains cas, bien difficile d’être à la fois père et policier, ce que nous indique cette histoire. Être policier n’interdit pas de vivre avec quelqu’un du même sexe. Peut-être l’auteur a-t-il pensé à Xavier Jugelé, victime d’un attentat en avril 2017 sur les Champs-Élysées. C’est une illustration du monde actuel que nous présente ce polar sociétal, avec ses facettes sombres et de trop rares lueurs d’espoir. Une observation réaliste et vivante de notre temps, qui démontre une fois encore le talent d’Ahmed Tiab.

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 05:55

Alex Roth est un violoniste âgé de vingt-neuf ans, récemment viré d’un orchestre de jazz se produisant dans un club new-yorkais. Ce n’était pas un job valorisant, alors qu’Alex possède une bonne formation musicale, mais maintenant il est fauché. Ce qui a déréglé sa vie, c’est le départ de sa fiancée, Sue Harvey. Alex vivait en couple avec cette blonde aux yeux verts, dont il était très amoureux. Ils avaient même programmé leur mariage, bien que la mère de Sue ait vu cela d’un sale œil. Comme tant d’autres, sa compagne a voulu tenter sa chance à Hollywood. En cette fin des années 1930, n’avait-elle pas toutes ses chances au paradis du cinéma ? Alex l’ignore encore, mais Sue est juste serveuse dans un restaurant sans classe, logeant en colocation avec une nommée Ewy.

Alex a traversé l’Amérique en auto-stop pour rejoindre Sue à Los Angeles. Il est arrivé au Nouveau-Mexique, après un petit séjour dans les geôles texanes, mais le trajet devient de plus en plus aléatoire. C’est alors que la belle Buick d’un certain Haskell s’arrête, et le prend à son bord. Cet homme de trente-deux ans ne manque pas d’allure, mis à part les profondes griffures marquant ses mains. Alex sent que ce conducteur est friqué. Exhibant ses billets de banque, Haskell se montre d’ailleurs généreux avec son passager. C’est un bookmaker, qui aurait eu quelques déboires financiers à New York. Il compte se renflouer en Californie, ce dont Alex le pense capable. Haskell étant fatigué de conduire, le musicien prend le relais au volant. Jusqu’à ce que se produise un incident imprévisible.

Haskell est mort subitement. Alex n’y est absolument pour rien. Quelle que soit la raison de ce décès, le musicien comprend illico qu’il est dans le pétrin. Prévenir un patrouilleur de la police ou simplement quitter la Buick sans demander son reste, ça n’apporterait aucune solution au problème. Par contre, s’emparer du portefeuille bien garni d’Haskell, utiliser sa voiture pour rejoindre Los Angeles, endosser ses vêtements et même son identité, ça peut se tenter. Et le corps qu’on retrouvera dans un fossé, sous les broussailles, peu importe sous quel nom on l’identifiera. Pour autant, Alex n’est pas du tout sûr que la substitution fonctionne. Car Haskell était un drôle de type, et ses secrets sont très glauques. Passer la frontière inter-états pour entrer en Californie est une épreuve pour Alex.

Face aux mirages hollywoodiens, Sue Harvey espère encore un peu. C’est peut-être pour ça qu’elle est sortie avec Raoul Kildare. C’est plutôt un frimeur qu’un comédien reconnu. Et Sue est toujours amoureuse de d’Alex Roth, finalement. Elle n’est pas mécontente de l’envoyer paître, le prétentieux Raoul. Néanmoins, la suite va changer leurs rapports. De son côté, Alex s’est reposé dans un motel, mais il pense que plus vite il arrivera à destination, mieux cela vaudra. Poursuivant le voyage, il prend une auto-stoppeuse, Vera…

Martin M.Goldsmith : Détour (Rivages/Noir, 2018) - Inédit -

Je mentirais si je vous disais que je n’ai pas été tenté d’assommer M.Haskell pour lui faire les poches. Au cours de la nuit, il m’est arrivé une fois ou deux d’y penser. Mais cet homme m’avait bien traité et je ne pouvais me résoudre à lui faire du mal. Néanmoins, la tentation était très très forte. N’oubliez pas que j’avais désespérément besoin d’argent, alors que dans la voiture se trouvait une clé Stillson et une paire de gants de conduite rembourrés pouvant servir à amortir le choc. C’était du tout cuit, pour peu que je me décide.
Vous trouvez que rien que d’y avoir pensé fait de moi un sale type ? Je vous arrête tout de suite. Je suis un musicien, pas un voyou. Les rares actes déshonorants que j’ai pu commettre, je les ai commis parce que je n’avais pas le choix. Or là, je me suis abstenu. Je ne vous demande pas pour autant de me remettre la médaille du mérite…

Ce roman datant de 1939 est un inédit en français. Si l’on est aperçu de ses qualités, cela tient au regain d’intérêt pour le film qui a été adapté d’après cette histoire. En 1945, le cinéaste Edgar G.Ulmer réalisa un film à petit budget d’après “Détour”. Tom Neal, Ann Savage, Claudia Drake, Edmund Macdonald, y tenaient les principaux rôles. Pour le scénario, Martin M.Goldsmith ne garda que le périple d’Alex Roth, pas les pages avec Sue Harvey. Même s’il manquait de moyens, le réalisateur donna une sacrée intensité aux mésaventures d’Alex. Le regard fixe et las du héros montre à quel point il est accablé par le déroulement des faits. Ce qui permet des flash-back, retours en arrière illustrant la vie du personnage, indiquant que ce brave garçon est bien victime d’une inexorable fatalité.

Le film d’Edgar G.Ulmer est puissant. Le roman de Martin M.Goldsmith l’est tout autant. Faut-il le comparer à des auteurs tels que James Cain ou Horace MacCoy ? En tout cas, il s’en rapproche assurément. En particulier dans les passages mettant en scène Sue Harvey à Hollywood. La description des conditions de survie dans lesquelles évoluent les aspirants à la gloire, au cœur du mythe de l’usine à rêve, est frappante de vérité. “Les mensonges des revues de cinéma, les mirages des romans de gare et les salaires exagérés que les attachés de presse annonçaient en fanfare, tout cela se combinait pour former un des pièges les plus vicieux que l’on puisse imaginer. Et moi, j’étais une des milliers de petites souris qui s’étaient fait avoir. Ça n’avait pas pris beaucoup de temps, du reste. En moins de six semaines, j’étais complètement fauchée…” L’avenir de Sue va-t-il se stabiliser ?

Dans la meilleure tradition du roman noir, devenu un vagabond, Alex avance à l’aveugle vers son destin. La mort inopinée d’Haskell lui offre un sursis, et quelques centaines de dollars. Mais on se doute que les ennuis de ce solitaire sont loin d’être terminés. “Quelle que soit la direction que vous choisirez, ce sera toujours la mauvaise” écrit en préface William Boyle (auteur de “Gravesend”, n°1000 de la collection Rivages/Noir). En effet, c’est ce qui fait la force de tels romans. Excellente initiative de publier ce titre, à lire absolument.

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 05:55

Mariée à Alex et mère du petit Jack, D.D.Warren est commandant de police à Boston. Ses six mois de convalescence après une blessure s’achèvent. Toujours un peu diminuée, elle est de retour à la brigade criminelle. Très vite, se présente une affaire insolite. Le vendredi soir, une blonde de vingt-sept ans est de sortie dans un club. Sa nuit se termine mal, quand elle est kidnappée par le barman de l’établissement, puis séquestrée nue dans le garage de celui-ci. Malgré tout, la jeune femme a de la ressource. Elle trouve le moyen de mettre son ravisseur hors d’état de nuire, entraînant la mort de celui-ci. Quand l’équipe de D.D.Warren intervient, la victime reste sereine, affirmant que le kidnappeur n’en était pas à son premier enlèvement. C’est certainement lui qui a enlevée la jeune Stacey Summers, toujours pas retrouvée, une affaire qui a eu beaucoup d’écho dans la région.

En effet, la police déniche de possibles traces d’autres cas de kidnappings chez le barman. La blonde qui l’a supprimé, c’est Flora Dane. Sept ans plus tôt, elle fut enlevée par un routier nommé Jacob Ness, et séquestrée durant 472 jours. Terrible épreuve qui laisse poindre des réminiscences dans la mémoire de Flora, car sa captivité fut particulière. Bien qu’elle ait pu s’en sortir, ses rapports avec sa mère sont encore perturbés. Car Rosa Dane, qui tient une ferme dans le Maine, et le frère aîné de Flora, ont subi les conséquences de cet enlèvement. Rosa comprit bientôt que les avocats victimologues et les médias ne lui seraient d’aucun secours. Aujourd’hui, elle rejoint sa fille à Boston dès qu’un problème se pose. Car ce n’est pas la première fois que, ces cinq dernières années, Flora est au cœur "d'incidents" qui ressemblent à des provocations de sa part, telle une justicière.

Le docteur Samuel Keynes est un Noir séduisant, élégant en toute occasion. Au FBI, il n’est ni psychologue, ni même médecin. Il est chargé de l’accompagnement des victimes. Keynes a été le seul auquel Flora Dane ait accepté de faire des confidences sur le temps de sa captivité. Il explique à D.D.Warren le caractère "différent" de la jeune femme. Pour la policière, Flora est probablement dangereuse. Lorsque D.D.Warren lui rend visite à son petit appartement, la jeune femme a disparu. Dans sa chambre, de nombreux documents sur des affaires récentes d’enlèvement. On découvre qu’un inconnu a utilisé un subterfuge pour s’introduire impunément chez Flora. En effet, elle est à nouveau prisonnière, dans une pièce obscure. Une mise en scène rappelle sa séquestration par Jacob Ness, mais ce dernier est mort à l’époque de sa libération. Qui donc reprend un même scénario ?

Le docteur Keynes et D.D.Warren unissent leurs efforts pour évaluer la situation. Pour Pam Mason, victimologue collègue de Keynes, ils doivent prendre en compte le rôle de Rosa, qui s’implique depuis comme "mentor" auprès d’autres familles en détresse. Côté Flora, il n’est pas exclu qu’elle ait été engagée par le père de Stacey Summers, qu’elle se soit mise en danger pour traquer le ravisseur pervers. Toutefois, rien n’indique que Stacey soit encore vivante, ni que Flora sera épargnée lors de cette nouvelle séquestration. Keynes et D.D.Warren iront jusqu’au bout de cette enquête, aussi compliquée soit-elle…

Lisa Gardner : Lumière noire (Albin Michel, 2018)

Puis D.D. vit un vieux bureau bancal sur lequel trônait un portable Mac dernier cri. Enfin, elle se laissa aller à regarder ce qui constituait le clou du spectacle : les dizaines de coupures de presse et de photographies qui tapissaient les quatre murs de la chambre. Il ne lui fallut guère de temps pour trouver le thème commun : des affaires de disparition. Toutes jusqu’à la dernière. Trente, quarante, cinquante personnes, hommes et femmes, qui étaient sorties de chez elles un beau jour et qu’on n’avait plus jamais revus. Y compris Stacey Summers, dont le Boston Globe annonçait le kidnapping dans un article exposé à la place d’honneur, juste au-dessus du lit de Flora.
Aucun doute, elle avait suivi l’affaire. Et maintenant ? D.D. fit un tour complet sur elle-même pour prendre la mesure de l’obsession qui hantait Flora. Et elle fut soudain saisie d’un très mauvais pressentiment.

Depuis deux décennies, Lisa Gardner s’est imposée comme une des reines du thriller, avec une vingtaine de titres à son actif. En France, elle fut récompensée en 2011 par le Grand Prix des lectrices du magazine ELLE, pour “La maison d’à côté”. Notons que la traduction par Cécile Deniard semble parfaitement dans la tonalité d’origine de l’auteure. Au-delà des honneurs, les livres de Lisa Gardner rencontrent surtout un succès populaire absolument mérité. Elle apporte autant de soin à la structure du récit – on le constate une fois encore avec plusieurs approches de l’histoire, qu’à la narration d’une belle limpidité.

La psychologie est très présente dans cette intrigue. Si le traumatisme initial fut causé par une longue séquestration, qui peut avoir chamboulé le cerveau de Flora, ce n’est pas le seul effet dont il est question. Cette fiction est aussi destinée à rappeler que les proches de victimes sont touchés de près, et doivent se montrer solides face aux faits. Le soutien est bien réel de la part des autorités, mais les intervenants restent trop neutres aux yeux de l’entourage d’une victime. Et, même si l’affaire se conclut heureusement, son impact ne s’efface pas du jour au lendemain, pour eux non plus. Après coup, Flora s’est aguerrie afin de répondre à toute situation périlleuse… au point de jouer à la justicière ? On verra ce qu’il en est. La policière D.D.Warren s’est trouvé un partenaire aussi opiniâtre qu’elle, le beau Samuel Keynes, pour comprendre ces mystérieux cas d’enlèvements. Un suspense addictif, maîtrisé à la perfection par cette romancière chevronnée qu’est Lisa Gardner.

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 05:55

Est-il vraiment indispensable de créer un nouveau parc de vacances et de loisirs, en lieu et place d’une forêt, à Châtel-Gérard, du côté de Montretout ? C’est un projet controversé, mais soutenu par des groupes de pression, et par le préfet Chouyet en personne. De nos jours, ces situations conflictuelles entraînent souvent la mobilisation des réfractaires. Là comme ailleurs, une ZAD a vu le jour. Dans la Zone À Défendre, on affiche une opposition plutôt festive, en organisant un pique-nique militant aux abords de la forêt. Mais le préfet décrète qu’il s’agit de troubles de l’ordre public. Ce ne sont pas ces zombies gauchos qui vont contrarier les enjeux financiers du futur parc, quand même ! Dirigeant la manœuvre, le préfet lance l’assaut pour les déloger, usant et abusant des grenades lacrymogènes. Au final, on retrouve un mort. Il est vêtu d’une tenue de grognard, de grenadier napoléonien.

Magali Bourgeade, environ trente ans, est pigiste pour une revue francilienne. Côté vie privée, elle a pour confident et amant occasionnel Raphaël Cineux, dit Racine, historien et libraire, aujourd’hui expert auprès du Crédit Municipal. Cultivé, il possède des relations en divers milieux. Sous le titre "L’insurrection qui revient ?", Magali est chargée d’une enquête journalistique autour des mouvements actuels de rébellion. Une nouvelle phase de la contestation s’installe-t-elle, avec des jeunes générations radicales ? Phénomène qui mérite d’être analysé, sans doute. La ZAD de Châtel-Gérard fournit un bon exemple. Elle se rend sur les lieux, rencontrant des militants méfiants autant qu’enthousiastes. Ils ont même récupéré le coûteux drone que le préfet Chouyet utilisa pour l’assaut. Les zadistes affirment ne pas connaître le mort déguisé en soldat de l’époque de Napoléon.

Lors d’une conférence de presse, le préfet confirme que la victime, Claude Ropert, n’avait rien à voir avec les olibrius de la ZAD. Ce sexagénaire, un haut-fonctionnaire membre de la Chambre des Comptes, faisait partie d’une association d’admirateurs de Napoléon. Ce qui n’explique pas totalement qu’on l’ait trouvé en tenue de grognard. L’arme à feu avec laquelle il a été abattu est un objet historique, dont étaient dotés les soldats d’alors. On a du mal à imaginer qu’il ait pu se suicider grâce à un tel fusil… Le préfet ne perd pas de vue son objectif : les jours suivants, il fait évacuer manu militari la ZAD. Magali retourne dans ce secteur. Si les contestataires ont été déplacés, ils ne semblent pas démoralisés. L’un d’eux, celui qui avait chopé le drone du préfet, manque à l’appel. Convaincue qu’il en sait beaucoup sur le meurtre de Claude Ropert, Magali tente de le retrouver.

Est-ce à cause de sa vie intime plus que tumultueuse et perverse, que l’on a supprimé l’amateur de déguisements napoléoniens ? Possible, mais il faudrait surtout s’intéresser au cursus de la victime. Et au manuscrit dans lequel Ropert racontait des souvenirs, évoquait des amitiés de longue date, où pouvoir et finances étaient mêlées. Le témoignage d’un de ses anciens amis éclairera les secrets de la victime…

Gérard Streiff : Grognards.net (Éd.Helvétius, 2017)

Un instant, elle hésita. Y aller ou pas. Elle repensait à ce que lui avait dit le commerçant barbu, l’autre jour, sur Ropert et ses histoires de libido.
Magali avait fait le premier déplacement sur la ZAD pour son boulot, certes, mais aussi en pensant trouver dans l’incident de Montretout, cette mort d’homme, une forme moderne de lutte des classes, une contestation radicale de l’ordre. Et elle était tombée, probablement, sur une histoire de coucheries. Claude Ropert était un addict du sexe qui s’était mis le canton à dos, façon de parler… Tout ça l’intéressait moyennement. Bref, elle était déçue mais par solidarité, par curiosité aussi, elle reprit son bâton de pèlerin.

Manifester en bon ordre, de façon plus ou moins solidaire, avec des slogans trop souvent répétés, c’est devenu inefficace, selon l’opinion d’un certain nombre de citoyens. Certains optent alors pour des actions concrètes, telle l’occupation de locaux vides pour héberger des personnes ayant besoin d’un toit. D’autres organisent des Zone À Défendre, des ZAD. On comprend en partie leurs arguments : est-il nécessaire de détruire des lieux naturels pour bétonner partout ? On admet aussi que certains projets ont un sens économique, et sont pourvoyeurs d’emplois. Vaste débat, où la complexité des dossiers ne permet pas toujours de se faire une idée juste de la question. Opposants et partisans campent sur leurs positions, pas moins agressifs les uns que les autres. Chaque camp gardant une part d’opacité sur ses motivations réelles, on le remarquera.

C’est ce contexte d’actualité qui sert de toile de fond à l’histoire racontée ici par Gérard Streiff, qui connaît fort bien les sujets sociaux. Un roman qui prend des allures de "conte moderne", car l’auteur ne prétend pas y refléter une réalité, mais un type de situation se produisant de nos jours. Certes, les temps changent, les combats se réorientent, mais les crapuleries de quelques élites n’évoluent pas tellement. Et quand on met le nez dans les "réseaux" de ce petit monde se croyant supérieur, ça sent toujours mauvais. Moins de transparence qu’on nous le dit, peut-être. C’ est avec un sourire quelque peu ironique, que l’on se doit d’observer tout cela, sans être dupes. Un roman fort sympathique.

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22 décembre 2017 5 22 /12 /décembre /2017 05:55

Marié depuis un an à la ravissante Stella, Dany Lorton est armateur à Liverpool. Pour leur anniversaire de mariage, plusieurs proches amis sont réunis chez le couple : un colonel retraité de l’armée des Indes avec son épouse, un jeune officier de la marine de guerre, et Joë Burton, un riche dilettante explorant le monde au gré de ses voyages sur son voilier. Dany Lorton raconte ses mésaventures à ses invités. Alors que son trois-mâts-voiles le Taï-Wan doublait le cap de Bonne-Espérance, le premier officier de bord Hapgate s’aperçut de la disparition du capitaine Miller, commandant du navire. Étrange, car la porte de sa cabine était hermétiquement close, et le hublot bien fermé. Hapgate trouva un message, de la main du capitaine : "Cette nuit du 28 juin, par X degrés de longitude est, et X degrés de latitude sud, le capitaine Miller a disparu."

Le Taï-Wan est malgré tout rentré à Liverpool, mais le Tribunal Maritime hésite à donner son aval pour la continuation de son activité. D’une part, le capitaine Miller n’avait pas la réputation d’être suicidaire ; d’autre part, dans le milieu maritime, on ne se fie plus guère aux bateaux sur lesquels s’est produit un drame. Néanmoins, l’armateur Dany Lorton va pouvoir organiser un prochain voyage, avec le capitaine Watson pour commandant. Grand amateur de mystères, Joë Burton se joindrait volontiers à l’expédition, mais il a déjà prévu une traversée jusqu’au Brésil en vue de découvrir l’Amazone. Quant à leur ami officier de marine Jacky Pootwick, il doit regagner son bord. L’essentiel, c’est que l’expérimenté capitaine Watson soit prêt à quitter pour quelques mois son douillet cottage côtier.

Certains incidents se produisent en parallèle. Un veilleur de nuit est agressé dans un entrepôt de fret maritime. Il semble qu’un inconnu s’était entre-temps caché dans une caisse déposée dans ce hangar. Par ailleurs, à Carnavon, le policier local est avisé qu’on a découvert un cadavre sur la plage. L’homme n’est pas identifiable. C’est le second corps venu s’échouer là depuis un an… Les mois ont passé. En mer, le Taï-Wan est sur le trajet du retour vers Liverpool. Au cap de Bonne-Espérance, l’officier de bord Hapgate redoute ce qui va effectivement se produire : le capitaine Watson disparaît. Peu après, un passager clandestin apparaît, souffrant de fièvres délirantes. Il va s’en remettre, mais on compte le confier à la police sitôt l’arrivée au port. Hélas, pas avare de fourberie, l’inconnu s’échappe bientôt, et causera même la mort d’un jeune agent de police.

L’inspecteur de police Francis Annemary est un enquêteur chevronné de Scotland Yard. Il renonce aux vacances auxquelles il a droit, pour s’intéresser à la double disparition des capitaines du Taï-Wan. En compagnie de Dany Lorton et de Joë Burton, il commence par explorer le navire. Il ne tarde pas à dénicher une partie de l’explication. Il va poursuivre ses investigations à Carnavon, réquisitionnant deux chalutiers pour mettre la main sur des éléments capitaux. Mais Francis Annemary n’est pas à l’abri du danger : on va tenter de l’empoisonner dans un restaurant. Néanmoins, il saura piéger le coupable…

Maurice Tillieux : Le navire qui tue ses capitaine (Éd.de l’Élan, 2017)

La nuit à bord du Taï-Wan se passa, très calme.
John Hapgate avait pris son quart à deux heures du matin et il allait bientôt en être six. Il bailla et pensa qu’il allait pouvoir dormir dans quelques instants, et il n’en était pas fâché. Mais il faisait si chaud qu’il était certain de ne pas bien dormir, et il désira un peu de fraîcheur. L’air stagnait littéralement autour de lui ; l’atmosphère était lourde, pesante, pas un souffle ! On étouffait. Le soleil se levait et teintait l’horizon de nuances pâles […]
Il se demanda soudain si le capitaine avait disparu cette nuit ? Cette pensée, qu’il trouva ridicule, le fit rire. Pourquoi le capitaine eût-il disparu ? C’était la conversation d’hier qui lui mettait ça en tête. Voyons, quelle heure était-il ?

Cet unique roman publié de Maurice Tillieux (1921-1978), auteur belge de BD, parut en 1943 aux Éditions A.Maréchal, de Liège, dans la collection Le Sphinx. À l’automne 2017, les Éditions de l’Élan l’ont réédité, reprenant le texte d’origine. On y trouve également des illustrations dessinées spécialement par René Follet pour cette nouvelle édition. S’y ajoute un double dossier illustré de documents d’époque : le premier sur le jeune Tillieux et ses débuts, par Daniel Depessemier ; le second sur les romans policiers belges durant la seconde guerre mondiale, par Étienne Borgers. Une curiosité littéraire fort intéressante, ce roman n’ayant plus été publié depuis la première édition.

Toutefois, il ne faut pas s’attendre à roman exceptionnel. On est loin des ambiances de ports telles que décrites par Pierre Mac Orlan, ou même Georges Simenon. Située vers 1927, l’intrigue rappelle les suspenses anglais de l’époque. Des disparitions énigmatiques en mer, quelques faits suspects en Grande-Bretagne, un jeune armateur et son entourage, un policier émérite, l’auteur utilise avec un certain talent les codes du genre. Il est habile à dresser le portrait des personnages, y compris des intervenants annexes tels le sergent de police Templeton, le réceptionnaire d’entrepôt Old Nick Fidler, l’agent Anthony Pucky, etc. L’aspect maritime est très bien mis en valeur, comme il se doit. Et la nature criminelle ou mystérieuse des situations s’avère évocatrice. On sourit parfois, entre amis, comme il est de bon ton au sein de la distingué société britannique d’alors.

Nous sommes là dans la tradition du roman d’enquête de bon aloi, distrayant et d’un niveau très satisfaisant. C’est donc une excellente initiative de proposer aux lecteurs de redécouvrir ce livre oublié de Maurice Tillieux, qui deviendra un grand nom de la BD.

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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 05:55

Brest, vers la mi-janvier 1991. Âgée de dix-neuf ans, Bernadette Mérou est étudiante en sociologie. Son petit-ami Jean-Loup Rungoat habite rue Saint-Malo, il partage un logement avec son ami Félix. Congolais d’origine, ce dernier y tient une librairie. Line et Théo, les parents quinquagénaires de Bernadette, restent proches de leur fille bien que leur couple soit en crise. Théo s’organise une autre vie à Rennes, mais revient à Brest le week-end. Ce dimanche-là, Line a trouvé Bernadette soucieuse, tendue. Durant l’après-midi, l’emploi du temps de la jeune femme s’avère mal défini. On la retrouve plus tard, victime d’une chute sur les rochers du port, qui aurait pu être fatale. Pendant sept semaines, Bernadette reste dans le coma. À son réveil, de graves séquelles subsistent.

Malgré un séjour médicalisé à Berck-Plage, le traumatisme de Bernadette n’a pas disparu début août. À son retour chez ses parents à Brest, elle conserve un mutisme inquiétant, et rejette toujours certains proches, tel Jean-Loup. Celui-ci et Line s’interrogent sur la chute de la jeune femme, et sur ce qu’elle fit ce dimanche après-midi. Visitant l’appartement de Bernadette, sa mère découvre son mémoire intitulé "Les Exclus de la cité". Elle s’intéressa en particulier au cas d’un vieil homme interné en psychiatrie. Cet Alphonse Ludulic a été placé depuis au Foyer Saint-Urbain, une maison de retraite. Le médecin traitant du foyer est le docteur Marjolin, qui a suivi le cas de Ludulic dès ses premiers dérapages mentaux. Bernadette l’ayant rencontré, Line le contacte, mais il minimise le problème Ludulic.

D’autres ne sont pas coopératifs envers Jean-Loup, non plus : c’est la famille du vieux monsieur, qui vit dans sa propriété. Edmond Crapart, neveu de Ludulic, apparaît comme un homme d’affaire assez influent, appartenant au club de notables "Les Féaux d’Armor". Sa ravissante compagne Asuncion n’est pas sa première épouse. Justin, le fils d’Edmond, fait facilement preuve d’agressivité. Les Crapart font partie d’une classe sociale qui ne se mélange pas avec tout le monde. Selon un voisin, Ludulic était déjà singulier, son parcours de colonial en Afrique y ayant sans doute contribué. Quand Line Mérou peut finalement poser quelques questions au vieil homme, il n’est guère bavard, répondant des platitudes. Ludulic est-il prisonnier de cette maison de retraite, ou de ses fautes passées ?

Si le docteur Marjolin semble troublé et même gêné par ce dossier, au point de se placer en retrait, Edmond Crapart affiche une certaine sérénité. C’est à cause d’une affaire de mœurs que son oncle dut, au départ, être interné. Line et Jean-Loup savent maintenant que Bernadette est passée chez Crapart la veille de son "accident", et qu’elle devait voir Ludulic l’après-midi en question. Jean-Loup et Félix tentent d’entrer nuitamment au foyer pour mettre la pression sur le vieux monsieur, mais c’est un échec. Lorsque se produit un suicide suspect, le policier Lordois et son équipe mènent une enquête sérieuse. Bien des choses méritent d’être éclaircies, en effet. Pour autant, il subsiste un vrai danger autour de Bernadette et de sa mère…

Jean-François Coatmeur : Des feux sous la cendre (Albin Michel, 1994)

Jean-Loup, qui avait réduit l’allure, vit l’individu qui s’extrayait de l’angle opposé de la bâtisse. Costaud, large d’épaules, démarche pesante d’homme de la terre, il portait combinaison de peine et bottes en caoutchouc boueuses et tenait par une laisse courte un grand chien au poil ras. Ludulic ? Après tout, il aurait pu au téléphone faire avaler à Line n’importe quelle salade ? Jean-Loup ralentit encore et stoppa au mitan de la terrasse. Il plaça l’engin sur sa béquille, s’avança. Le type était bien plus jeune qu’il ne l’avait cru, la vingtaine à tout casser, un balèze dont la face avait l’expression bornée à l’animalité forte de ces vachers d’autrefois, pauvres bougres à demi demeurés qu’on croisait parfois dans les campagnes perdues. Le gros chien tendait sa laisse en exhibant des crocs écumants […]
Le garçon le décortiqua pièce à pièce, méthodiquement. Une étincelle roublarde éclaira le lourd visage rougeaud. Le chien continuait de gronder, collé à la botte de son maître, un jus verdâtre lui dégoulinant de la gueule.

Comme dans la plupart des livres de Jean-François Coatmeur, cette intrigue ne repose pas sur des investigations balisées, type "roman d'enquête". Certes, au fil du récit, arrivent de nouveaux éléments qui précisent le rôle – parfois obscur – des protagonistes. La captation des biens d’un vieux colonial n’a d’intérêt qu’à travers les rouages de cette magouille. En fait, c’est le sort de Bernadette et de ses proches qui crée l’ambiance de cette histoire. La jeune femme, apathique suite à sa terrible chute, n’est plus en état de témoigner. Sa mère ne se consacre plus qu’à elle. Même si son mari apporte quelques détails, c’est sur le fougueux petit-ami de Bernadette que Line peut compter pour démêler les mystères.

Il n’est pas nécessaire de vanter la qualité des romans de Jean-François Coatmeur, dont la construction est toujours parfaite. Il est bon de souligner aussi la richesse du vocabulaire employé par l’auteur. Par exemple, il parle plutôt de vestibules et de corridors, au lieu de simples entrées et couloirs. En quelques mots choisis, il décrit une scène : “Sur sa gauche, un réverbère éclairait le béton triste d’une petite église au modernisme biscornu. Il traversa la placette, atteignit le porche”… ou dresse le portrait d’un personnage : “Il s’exprimait d’une voix parcimonieuse, comme si son statut de gringalet impliquait aussi cette économie d’énergie. Dans ses yeux d’un bleu de myosotis s’attardaient des candeurs d’enfance.” Loin d’une narration sans relief, quel style dans l’écriture de l’auteur !

Jean-François Coatmeur nous a quittés le 11 décembre 2017, à quatre-vingt-douze ans. Son œuvre ne sera pas oubliée par les amateurs de suspense. Lire ou relire ses romans, aussi sombres fussent-ils généralement, c’est l’assurance de grands plaisirs de lecture.

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