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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 05:55

Dans l’Amérique de 1826, William Wyeth est âgé de vingt-deux ans. S’étant fâché avec son père, il vit depuis quelques temps à Saint-Louis, Missouri. C’est de là que partent les expéditions de trappeurs. Le marché de la fourrure est florissant pour des Compagnies, qui engagent les plus téméraires des volontaires. Un métier dur, mais qui offre l’espoir de s’enrichir aux trappeurs. Si William Wyeth en est conscient, maintenant il se sent prêt. Le début du voyage est déjà harassant, car il faut traîner leur bateau sur la rivière pendant plusieurs longues semaines. C’est ainsi qu’ils atteignent le fortin leur servant de base arrière. Depuis ce point, ils montent ensuite des campements dans la Plaine, chassant et posant les pièges pour attraper les animaux dont ils garderont la fourrure.

Les Blancs s’entendent bien avec la plupart des tribus Crow, mais ils doivent être plus prudents envers les Indiens Blackfoot, qui pourraient les attaquer sans prévenir. William s’est inséré sans problème dans le groupe de trappeurs. Il a fini par sympathiser avec Walter Ferris, de l’Ohio, fils de médecin. Sans doute parce que les deux jeunes hommes sont plutôt cultivés. Ils savent écouter les conseils des trappeurs chevronnés. À la mi-mars 1827, commence vraiment la traque massive des animaux. Avec les Indiens Crow, les trappeurs vont chasser les troupeaux de bisons. Hélas, William est blessé par un tir accidentel. Il a frôlé la mort, mais on l’a soigné aussi correctement que possible. Il est envoyé en convalescence à la colonie de Fort Burnham.

Si William s’avoue moins motivé pour retourner avec son groupe de trappeurs, ce n’est pas seulement dû à sa grave blessure. Il a retrouvé là Alene Chevalier, qu’il connaissait à Saint-Louis. Entre-temps, celle-ci s’est mariée et est devenue veuve peu après. Bien qu’étant l’héritière de son défunt époux, il faudra qu’elle se batte si elle veut récupérer sa fortune. William s’improvise négociant en fourrures, traitant avec les Indiens, ce qui va lui apporter un certain pécule. Il s’inquiéte quand un nouveau venu se présente à la colonie. À Saint-Louis, le dandy désinvolte Henry Layton avait une réputation justifiée d’escroc. Ce peut aussi être un rival amoureux concernant Alene Chevalier. Layton est un type lunatique, peut-être capable du meilleur, mais surtout destructeur.

L’actuel projet d’Henry Layton, c’est de faire prospérer sa propre compagnie de fourrures, en poussant la chasse toujours davantage vers l’Ouest. Walter Ferris et la brigade dont fit partie William Wyeth ont choisi de suivre Layton, même si leur confiance en lui est assez relative. Avant que l’expédition soit lancée, William et Alene décident de se fiancer, ce qui ne surprend personne à la colonie. Les nouveaux territoires de chasse des trappeurs ne sont pas sans réels dangers mortels. Et le caractère instable de Layton ne favorise pas la cohésion du groupe. Outre les Indiens hostiles, ils vont être confrontés aux Anglais, qui braconnent depuis le Canada, et aux Mexicains qui surveillent leur propre frontière. En revenir vivant, pour quelques-uns d’entre eux, tient du miracle…

Shannon Burke : Dernière saison dans les Rocheuses (Éd.10-18, 2018) – Inédit – Coup de cœur

Il nous avait senti. Lentement, Ferris tendit la main vers son fusil, mais le geste fit craqueter le givre qui s’était formé sous son manteau. Alerté par le bruit, l’animal fit volte-face et s’éloigna. Nous sautâmes en selle et poussâmes nos chevaux à travers l’épaisse couche de neige molle. Au bout de deux milles, nous débouchâmes sur un bras de rivière gelé, balayé par le vent.
Nous vîmes l’énorme bête déraper sur la surface verglacée, tomber, se relever, glisser à nouveau, se redresser et retomber. Nous sautâmes à terre. Il ne nous semblait pas régulier de tirer sur du gibier sans défense. Nous l’observâmes pendant une bonne minute. Il grognait, battait l’air de ses pattes, incapable de se remettre debout. Alors, d’un même mouvement, nous levâmes nos fusils et fîmes feu. Il fit un bond désespéré en avant, chancela et s’immobilisa. Ferris rechargea son arme et tira une seconde fois. Les deux coups avaient atteint leur cible quasi au même endroit, juste au-dessus de l’épaule. Le bison, foudroyé, s’affaissa sur le flanc.

Il faut se souvenir que dans les années 1820, on n’en est encore qu’aux prémices de la conquête de l’Ouest. Les États-Unis sont loin de couvrir l’ensemble du pays, tel que nous le connaissons. Un gros tiers des territoires, du Pacifique au Golfe du Mexique, appartient au Mexique, et quelques frontières restent floues avec le Canada. Au-delà de Saint-Louis, qui compte moins de cinq mille habitants, s’étendent de vastes contrées quasiment pas explorées. Certes, les gouvernements successifs achètent ces terres, en promettant aux populations que chacun pourra s’y installer. Pourtant, ils ne sont sûrement pas nombreux à cette époque, ceux qui osent quitter les régions de l’Est. Partir pour l’inconnu, ça ne peut exciter que les plus aventureux, souvent jeunes et en quête de richesses.

Après “Manhattan Grand-Angle” et l’excellentissime “911”, au cœur de New York, Shannon Burke allait-il convaincre avec cette fresque historique, cette immersion dans le lointain passé de l’Amérique ? Peut-être risquait-il de parodier Fenimore Cooper et autres écrivains ayant célébré les premiers pas de ce pays, se développant au 19e siècle. Non, c’est un magnifique récit, diablement vivant, que Shannon Burke a concocté pour “Dernière saison dans les Rocheuses”. Voilà probablement le principal atout de ce roman, sa limpidité narrative. Si sont cités des éléments authentiques, des personnages qui ont existé, ils font partie du contexte sans jamais encombrer le sujet, ni ralentir l’action. En effet, à travers le héros William Wyeth, c’est une marche en avant inexorable qui nous est présentée.

Inclure une dose de romantisme peut sembler parfois artificiel dans ce genre d’histoires. L’auteur évite admirablement cet écueil, qui passerait peut-être pour une naïveté de son personnage central. La vie est rude, autant pour Alene Chevalier que pour William, et c’est ce qui les rapproche. Le jeune homme s’aguerrit progressivement au contact du groupe de trappeurs, mais également parce qu’il doit contrer un rival, le fantasque Henry Layton. Il acquiert de l’expérience, tout en gardant une sacrée humanité. Par exemple, il n’en veut nullement à celui qui l’a accidentellement blessé. L’amitié de Walter Ferris lui est précieuse aussi, de même que la solidarité entre hommes. Tous savent être des rescapés, dépassant les limites sans pour autant regretter leur choix.

Il ne s’agit pas d’un polar, ni strictement d’un western, mais d’un véritable suspense. On ressent rapidement une forte empathie pour les protagonistes. Et l’on frémit à chaque péripétie traversée, car le danger est sans cesse autour d’eux. L’auteur ne cherche pas le spectaculaire, respectant la justesse historique et celle des portraits nuancés. Un roman remarquable, qui mérite un vibrant "coup de cœur".

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19 janvier 2018 5 19 /01 /janvier /2018 05:55

Nestor Burma admet son erreur : “Je commençai à réaliser que je m’étais embringué dans une histoire qui n’était pas de mon ressort.” Un détective privé s’occupe d’affaires de mœurs, d’enquêtes criminelles, mais pas d’assassinats politiques. D’autant moins quand il s’agit d’embrouillaminis entre les Kurdes et le MIT, les services secrets turcs. Et les Loups Gris, baroudeurs fascistes, y participerait également. Tout ça au sujet d’un mystérieux dossier brûlant, qui a disparu – s’il a jamais existé. L’un des responsables de ce pataquès, c’est le journaliste Niki Java, ami de longue date de Nestor Burma. Le reporter avait sympathisé avec un activiste kurde et sa sœur. Les obsèques de Niki Java au Père Lachaise auraient dû mettre fin au problème.

C’est l’inverse qui s’est produit, vu que Niki Java n’était pas clamsé. Par contre, son ami militant Kurde se trouvait à sa place dans le cercueil. La sœur du défunt ayant une fâcheuse tendance à réclamer publiquement la vérité, il était probable qu’on finisse par la supprimer. C’est là qu’entre dans le jeu une panthère vêtue d’un treillis, une Kurde elle aussi, mais version féministe pure et dure. Ayant rectifié le rôle de chacun, elle offre une piste au détective. Un marchand d’arme qu’on nomme Potemkine traiterait aussi bien avec les Turcs qu’avec les Kurdes, vu que c’est un métier où vendre à des clients importe plus que toute idéologie. La guerrière féministe le connaît mieux qu’elle ne l’avoue dans un premier temps. Nestor Burma ne tarde pas à dénicher l’adresse de Potemkine.

Le détective tombe sur une élégante sexagénaire orientale, qui l’accueille en le menaçant avec un petit flingue. Burma n’a pas le flegme d’un James Bond, mais il ne manque pas de réflexes non plus. Quand un fuyard en profite pour leur fausser compagnie, le détective parvient à le choper. Mais c’est seulement la doublure du fameux Potemkine, pas le vrai. Estimant que l’immeuble en question mérite une exploration plus poussée, Nestor Burma y retourne accompagné de sa sculpturale secrétaire métisse. Et si, derrière cette affaire, il s’agissait d’esclavage sexuel, de prostitution organisée, même si les lieux paraissent aujourd’hui désaffectés ? Le duo intrépide va descendre jusque dans les plus hostiles sous-sols de l’immeuble. Pas rassurant, mais ils y découvriront peut-être des indices.

Bien qu’il soit sorti du tunnel avec une valise, qui va servira de monnaie d’échange contre des infos auprès de son contact à la DGSE, Burma n’est pas au bout de ses peines. Car la virevoltante féministe kurde continue son combat contre le pouvoir turc, visant la tête de l’État. Avec des éléments compromettants en poche, c’est encore mieux. Pour le nettoyage final, Nestor Burma pourra compter sur la commissaire Faroux, patronne de la PJ…

Serguei Dounovetz : Les loups de Belleville (French Pulp Éd., 2018)

Le pilote, grand et costaud, sa carrure amplifiée par les protections de son blouson de motard, tourna lentement la tête. Sa vision panoramique intégra forcément dans le décor ma voiture de cirque. Peut-être aurais-je dû me garer plus loin ? Mais il était trop tard pour entamer un nouveau créneau. Le motard hissa son monstre sur le trottoir, coupa les gaz et immobilisa l’engin sur sa béquille. Tout en conservant son casque noir à visière fumée, il s’engouffra dans le hall. Je sortis de la Fiat et me ruai sur ses talons. La minuterie était HS. Potemkine montait quatre à quatre les marches disjointes en s’éclairant à l’aide de son smartphone. Je le suivais prudemment, me guidant uniquement avec la rampe branlante, scrutant ostensiblement l’obscurité afin de repérer l’étage où l’homme en noir finirait sa course.

Nestor Burma, détective de choc, patron de l’agence Fiat-Lux, est de retour. Ce n’est plus tout-à-fait le personnage mythique imaginé par Léo Malet, grande figure du polar. Il était évidemment nécessaire de l’actualiser, tout en conservant les caractéristiques du héros d’origine. Par nature, le détective privé est un solitaire, avec son libre arbitre, mais pas insensible au charme féminin, ni absolument désabusé quant à la nature humaine. Il sait faire preuve d’un humour teinté très souvent d’ironie. Si le monde a bien changé depuis l’après-guerre, il n’a pas gagné en simplicité. Les sujets de société, les rapports sociaux, les problèmes de sécurité, autant de thématiques complexes alimentant la criminalité. Un gaillard comme Nestor Burma, quadragénaire sportif, ne craint pas de s’y frotter.

Il est assisté d’une descendante d’Hélène Châtelain, ou au moins d’une homonyme. La belle Kardiatou Châtelain est une métisse franco-sénégalaise âgée de vingt-cinq ans, diplômée et diablement attirante. C’est, bien sûr, sa compétence qui prime, Burma devant refréner ses pulsions. Par ailleurs, le détective emploie Mansour Kébaïli, jeune d’origine Kabyle, originaire de Bondy nord, non pas parce que c’est un traficoteur de banlieue, mais pour ses talents en informatique. Les nouvelles technologies, ça reste quelque peu abstrait dans la pratique de Nestor Burma. Si son aïeul entretenait de bonnes relations avec le policier Florimond Faroux, c’est à une quinquagénaire chevronnée que le détective doit de nos jours s’adresser : la commissaire Stéphanie Faroux. Encore que Burma, libertaire dans l’âme, garde généralement ses distances avec la police.

À partir de 1954, Léo Malet écrivit une série de quinze romans intitulée "Les nouveaux mystères de Paris", où son détective enquêtait à chaque fois dans un arrondissement différent. Sur le même principe, le Burma nouveau commence par le 20e, pour cette aventure racontée par Serguei Dounovetz. Des péripéties multiples sont au rendez-vous dans cette histoire, comme il se doit. Non sans évoquer les ambiguïtés de la Turquie, où la démocratie paraît mal assurée. Bienvenue dans la vie agitée de Nestor Burma !

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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 05:55

Ce hameau presque mort, ces quelques maisons vides, ça fait une trentaine d’années que Horace les connaît. Jeune instituteur, il enseigna dans une classe unique qui accueillait une douzaine d’enfants venant des villages environnants. À l’époque, il remarqua deux frères très dissemblables parmi les élèves. Séverin, un gamin taciturne et rêveur, était l’opposé de son cadet de deux ans, Antoine, extraverti et volubile. Les frères Cafani.

L’enseignant s’est voulu lucide : “Certains ont déclaré que la vie les avait séparés. Ils ont tout faux, ils confondent l’effet et la cause. À la naissance, les frères étaient antipodes, la logique voulait qu’ils suivent des trajectoires opposées. Antoine a quitté le hameau à sa majorité et a ouvert un bar sur la côte. Séverin est resté. Ce n’était pas un choix par défaut, mais une vocation et une affinité qu’il portait en lui depuis l’enfance. Il était de ce royaume, fait par lui et pour lui. En osmose avec la plus infimes de ses composantes. Ce qui pousse dans la terre, y marche, s’y cache, s’en nourrit. Ce qui dépend du bon vouloir du ciel et de l’horloge des saisons. La vie de Séverin était là. Le bruit, les espaces confinés, les lumières artificielles, il en aurait crevé.”

À l’heure de la retraite, Horace est venu s’installer dans une des maisons de ce hameau fantomatique. Le cas de Séverin l’intéressait toujours, trois décennies plus tard, pour son caractère anthropologique. Observer cet endroit moribond, prendre des notes, en restant neutre ? C’est évidemment impossible en un lieu où ne vivent que peu de personnes. Il est indéniable que Horace ait éprouvé une sorte d’empathie pour Séverin, même s’il ne se l’avouait pas. “Oui, je croyais maîtriser mon "sujet" sur le bout des doigts et je n’ai pourtant rien vu venir.” Les hameaux isolés et les vieilles rancœurs sont propices aux plus terribles drames. Le diable a ses raisons…

Elena Piacentini : Le dernier homme (Éditions In-8)

Parmi les auteurs, il y a ceux qui savent très bien raconter une histoire, sur une intrigue sans défaut, offrant aux lecteurs un résultat de belle qualité. Il en est d’autres qui, quel que soit le format du texte, y ajoutent une tonalité particulière. Dans ce cas, une nouvelle ressemble un peu à une confidence en tête-à-tête avec celle ou celui qui va l’écouter. Il se crée une intimité permettant de comprendre la nature profonde des personnages et de leurs actes. Aussi pacifique soit-il, l’être humain est parfois confronté à la violence, et doit y répondre. Ne jugez pas cette affaire avant d’avoir tous les éléments en main, tel semble être le message que nous livre ici Elena Piacentini.

Avec huit romans et un scénario écrits en dix ans, cette romancière fait déjà partie des valeurs sûres de la littérature polar. Elle est aussi l’auteure de quelques nouvelles, où son talent apparaît tout autant. “Le dernier homme” en témoigne, confirmant – s’il en était besoin – qu’Elena Piacentini est une reine de l’écriture et du suspense.

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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 05:55

Peut-être faut-il préciser une nouvelle fois que “Temps Noir” n’est pas un magazine polar, mais une publication de référence destinée à celles et à ceux qui sont intéressés par l’univers des littératures policières, d’hier et d’aujourd’hui. Animée par Franck Lhomeau, cette revue présente de précieux témoignages, documents et illustrations, sur ce genre littéraire et son histoire. Soulignons la belle et riche iconographie accompagnant à chaque fois les textes. Dans ce vingtième numéro, il est largement question des liens entre les romans noirs et le cinéma…

S’il publie quelques romans au début des années 1950 dans la collection Fleuve Noir Spécial-Police (Priez pour elle, Méfiez-vous des blondes, Massacre en dentelles), c’est en tant que scénariste et dialoguiste que Michel Audiard acquiert une notoriété certaine dès cette époque. Il a le sens des répliques qui font mouche (“Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît” Le jour où on mettra les cons sur orbite, t'as pas fini de tourner.”), servies par de grands acteurs. Ayant contribué au succès de nombreux films, il symbolise un cinéma populaire qui marqua trois décennies. Mais il subsiste des zones d’ombres dans la vie de Michel Audiard, qui ne souhaitait guère s’exprimer sur ses débuts professionnels.

Né en 1920, s’étant forgé une culture ambitieuse, le jeune homme vivote dans le Paris de la guerre. Sa rencontre avec Robert Courtine lui permet d’entrer à l’hebdomadaire L’Appel, publication collaborationniste dirigée par Pierre Costantini. De juillet 1943 à août 1944, il va écrire, principalement des nouvelles, pour ce journal – dont les Juifs sont la première cible. Les textes de Michel Audiard sont parfois sombres, mais généralement guillerets, souriants. Toutefois, respectant l’idéologie de L’Appel, il n’est pas rare que l’on trouve des allusions directes à une supposée fourberie juive. Dans d’autres articles, en tant que critique, il a parfois la dent dure contre le monde artistique d’alors, mais défend aussi des talents tels les cinéastes Jacques Becker ou Gilles Grangier.

À la Libération, tandis que Robert Courtine est en fuite à Sigmaringen, Audiard est brièvement inquiété car il a été chargé de veiller sur l’appartement de Courtine. Son rôle est minimisé, quelle qu’en soit la raison. Après la guerre, il entre au journal L’Étoile du Soir, où il écrit des articles sur le cinéma. S’il se montre mordant vis-à-vis de certains films ayant plu au public, il défend des chefs d’œuvres comme “Citizen Kane”, “Arsenic et vieilles dentelles” et des films américains issus du roman noir… Franck Lhomeau retrace en détail cette période méconnue de la vie de Michel Audiard.

Revue “Temps Noir” n°20 : le roman noir, quel cinéma ! (Éd.Joseph K)

Après-guerre, deux grandes collections sont lancées en parallèle, qui ont pour but de présenter au public français des auteurs anglais et américains. Face à la Série Noire, sous la direction de Marcel Duhamel, l’éditeur Sven Nielsen a créé les Presses de la Cité, avec sa collection Un Mystère. La rivalité s’installe vite, concernant les traductions et les droits d’auteurs accordés aux écrivains étrangers. Nielsen a deux atouts de poids : il récupère la publication des romans de Simenon avec lequel il est ami ; et il se montre généreux quant aux sommes et pourcentages octroyées aux auteurs traduits. Peter Cheney est alors le plus en vue, tant pour ses polars que pour ses romans d’espionnage. C’est Sven Nielsen qui rafle la mise, au grand dam de Marcel Duhamel. Ce dernier est conscient qu’il y a un auteur à ne pas rater : Raymond Chandler. Les tractations vont bon train, compliquées car les nouvelles de celui-ci intéressent moins la Série Noire… Un épisode éditorial que raconte Cécile Cottenet dans un article documenté.

De la fin des années 1940 à la décennie 1960, le cinéma britannique a produit quelques remarquables films noirs. Certains sont restés très célèbres, y compris pour leur ambiance musicale, d’autres méritent d’être redécouverts. Ce qui est possible grâce aux DVD. L’auteure Cathi Unsworth, dont plusieurs romans ont été publiés chez Rivages, propose sa sélection de titres. Des perles rares, choisies avec pertinence… Dans ce n°20, Pierre Charrel présente un dossier qui permet aux lecteurs de mieux connaître Fabrice Colin, Brian Everson, Claro, François Angelier (à propos de la collection dédiée à Jean Ray), et David Peace évoque Sherlock Holmes à travers un petit texte inédit en français.

La Série Noire et le cinéma, toute une histoire que nous rappelle François Lhomeau. Bon nombre de romans américains publiés dans la collection ont été adaptés au cinéma. Films de gangsters, scènes nocturnes et urbaines, tension et trahison entre les héros, violence et coups de feu, durs-à-cuire et femmes fatales, la légende du "film noir" est déjà sur les écrans quand naît la Série Noire. Durant les premières années, les auteurs français sont rares dans la collection, à l’exception notable de Jean Amila. Difficile de produire des films de truands "à la française". C’est le “Touchez pas au grisbi” d’Albert Simonin qui, se déroulant dans le monde de la pègre, sera le premier à être transposé au cinéma. On y utilise l’argot comme, dans les films américains, le slang. C’est une sorte d’aristocratie du banditisme qui est au centre de l’histoire : “Max-le-Menteur et ses amis déambulent comme des pachas dans les rues de la Capitale, au volant de voitures de luxe…”

Suivront “Du rififi chez les hommes”, “Razzia sur la chnouf”, “Le rouge est mis”, autant de films évoquant les vicissitudes du Milieu. Mais il ne faudrait pas oublier l’atmosphère d’un grand film de l’époque, “Gas-Oil”, d’après le roman de Georges Bayle. L’auteur est un chauffeur routier, qui décrit admirablement son univers. Ce sera fort bien illustré à l’écran par le cinéaste Gilles Grangier, avec Jean Gabin et Jeanne Moreau. Quant à “Classe tous risques”, roman de José Giovanni s’inspirant du truand Abel Danos, ce rôle offre à Lino Ventura l’occasion de changer de style : “Plus mature, dépouillé de ses allures de brute épaisse et cosmopolite, il entre aisément dans le costume du caïd vieillissant…” Un autre roman de José Giovanni, “Un nommé La Rocca”, sera bientôt adapté au cinéma, histoire sombre et percutante à souhaits.

On ne peut passer à côté du film de Jean-Pierre Melville “Le Doulos”, truffé de références à l’Amérique revendiquées par le cinéaste. Mais l’humour va finalement s’imposer dans ces productions, remplaçant le strict climat de la pègre par des parodies appréciées du grand public. “Le cave se rebiffe” et “Les tontons flingueurs” en sont la meilleure illustration. Un truand semi-retraité et un orfèvre de la gravure de "faux talbins" doublant leurs congénères, la démonstration est plutôt jouissive dans le premier. (Ça court les rues, les grands cons ! — Mais celui-là c'est un gabarit exceptionnel ! Si la connerie se mesurait, il servirait de mètre étalon ! Il serait à Sèvres !”). Quant au second, pas une scène qu’on ait oubliée tant ce film regorge de drôlerie. Un dossier qui nous replonge dans une époque où inventivité et audace permirent de créer des films d’anthologie.

Encore un numéro de Temps Noir à ne pas manquer.

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 05:55

L’affaire Grégory Villemin figure parmi les cas criminels restant vivaces dans la mémoire collective. Malgré le temps écoulé, elle est entourée de la même opacité qu’au départ. Ce n’est pas faute d’avoir mené des investigations dans tous les méandres du dossier. Quand le crime concerne la mort d’un enfant, c’est encore plus atroce et on exige des réponses. Outrageusement médiatisée, l’enquête a passionné la population. Chacun a émis une ou plusieurs hypothèses, accablant telle ou tel, selon ce que l’on a cru comprendre. Ce qui ne faisait qu’ajouter de la confusion, de malsaines interprétations.

L’histoire commence donc le 16 octobre 1984, après 17 heures. Le petit Grégory Villemin, quatre ans, est kidnappé alors qu’il joue autour de la maison de ses parents. Sa mère va alerter la police une demie-heure après s’être aperçue de son absence. Sans doute est-il déjà trop tard, car Grégory est retrouvé mort dans la Vologne à 21h15. L’enfant étant ligoté, le meurtre ne fait aucun doute. D’ailleurs, une lettre anonyme postée vers l’heure où Grégory a été kidnappé revendique l’assassinat. Et un appel téléphonique adressé à un des frères de Jean-Marie Villemin, le père, confirme la macabre intention du tueur.

Le véritable début de l’affaire se situe environ trois ans plus tôt. Quand Albert et Monique Villemin, les parents de Jean-Marie, reçoivent une série de lettres anonymes et autres coups de téléphone émanant d’un "corbeau". Sous prétexte de défendre les aînés des frères, l’inconnu s’en prend au père, à la mère et à Jean-Marie Villemin. Ce dernier est souvent surnommé "le chef" par d’autres membres de la famille, qui le jalousent. Marié à la ravissante Christine Blaise, père d’un charmant bambin, contremaître dans son usine, propriétaire d’une maison neuve, tout cela excite la malveillance de certains.

À qui attribuer les errements initiaux de ce dossier ? Plutôt qu’au juge Lambert ou au capitaine Étienne Sesmat, c’est à cause de la nature même de ce meurtre d’exception que naquirent les failles de l’enquête. L’ensemble du cercle familial fut mis sur la sellette, tous les proches des Villemin – les Laroche, les Jacob, les Bolle – ont été interrogés. On a fait appel à la graphologie et aux techniques disponibles pour cerner les suspects. Il serait faux d’évoquer des négligences, des complaisances. Soupçonnée, désignée par vox populi, Christine Villemin bénéficie d’un non-lieu en février 1993 pour absence totale de charges.

Il se produit un terrible coup de théâtre quand Murielle Bolle, quinze ans, témoigne contre son beau-frère, Bernard Laroche, cousin des Villemin. Pour les enquêteurs, un suspect très crédible : il n’a jamais caché son animosité envers Jean-Marie Villemin, ironisant souvent sur "le chef" et sa réussite socio-professionnelle. Plus laborieux peut-être, le parcours de Laroche n’a pourtant rien à envier par rapport à celui de son cousin Jean-Marie. À moins que la détestation ait atteint des sommets dans l’esprit de Laroche. Après la rétraction de Murielle Bolle, il affiche une forme d’indifférence face au meurtre qui en agace beaucoup.

Jean-Marie Villemin est convaincu de connaître l’identité du coupable. Il va donc "se faire justice" en abattant Bernard Laroche. Il sera condamné pour ce meurtre, à cinq ans de prison dont quatre ferme. Cette deuxième mort pourrait clore l’affaire. Ponctuellement, on entend parler d’éventuels "éléments nouveaux", mais le dossier n’est pas relancé pour longtemps. Grâce à l’ADN, on a l’espoir de pistes sérieuses, mais la plupart des pièces ne sont plus guère exploitables. En 2008, suite à une demande des parents de Grégory, la cour d'appel de Dijon ordonne néanmoins la réouverture de l'enquête.

Patricia Tourancheau : Grégory – La machination familiale (Éd.Seuil-Les Jours, 2018)

Au réveillon de Noël 1982, les relations s’enveniment. Marcel Jacob reproche vertement à Gilbert Villemin, cadet de Jean-Marie, de l’avoir doublé en voiture sans feux stop sur la route, et le pourrit d’injures. Son beau-frère Albert en prend aussi pour son grade. À son tour, Jean-Marie tente de calmer le jeu mais se fait copieusement rembarrer. "Je ne serre pas la main à un chef, tu n’es qu’un rampant qui n’a pas de poil sur la poitrine". Jacqueline Thuriot en rajoute et traite Jean-Marie de "raclure". Marcel Jacob attrape Jean-Marie Villemin par le colbac et, voyant qu’il n’a pas le dessus, retourne à son véhicule récupérer une matraque. Monique Villemin s’interpose et finit par apaiser les tensions, du moins en apparence.

C’est en juin 2017 que s’ouvre un nouvel épisode, semblant faire bouger les choses. Âgés de 73 et 72 ans, Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grand-tante paternels de Grégory, sont mis en garde à vue. Les grands-parents Villemin sont également interrogés une nouvelle fois, en parallèle de ces arrestations. La version de Monique, la grand-mère, qui n’a jamais accusé Bernard Laroche, est assez ambiguë. Il se peut qu’elle profite de son influence sur son mari Albert. Quant au couple Jacob, il répète son alibi pour la journée du 16 octobre 1984, plausible autant que mal vérifiable. Ça n’exclut pas leur complicité.

À son tour, Murielle Bolle est interpellée fin juin 2017, et incarcérée. Un cousin inconnu a témoigné que, suite aux accusations qu’elle porta contre Laroche, Murielle Bolle aurait été battue par des membres de sa famille. Ce qui expliquerait sa rétractation, et pourrait même indiquer une complicité avec son défunt beau-frère. Car on en est désormais à une hypothèse de machination familiale, de complot collectif contre "le chef" Jean-Marie, où chacun aurait tenu un rôle défini. Si les témoignages passés et présents sont passés au crible, la Justice ne dispose toujours pas d’indices matériels suffisants.

Pour le site d’information Les Jours, la journaliste Patricia Tourancheau a réexaminé tous les détails – connus ou oubliés – de l’affaire Grégory. Elle pointe l’évidence : l’ambiance est infernale dans et autour de la famille Villemin. Elle explore avec le plus grand soin les détails du contexte, ce qui rapproche les uns, ce qui divise les autres. Il est impossible de se contenter d’un regard superficiel, si l’on veut mettre au jour les arcanes familiaux des protagonistes. On parle là de gens vivant dans les mêmes villages et bourgades, qui se côtoient fréquemment lors de réunions familiales, employés dans le même type d’entreprises.

Mais il s’agit également de personnes qui, probablement dépassées par l’ampleur de cette affaire criminelle, ont choisi une forme d’omerta. Ce qu’ils savent, ils ne le révéleront plus. À l’exemple de Murielle Bolle, qui s’en tient à une position définitive. L’auteure nous fait vivre les derniers développements en date du dossier, remontant à 2017. D’une manière réaliste, elle relate les témoignages de chacun, un tiers de siècle plus tard. On mesure la complexité – du premier jour jusqu’à aujourd’hui – d’un dossier où les questions restent identiques, faute de preuves concrètes et déterminantes.

Le mérite du livre de Patricia Tourancheau est d’effectivement nous proposer un récit le plus complet possible, le plus proche des caractères de tous ceux qui sont impliqués. Car c’est fatalement la haine qui a provoqué la mort de l’innocent Grégory Villemin, pas de simples jalousies ruminées ou amplifiées par l’un ou l’autre. Des hypothèses, il n’est pas interdit d’en suggérer. Mais ce que l’on retient, c’est le sentiment d’une noirceur indélébile qui entoure cet assassinat, la mort de Bernard Laroche et le suicide du juge Lambert. Un drame sans réponse finale, ni dénouement acceptable.

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15 janvier 2018 1 15 /01 /janvier /2018 05:55

Être sympathisant d’une Zone À Défendre, ça expose le quidam à quelques tracas. Camille Destroit, quarante-quatre ans, en fait la fâcheuse expérience. Le site de Zavenghem, dans le Nord, est un projet controversé mis en œuvre par la société Valter & Frères, un géant du BTP. Il s’agit d’une plateforme multimodale de trente kilomètres carrés, destinée à dispatcher des millions de conteneurs venant du port de Dunkerque. Bétonnage maximum et nuisances tous azimuts garantis. Camille a hérité de ses défunts parents une ferme dans les environs. Plutôt favorable à la production bio et au respect de la nature, il a apporté un soutien actif aux zadistes. Ce qui lui a valu d’être alpagué par les flics, avant que le hangar attenant à sa ferme soit détruit par un incendie carrément suspect.

Dans la foulée, il est viré de l’hypermarché Écobioplus qui l’employait. Quand on sait que Valter & Frères sont actionnaires de l’entreprise en question, on s’étonne moins. Ils ne manquent pas de "gros bras" pour mettre le feu au hangar d’un gêneur, non plus. Ils sont aussi capables de provoquer maintes tracasseries administratives contre lui, afin de le démoraliser. Pour Camille, une villégiature iodée en Pays Bigouden permettra de faire une pause bienvenue. La tempête du côté de Saint-Guénolé, où il compte quelques amis piliers de bistrots, ça rafraîchit les idées. Par là-bas, pour faire sauter les problèmes, ils ont des solutions directes. Plaisant séjour qui, pour l’heure, ne résout rien. Camille n’a plus qu’à rentrer dans le Nord, mais il aura sûrement l’occasion de revenir sur les côtes bretonnes.

Parmi les pacifiques compagnons de lutte que Camille héberge dans sa ferme, se trouve la ravissante Claire Mernotte, vingt ans. Entre eux, plus d’attirance que d’état amoureux, ce qui convient à Camille. Malgré quelques succès, le combat continue. C’est ainsi qu’une baston contre des fachos envoie Camille à l’hôpital. À peine convalescent, sa rage et son besoin de vengeance s’accentuent. Il commence par les véhicules de son agresseur, joli feu d’artifice. Toujours aux petits soins pour lui, Claire lui offre un bon alibi face aux flics. Des enquêteurs peu passionnés par ces bisbilles, il est vrai. C’est à Jérôme Valter, le PDG du BTP, que Camille doit s’attaquer. Pas encore frontalement, il y a des limites. Mais en appliquant la recette de la datcha lettone au molotov, un sacré cocktail.

Certes, Camille ne peut publiquement se glorifier d’un tel fait d’arme, quand il regagne ses pénates des Hauts-de-France. Toutefois, Claire sait bien qu’il n’est pas allé se ressourcer entre-temps au cœur de la ruralité profonde, comme il le prétend. Quant aux motivations personnelles de la jeune femme, au-delà du militantisme, Camille a fini par s’interroger. Est-ce que le périple du couple jusqu’aux montagnes d’Interlaken suffira à éclaircir les secrets de la famille Valter ? Rien n’est moins certain. Le jusqu’au-boutisme de Camille risque de provoquer chez lui une schizophrénie d’enfer…

Jean-Bernard Pouy : Ma ZAD (Série Noire, 2018)

Quand je suis sorti de l’hosto, avec interdiction de faire le zazou, chez moi on m’a accueilli comme si j’étais le meilleur ami de la famille, de passage dans le coin. Ça m’a presque fait plaisir puisque ça me confortait un peu plus dans l’idée qu’il fallait que je change tout, et que cette maison ne devrait plus, dans quelques temps, être la mienne. Tout ça me menait silencieusement à une réalité : abandonner peu à peu ce qui avait fait ma vie d’avant, et qui se soldait par un échec, une impasse et la gueule comme un compteur. Entamer un nouveau parcours. Même avec embûches. Comme cette maison n’était presque plus la mienne, je ne pouvais désormais la regarder que d’une oreille.

Au 20e siècle, il y eut le Larzac, paysage campagnard qu’il n’était pas utile de militariser à outrance. Et Plogoff, où une centrale nucléaire aurait fait tache à quelques encablures de la Pointe du Raz. Après les mobilisations citoyennes, on calma les esprits avec, entre autres, la Loi Littoral qui évitait de bétonner le bord de mer. Puis vinrent les années 2000, et le retour de projets pharamineux. Des élevages de porcs ou de poulets par millions, ici. Un barrage inondant telle vallée ou un aéroport démesuré, ailleurs. Une part des citoyens ne trouvaient pas indispensables ces initiatives de développement économique, aux effets destructeurs pour l’espace naturel. Oublié l’aménagement raisonné du territoire, au profit de groupes industriels et financiers déjà largement bénéficiaires, estimaient-ils.

Faute de décisions équilibrées, ça engendra une nouvelle espèce d’hominidés, les zadistes. Sincères défenseurs des valeurs éternelles, ou baroudeurs plus politisés tels les No Border ou les Black Bloc, les activistes firent de la résistance de terrain, occupant les Zones À Défendre. Parmi les nostalgiques des combats d’antan, peut-être y en eût-il quelques-uns pour soutenir ces mouvements de désobéissance civile, de rébellion. C’est le cas de notre Camille qui, après une enfance qu’il décrit comme heureuse, a été ballotté par la vie. Il sent un grand besoin de tourner la page, d’envisager un autre futur. En franchissant les bornes de la stricte légalité, probablement. Et parce que l’ennemi, ce ne sont pas les gens aussi modestes que soi-même, mais les puissants qui imposent leurs règles.

Voilà un sujet que l’on peut traiter avec sérieux, de façon didactique et argumentée. Jean-Bernard Pouy préfère toujours illustrer son propos, sur une tonalité enjouée. En prenant pour exemple un personnage ordinaire, candide un peu romantique, insatisfait du monde actuel, trublion se fourvoyant peut-être mais incontestablement de bonne foi. L’amitié, la solidarité et jongler avec le vocabulaire pour en extirper de souriants jeux de mots, ce sont là des repères qui conviendraient à son bonheur. Mais vient un temps où le passage à l’acte se présente comme une nécessité. Quelques déceptions seront fatalement au rendez-vous. Grâce à la virtuosité stylistique de J.B.Pouy, on suit avec plaisir Camille dans ses épatantes tribulations agitées.

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14 janvier 2018 7 14 /01 /janvier /2018 05:55

Quatre nouvelles parodiques, d’après les aventures de Sherlock Holmes.

L’aventure du loup fantôme, d’Anthony Boucher. Le docteur Watson a la garde du fils d’une amie de son épouse, le petit Elias. N’étant occupé par aucune affaire sérieuse, son ami Holmes est présent à leur côté. L’enfant réclamant qu’on lui raconte une histoire, Watson opte pour celle du Petit Chaperon Rouge. Même si Elias le connaît déjà, ce conte fait toujours frissonner petits et grands. Mais le célèbre détective ne peut s’empêcher d’y ajouter son grain de sel. Holmes a quelquefois l’esprit tordu. Lorsqu’il s’agit d’expliquer les arcanes de l’affaire du loup et de la grand-mère, il peut se montrer effrayant…

L’affaire des patriarches disparus, de Logan Clendening. Quand Sherlock Holmes meurt, il monte directement au paradis. C’est tout de même un personnage de premier plan, que l’on va traiter avec maints égards. D’autant que, là-haut, Jéhovah a un grand service à lui demander. Retrouver un couple disparu, rien d’insurmontable pour le détective londonien, même si l’on n’a pas un portrait vraiment précis d’eux…

Les joyaux de la couronne martienne, de Poul Anderson. Pour les techniciens de la station satellitaire de Phobos, ce vaisseau spatial piloté à distance n’est qu’un engin dont ils maîtrisent le maniement. Sous l’œil du policier Gregg, il transite ici avant d’être envoyé sur Mars, la planète voisine. Hormis le technicien terrien Carter, tout le monde ignorait ce que transporte l’appareil télécommandé. Il s’agit des joyaux de la couronne martienne, d’une valeur inestimable, prêtés à la Terre avant de revenir aujourd’hui sur Mars. Dès que se pose l’engin sur Phobos, on vérifie son chargement. L’inspecteur Gregg s’aperçoit que les joyaux ont été volés. Ce qui, vu les procédures précises, semble impossible.

Le policier contacte le détective martien Syaloch, qui ne paraît guère dérouté par cette mystérieuse disparition des bijoux : “Vous savez, cette affaire est une variation fascinante sur le vieux problème des chambres closes. Un vaisseau spatial robotisé en transit constitue une chambre close des plus classiques.” Syaloch accompagne Gregg sur Phobos, afin de mener l’enquête. Interrogeant les techniciens, il se fait expliquer les manœuvres et autres détails. Ce n’est pas tant le rôle de Carter, sur la Terre, qui intrigue. C’est surtout la méthode utilisée pour dérober le précieux butin…

Syaloch sortit de sa poche une pipe à gros fourneau. Les Martiens ont volontiers adopté le tabac, bien que dans leur atmosphère il faille lui ajouter du permanganate de potassium […]
Syaloch était un bipède mesurant plus de deux mètre dix et ressemblant vaguement à un échassier mais, au bout de son long cou sinueux, son visage étroit au bec rouge, surmonté d’une crête, s’étirait trop en hauteur, et ses yeux jaunes étaient trop enfoncés dans leurs orbites ; ses plumes blanches ressemblaient davantage à celles d’un pingouin qu’aux plumes d’un oiseau capable de voler, à l’exception des plumes bleues à la queue ; à la place des ailes, il avait des bras maigres et rouges qui se terminaient par des mains dotées de quatre doigts. Et de manière générale, sa posture était bien trop droite pour être celle d’un oiseau. [Les joyaux de la couronne martienne]

Au-delà de Sherlock Holmes (Rivages/Noir, 2018) – Inédit –

Le Diable et Sherlock Holmes, de Loren D.Estleman. Le docteur Watson soumet à son ami Holmes un cas extrêmement troublant. Depuis quelques jours, un inconnu qu’on a nommé Smith est interné à l’hôpital Saint Porphyre. Dans le service psychiatrique du docteur Menitor, cet homme qui prétend être le diable en personne sème la perturbation. Il s’en est pris à un patient se prenant pour Socrate, le faisant replonger dans son délire. Smith a incité une infirmière chevronnée à commettre une faute durant son service, ce qui n’est pas sans conséquences. S’interrogeant presque sur sa propre santé mentale, le docteur Menitor a doté son personnel de matraques, au cas où Smith se montrerait dangereux.

Ce mystère frisant le surnaturel intéresse forcément Sherlock Holmes. Il accompagne le docteur Watson à Saint Porphyre, afin de rencontrer le médecin, puis cet étrange patient. Le temps presse, car ce "diable" promet de disparaître le soir-même, à minuit. L’esprit rationnel du détective suffira-t-il à tout expliquer ?…

 

Pasticher le héros créé par sir Arthur Conan Doyle, beaucoup d’auteurs – dont certains très connus – s’y sont essayés, souvent avec une belle réussite. L’allure du personnage et ses capacités exceptionnelles de déduction ne pouvaient qu’inspirer des parodies, traitées avec humour. Cette approche ludique s’avéra parfois surprenante. Était-il possible d’en faire un héros de science-fiction ? C’est ce que tenta Poul Anderson, avec succès. Sans doute le professeur Moriarty fut-il démoniaque, mais Holmes serait-il à la hauteur face au diable lui-même ? Tel est le postulat habilement envisagé par Loren D.Estleman. Outre un bref passage au paradis, retenons que la version du détective concernant la vérité sur le Petit Chaperon Rouge est plutôt particulière. On sourit franchement à la lecture de ces textes présentant d’autres facettes de Sherlock Holmes.

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12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 05:55

Veuf, ancien employé dans la sécurité, Michel Marchandeau s’est installé pour sa retraite dans un coin tranquille entre l’Alsace et les Vosges. L’ex-vigile bricole mollement autour de sa maison, et boit volontiers l’apéro avec son copain Martial au "Saloon", le seul bistrot civilisé des environs. À part Monique Godevin, vieille acariâtre élevant des poules, l’autre voisin de Marchandeau, c’est David Waters. Un drôle de type, cet Angliche ! Il s’est mis en tête que sa propriété recelait un trésor. Son lointain ancêtre aurait dissimulé là des bijoux ayant appartenu à l’impératrice Eugénie, l’épouse de Napoléon III. Marchandeau n’y croit guère, mais si ça amuse David Waters de démonter le mur où est censé se cacher ledit trésor, pas de problème. La mère Godevin déteste l’Anglais, et le gendarme Jules Lenoski le suspecte de tout et de rien, mais Marchandeau s’entend bien avec lui.

Par contre, l’ancien vigile s’interroge beaucoup sur la Congrégation du Vif-argent, une communauté para-religieuse quelque peu envahissante. Que leurs pratiques soient basées sur une douteuse spiritualité, et que cette secte dispose de finances importantes grâce aux dons des adeptes pigeonnés, c’est une chose. Mais leur gourou Friedrich Königin, un Suisse-Allemand au parcours plutôt malhonnête, compte étendre leur domaine. Un projet d’expansion qui serait en bonne voie, sans la réticence du voisinage, bien que ses offres soient alléchantes. Son adjoint Klaus Katzencross n’est pas un partisan de la finesse. Pour convaincre Monique Godevin, il n’a pas longtemps fait preuve de diplomatie. Éliminer un obstacle, ça ne l’a pas dérangé, mais le gendarme Lenoski ne croit pas à une simple mort accidentelle. Toutefois, c’est contre David Waters qu’il va mener une enquête à charge.

Friedrich Königin insiste, lors d’une visite chez Marchandeau, qui campe sur ses positions. À vrai dire, le gourou est mis sous pression par son principal commanditaire. C’est un ex-nazi, passé par l’Amérique latine, désormais confortablement planqué au sein de cette communauté. L’extension de la Congrégation du Vif-argent n’avance pas assez vite à son goût. Quand la secte envoie trois gugusses menacer physiquement Marchandeau, celui-ci est en mesure de répliquer facilement. Néanmoins, le danger se précise. Observer tel un voyeur les cérémonies sensuelles de la secte ne sert à rien. Le gendarme Lenoski a encore et toujours l’œil sur David Waters, qu’il est prêt à accuser de spéculation foncière. Mais le gourou et ses sbires passent à l’offensive, en supprimant les uns, en conditionnant d’autres. Marchandeau n’est pas sûr de sauver sa peau, avant un final qui risque d’être explosif…

Nick Gardel : Droit dans le mur (Éd.du Caïman, 2017)

Depuis que David avait commencé à me parler des pignoufs de la congrégation et de leur visée expansionniste, j’avais senti un vent mauvais qui relevait plus de la décharge que d’un poème de Verlaine. Je n’étais encore sûr de rien,mais je supposais que le déballage de Königin chez moi et la séance d’intimidation des trois petites frappes devaient bien avoir un rapport. J’avais mal jugé la nature de la proposition du gourou. Le type n’était pas venu me proposer d’acheter ma baraque. Il avait mis sur la table des négociations le marchandage de ma tranquillité. On m’avait signifié la fin du calme amorcé par l’épisode des mômes. Même s’ils venaient de se prendre un branlée, et étaient repartis en comptant leurs molaires.
L’inconvénient des apéros, c’est qu’ils sont normalement là pour vous ouvrir les festivités de la table. La prochaine visite ne tarderait sans doute pas. Elle se ferait dans une démonstration prévisible de force et de violence. Ce n’est pas parce que le premier round s’était soldé par une victoire à domicile qu’il fallait que je me sente à l’abri…

Avec “Fourbi étourdi”, son précédent titre publié chez le même éditeur, on avait compris que Nick Gardel aimait raconter de bonnes comédies à suspense. Ce “Droit dans le mur” s’inscrit dans la même veine jubilatoire. Beaucoup d’humour au programme, bien sûr. Mais un polar ne se nourrit pas que de sourires. Nous voici donc dans un décor bucolique, où un retraité digne de ce nom pourrait passer son temps à repeindre ses volets et à trinquer entre amis. Hélas, il s’avère que des fâcheux vont contrarier la quiétude locale. Avec les sectes, ça débute par de ferventes prières et ça se termine en mortel pugilat. Sous des allures pacifiques, leurs instigateurs ont une regrettable tendance à la cruauté.

Si l’auteur ne prétend sûrement pas révolutionner le genre, il respecte parfaitement la tradition du roman policier. Le personnage central, très réactif dès que s’en fait sentir le besoin, est confronté à des situations énigmatiques ou dangereuses. Les malfaisants d’en face ne mérite certainement pas sa compassion, ni la nôtre. Sans qu’il soit nécessaire de noircir exagérément les péripéties. Un savoureux polar, distrayant à souhaits.

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