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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 04:55

Au printemps 1932, à quelques jours de Pâques. Trentenaire, le commissaire Ricciardi est policier à Naples. Son principal adjoint est le brigadier Raffaele Maione, quinquagénaire. Le plus sûr des contacts de ce dernier, c’est l’indic Bambinella, un travesti bien renseigné sur la vie napolitaine. Le brigadier Maione ne craint pas d’enquêter dans tous les milieux sociaux, modestes ou huppés. C’est généralement son ami le légiste Bruno Modo, qui est chargé des autopsies dans les affaires traitées par le commissaire Ricciardi. Le médecin affiche volontiers son anti-fascisme, ce qui peut comporter des risques. Côté privé, le policier vit avec sa tante Rosa, âgée et souffrante. Il est épris d’Enrica Colombo, sa voisine de vingt-cinq ans, une relation incertaine. D’autant que la belle veuve romaine Livia, proche de la famille du Duce, s’est installée à Naples, afin d’être plus près de Ricciardi.

Tenu par Madame Yvonne, le Paradiso est une maison close assez chic au cœur de la ville. Vipera, la prostituée la plus connue de l’établissement, a été retrouvée morte dans sa chambre par sa consœur Lily, étouffée par un oreiller, sans rapport sexuel très récent. Le docteur Bruno Modo, habitué des lieux, explique parfaitement le contexte à Ricciardi : “Avant tout, c’est une erreur de croire que le bordel est uniquement un lieu où on achète du sexe, du moins pour une maison de ce standing. Bien que ce soit en principe interdit, on peut s’y restaurer, la cuisine y est d’ailleurs excellente, boire, jouer aux cartes. On y rencontre aussi des hommes âgés, que les femmes n’intéressent plus vraiment mais qui aiment encore se sentir entourés de jolies filles…

La plupart d’entre elles changent de maison tous les quinze jours. Pour plusieurs raisons : d’abord, pour éviter que les clients s’attachent trop, que naissent des liaisons capables de susciter des jalousies et des violences ; ensuite, pour créer des attentes et de la nouveauté, du genre : allons voir s’il y a quelque chose de neuf au Paradiso. Certaines restent au même endroit plus longtemps, parfois des années… [Vipera] était célèbre, et Madame se servait d’elle pour attirer les clients. Elle lui coûtait cher car elle empochait la totalité de ses gains, et beaucoup d’habitués venaient uniquement pour la voir se promener sur la mezzanine. Je lui ai parlé plusieurs fois, elle était sympathique et très belle. Lily aussi, à sa manière, est fascinante.”

En réalité, ce n’est pas Lily qui a trouvé le cadavre, mais le cavaliere Vincenzo Ventrone, qui tient avec son fils une boutique d’objets du culte fréquenté par le meilleur monde. Il était littéralement fasciné par Vipera, dilapidant beaucoup d’argent au Paradiso. Ce que déplore son fils, qui ne croit pas que Ventrone soit le meurtrier. Un autre homme se déplace jusqu’au commissariat afin de témoigner. Giuseppe Coppola était ami depuis leur enfance avec Rosaria, le vrai prénom de Vipera. Tous deux étaient issus des quartiers les plus pauvres de la ville. Amoureux, Coppola envisageait alors d’épouser Rosaria, mais le destin en décida autrement. Gagnant désormais très bien sa vie, il proposa voilà peu à son amie de quitter la prostitution pour se marier avec lui. Il avait bon espoir, même si Madame Yvonne prétend que Vipera aurait finalement refusé.

Tandis que son épouse Lucia prépare les fêtes pascales, le brigadier Maione se renseigne auprès de son indic préféré, Bambinella. Il n’est pas le seul à chercher des indices, le légiste Bruno Modo s’activant de son côté. C’est au son d’un tango joué par l’accordéoniste faux-aveugle toujours positionné près du Paradiso qu’un dernier hommage est rendu à Vipera. Avec Giuseppe Coppola et Vincenzo Ventrone, le commissaire Ricciardi tient deux excellents suspects. Il ne peut pas imaginer un mobile sordide. En revanche, la complexité des attirances amoureuses est un sujet qui touche personnellement le policier…

Maurizio de Giovanni : Les Pâques du commissaire Ricciardi (Rivages, 2018)

— Vous ne savez pas qui a pu faire cette chose-là ? Vous ne voyez pas quelqu’un qui lui aurait voulu du mal, une femme jalouse par exemple, ou un homme qui aurait pu éprouver de la haine pour elle ?
Durant le silence qui suivit, la femme n’exprima ni sentiment, ni doute.
— Les filles dans son genre, il y a toujours quelqu’un pour les haïr, dit-elle. Toute petite, elle était déjà comme ça, trop belle. La beauté, vous savez, est une tare. Tout le monde ne peut pas se permettre d’être belle. Si tu es trop belle, tu dois t’en aller, sinon voilà comment tu finis. De toute façon, je n’ai aucune idée de qui ça peut être, elle envoyait l’argent par la poste, on ne la voyait plus depuis des années. Le môme, il ne sait même pas qui elle est. Qui elle était.

Après les quatre romans du “cycle des saisons”, la première enquête du “cycle des fêtes” du commissaire Ricciardi se situait à l’époque de Noël 1931. Nous le retrouvons quelques mois plus tard, lors de la Semaine sainte précédant Pâques 1932. Voilà bientôt dix ans que Mussolini est au pouvoir, avec ses fascistes aux chemises noires, même si le régime dictatorial du Duce remonte à 1925. Malgré le printemps qui arrive, l’atmosphère reste assez sombre autour de Ricciardi. Si lui-même garde profil bas, il craint que les positions de son meilleur ami, le docteur Modo, entraînent de graves problèmes pour celui-ci. C’est par ce biais que Maurizio de Giovanni suggère de façon nuancée l’ambiance d’alors.

Le commissaire a toutes raisons de penser qu’il puisse s’agir d’un crime passionnel, bien que le contexte – prostitution et maison close – permettent d’autres hypothèses moins teintées de romantisme. Entre rivalités et amour-passion, c’est dans la tête du criminel qu’existent des raisons de tuer. Croyant percevoir par l’esprit un ultime message de la victime, toujours un brin rêveur, Ricciardi n’a rien d’un fonceur, mais il peut heureusement compter sur le brigadier Maione pour tenter de dénicher des éléments matériels. Que ce soit dans les origines de Vipera, ou dans son environnement actuel. C’est avec bonheur que l’on suit les investigations du commissaire Ricciardi, une fois de plus.

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 04:55

Orphelines, Blair Butler et sa sœur aînée Celeste ont été élevées chez leur oncle Ellis Dietz à Yorkville. Alcoolique et profondément raciste, ce dernier a toujours eu un sale caractère. Voilà quinze ans, alors qu’elles étaient adolescentes, fut commis le meurtre de Molly Sinclair, la meilleure amie de Blair Butler. Le coupable désigné était un Afro-américain, Adrian Jones, qui croupit toujours en prison. Aujourd’hui, Blair est associée dans une société d’informatique de pointe, à Philadelphie. Sa sœur Celeste est retournée vivre avec son fils âgé de dix ans, Malcolm, chez l’oncle Ellis. En phase terminale d’un cancer, peu avant sa mort, Celeste confie un secret à Blair. Elle aurait pu disculper Adrian Jones, qui n’a pas tué Molly, mais garda le silence à cause du racisme violent de leur oncle Ellis.

Avant son décès, Celeste s’était organisée pour que son fils Malcolm aille vivre au sein de la famille Tucker, son amie Amanda restant la principale proche de la défunte. Décision qui déplaira forcément à l’oncle Ellis. Ayant promis à sa sœur de réhabiliter Adrian Jones, Blair rencontre un avocat. Ce dernier ne lui cache pas que la Justice revient rarement sur ses jugements. Localement, le chef de la police Dreyer ne voit aucune raison de rouvrir cet ancien dossier. Quand Blair informe les parents de Molly de la possible innocence d’Adrian Jones, ils refusent catégoriquement cette nouvelle version. Dans les archives du journal de Yorkville, Blair cherche des précisions sur le meurtre de Molly. C’est ainsi qu’elle entre en contact avec Rebecca Moore, ex-journaliste télé déchue, que l’affaire intéresse.

Étant la nièce du directeur de la prison, Rebecca obtient plus facilement que Blair le droit de pouvoir parler directement avec Adrian Jones. Elle mène rapidement des recherches, afin d'écrire un premier article évoquant une erreur judiciaire potentielle. La mère de Molly revient vers Blair, plus conciliante, admettant que le cas mérite d’être réétudié. Maintenant que l’affaire est de nouveau sur la place publique, Blair cherche d’éventuels témoins. Chez les Knoedler, les voisins directs de la famille de Molly, la fille se souvient d’un incident qui eut peut-être un rapport avec le meurtre. Trop flou pour être exploitable, sans doute. Certes, Rebecca Moore est une investigatrice chevronnée, mais jusqu’à quel point est-elle fiable ?

L’avocat recommande à Blair de s’adresser à Tom Olson, ancien policier encore jeune, qui peut se charger d’enquêtes privées. Toutefois, celui-ci fit partie des flics qui s’occupèrent du meurtre de Molly Sinclair. Il ne veut donner de faux espoirs ni à Adrian Jones, ni à Blair. Malgré tout, il ne compte pas renoncer. En se rapprochant du véritable coupable, la jeune femme se met en danger, car il est prêt à tout pour préserver sa sécurité…

Patricia MacDonald : La fille dans les bois (Albin Michel, 2018)

Elle fit le trajet du retour dans un état second. Jamais elle n’aurait cru que les Sinclair, même bouleversés, se dresseraient contre elle. Ils avaient toujours été si gentils avec elle. Quand elle s’était liée d’amitié avec Molly, elle avait souvent pensé qu’ils la considéraient presque comme leur deuxième fille. Elle rêvait même parfois qu’un jour ils proposent à son oncle de la prendre chez eux.
Le désespoir où l’avait plongée la mort de Molly était pour eux, en quelque sorte, une consolation. Cent fois elle leur avait demandé pardon d’avoir laissé Molly partir seule lors de cette fatidique soirée, mais ils ne lui avaient jamais rien reproché. Ils lui répétaient de ne pas culpabiliser. Le seul à blâmer, lui disaient-ils, était l’homme qui avait emmené Molly dans la forêt et qui l’avait assassinée.
Lire cette colère dans leurs yeux la déstabilisait complètement. Après toutes ces années, leur opinion comptait toujours beaucoup pour elle. Et maintenant, pour la seule raison qu’elle s’efforçait de faire ce qu’il fallait, ils la bannissaient. Ils lui jetaient la pierre. C’était injuste et révoltant, mais surtout douloureux.

Que Patricia MacDonald soit une des reines du suspense psychologique, c’est une évidence que nul ne contestera. Avec “La fille dans les bois”, on retrouve ses thèmes de prédilection qui ont fait son succès. On est dans une petite ville où la nature reste présente, bien que peu éloignée de la métropole de Philadelphie. Au cœur de l’intrigue, un crime mal résolu quinze ans plus tôt, dont le dénouement satisfaisait alors tout le monde. Pourtant, il existait de menus indices – la jeune victime ne s’était pas occupée de sa petite chienne au retour chez elle – qui posaient question sur le déroulement des faits. Le faux témoignage de Celeste Butler, dépendante de son oncle tyrannique, s’explique : les contextes familiaux compliqués font partie des sujets que Patricia MacDonald maîtrise à merveille.

Blair Butler ne se lance-t-elle pas dans une mission impossible ? “Savez-vous combien de personnes sont actuellement incarcérées aux États-Unis ? Un million et demi. Et combien de détenus ont été innocentés l’an dernier ? Cent cinquante-sept.” Les statistiques jouent contre elle… À l’inverse des romans où l’on dresse une liste de suspects, l’auteure se montre bien plus nuancée, dans la suggestion. Ainsi, aucune hypothèse n’est à écarter, plusieurs protagonistes évitant de s’exprimer sur leur rôle autour de l’acte criminel. On aime aussi la tension finale menant au dénouement. C’est toujours un régal de savourer les excellents suspenses de Patricia MacDonald.

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28 mars 2018 3 28 /03 /mars /2018 04:55

Fondée par leur aïeul Thomas, la famille Burroughs représente une véritable dynastie en Géorgie, dans le comté de McFalls, où ils sont installés depuis plus d’un siècle. Riley et son frère Cooper poursuivirent l’activité du clan au temps de la Prohibition, produisant de l’alcool de contrebande. À Bull Mountain, leurs alambics étaient bien dissimulés. Après la guerre, Riley voulut céder une partie de leurs terres, tandis que Cooper préférait une reconversion dans la culture de cannabis. Chez les Burroughs, on n’argumente pas longtemps : Cooper élimina son aîné. Par la suite, il se montra aussi expéditif envers tous ceux qui ne respectaient pas ses règles. Gareth, fils unique de Cooper, comprit et adopta tôt les mêmes principes, afin de préserver leur territoire de Bull Mountain.

À l’époque où déclinait la santé mentale de Cooper, Gareth Burroughs fit prospérer ce que son père avait mis en place. Le marché de la marijuana était florissant, et les espaces cultivés par le clan restaient invisibles même pour les hélicos de la police anti-drogue. Gareth s’acoquina alors avec Oscar Wilcombe, de Jacksonville, en Floride. Chef du gang des Chacals, avec son adjoint Bracken, ils pratiquaient le trafic de stupéfiants et d’armes. Or, Gareth avait besoin d’armes pour la sécurité de son domaine, et Oscar Wilcombe était un allié de poids. Plus tard, ce fut la méthamphétamine – drogue peu coûteuse à fabriquer – qui arriva en tête des ventes. Opportunité que ne laissa pas passer Gareth Burroughs, même si ce n’était pas l’enrichissement qui le motivait.

Gareth eut trois fils : Halford, aujourd’hui quinquagénaire, qui perpétue la tradition de hors-la-loi des Burroughs ; Buckley, abattu quelques temps plus tôt par les Fédéraux ; et Clayton, quarante-trois ans, shérif du comté de McFalls. Ce dernier est marié depuis onze ans à Kate. La réputation sauvage des Burroughs a toujours attirés les femmes d’ici. Ce qui excita également Kate au début de leur relation. Désormais, même si Clayton picole en cachette, leur union est stable, presque fusionnelle. C’est alors que se présente Simon Holly, agent spécial de l’ATF, branche du FBI réprimant les trafics. Ce quadragénaire a pour mission d’éradiquer les activités d’Oscar Wilcombe, vaste opération de Floride jusqu’en Géorgie incluant les filières telles que celle de Halford Burroughs.

Dans ce but, Simon Holly a besoin du shérif Clayton, afin qu’il serve d’intermédiaire. Si Halford coopère, l’ATF le laissera tranquille, promet Holly. Kate est fort sceptique, mais Clayton espère ainsi sauver son frère – malgré leurs rapports tendus. En effet, le plan de Simon Holly est moins clair qu’il y paraît. Bien que couvert par le FBI, il joue cavalier seul, une affaire où la manipulation a des airs de vengeance. Du côté du vieillissant Wilcombe et de son compère Bracken, ça ne tourne plus très rond non plus. Quant à Clayton, il se met en danger en collaborant avec Holly. Néanmoins, fidèle à l’esprit du clan Burroughs, il n’est pas aussi isolé que le croit l’agent de l’ATF…

Brian Panowich : Bull Mountain (Babel Noir, 2018)

— Holly, écoutez moi bien. Je n’ai rien à voir avec vous. Je suis né ici, et j’ai grandi dans un rayon de moins de vingt kilomètres du point où vous êtes assis. Je ne suis pas un justicier de première qui cherche à sauver le monde de l’enfer de la violence.
Le sarcasme suintait dans sa voix.
— Je me fiche pas mal de ce qui se passe dans votre monde, agent Holly. Je ne suis qu’un petit shérif de petite ville, qui essaie de protéger les gens de cette vallée – les braves gens de cette vallée – de la rivière de merde qui coule en continu de cette montagne, et des mecs propres sur eux dans votre genre qui ont la gâchette facile et qui croient qu’ils peuvent venir faire la leçon aux pauvres péquenauds qu’on est. Dans ma façon de voir, vous tous, les flics comme les voleurs, constituez une menace pour ma circonscription, ce qui fait de vous l’exact contraire de moi.

Dès le premier chapitre, Brian Panowich nous fait saisir l’univers cruel des Burroughs. Il ne s’agit pas d’une famille de traficoteurs quelque peu caricaturaux, de ruraux pittoresques encroûtés dans une marginalité finalement peu dérangeante. Non, ce sont des vrais hors-la-loi, qui imposent par la violence et le cynisme une main-mise sur un territoire, comme a pu le faire leur ancêtre une centaine d’années auparavant. Il y a des romans où, sans être sympathiques, certains durs-à-cuire bénéficient d’aspects positifs. Ce n’est pas le cas des Burroughs. La notion de loyauté ne fonctionne que quand ça les arrange. Défendre leurs activités illégales contre la police, berner les autorités, bien sûr. Pourtant, entre eux, ils ne sont pas toujours réglos.

Le shérif Clayton Burroughs, dernier de la lignée, semble échapper aux excès du clan, non sans états d’âme. Entre un adjoint pas trop futé et une assistante sans personnalité, il limite les nuisances encore exercées par Halford, son frère aîné. L’influence de son épouse Kate a son importance. Mais un perfide agent fédéral vient jouer les trouble-fêtes dans cet équilibre relatif… Très habile, la construction du récit permet de cerner les protagonistes, en particulier à travers leurs plus noires facettes, le rôle des femmes n’étant pas occulté. L’auteur ne cherche pas à légitimer leur mode de vie, soulignant au contraire la férocité et la dureté permanentes qui les animent. Excellent premier roman de Brian Panowich, un polar noir puissant – maintenant disponible en format poche.

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26 mars 2018 1 26 /03 /mars /2018 04:55

En ce mois de novembre, autour de la Saint-Martin, le commissaire Soneri quitte Parme pour s’offrir une villégiature dans son village natal dans les montagnes des Apennins. S’y promener en cueillant des champignons, voilà son programme. À peine installé à l’auberge locale, Soneri réalise qu’il ne fait plus vraiment partie de cette communauté. Certes, on le connaît et on se souvient bien de son père, mais l’ambiance est différente. Plus tendue depuis que circulent des rumeurs sur la famille Rodolfi, dont l’usine de charcuterie est la seule industrie du village. Paride a succédé à son père Palmiro à la tête de l’entreprise, mais il n’a pas le même contact avec les habitants, se montrant peu. Sans doute parce que Palmiro est un ancien résistant, il a pu bénéficier de la confiance des gens, favorisant l’essor de l’activité charcutière.

Officiellement, Paride est simplement absent, ce qui est annoncé par voie d’affiches. Les témoignages sont contradictoires à son sujet. Ce jour-là c’est son père Palmiro qui semble s’être égaré lors d’une balade en forêt avec son chien, à cause d’un brouillard dense. Le massif de Montelupo, Palmiro le connaît pourtant parfaitement. D’ailleurs, après qu’aient été lancées des recherches, le disparu rentre chez lui. Mais, dès le lendemain, on le trouve pendu à une poutre d’un hangar. Un suicide qui rappelle aux villageois celui d’un ami de la génération de Palmiro, un commerçant ruiné. Autrefois, ces deux-là formaient un trio avec un autre habitant d’ici, que l’on nomme Le Maquisard. Authentique résistant, ce dernier continue à vivre pauvrement avec sa famille dans une masure en montagne. Chercher à s’enrichir n’a jamais fait partie de ses projets.

Le commissaire Soneri sympathise avec un adjudant des carabiniers, assez malin pour laisser le gradé qu’on leur envoie se dépêtrer face au cas Rodolfi. Selon certains témoins, la situation financière des industriels était plus sombre qu’on pouvait le penser. Ce que va bientôt confirmer Angela, la compagne de Soneri, qui s’est procurée des renseignements de son côté. Un sacré imbroglio, qui incite les banques à réagir. Quand le commissaire découvre un cadavre dans une ravine, il essaie encore de ne pas être trop impliqué dans l’enquête. Attribuer cette mort aux braconniers chassant les sangliers en montagne, où à ces trafiquants rôdant depuis quelques temps dans les parages, ce serait sûrement trop facile. Ce pourrait être l’œuvre du Maquisard, avec lequel Soneri a beaucoup de mal à entrer en contact. C’est la piste que suivront les carabiniers.

Dolly, la chienne des Rodolfi, a adopté le commissaire. Ils parcourent ensemble les décors des environs, tandis que Soneri s’interroge sur son propre père, qu’il a finalement mal connu. On a arrêté un voleur, qui n’est sûrement pas l’assassin. Les carabiniers tentent de traquer Le Maquisard, ce qui provoque des échanges de tirs dans la montagne. Coupable ou pas, le vieux bonhomme est sur son terrain…

Valerio Varesi : Les ombres de Montelupo (Agullo Éditions, 2018)

Soneri accepta sans un mot et s’engagea dans le sentier, accompagné de Dolly, qui courait encore derrière lui. Elle était devenue son ombre et cela l’inquiétait. Il ne voulait pas que la chienne s’attache trop à lui. Elle avait déjà perdu son maître, et il n’avait pas l’intention de lui infliger un autre deuil. Ni de se faire du mal, vu que cet animal lui était sympathique. Avec les bêtes, il se comportait comme avec les personnes : il essayait depuis toujours de se protéger de la souffrance. Il ruminait ces pensées en dévalant le sentier sans prendre garde aux obstacles qui entravaient parfois le chemin. Dans une sapinière, dont les branches touffues retenaient la nuit, il faillit heurter une patrouille de carabiniers qui montaient à Pratopiano, chargés d’équipements et essoufflés. Il se rangea sur le côté pour les laisser passer et ressentit soudain comme un nœud à la gorge, une angoisse accablante et poisseuse.

Le commissaire Soneri étant avant tout un observateur à l’œil bienveillant, il ne faut pas s’attendre à des enquêtes au tempo vif et aux péripéties spectaculaires. On est ici dans la tradition du roman policier où le flic se doit de comprendre, de cerner les individus, et non de juger. Un état d’esprit humaniste le guide, l’aspect répressif de son métier le rebutant. S’il pensait retrouver une part de son identité personnelle dans son village d’origine, ce ne sera pas tellement réussi. Les paysages ont peu changé, toujours pittoresques. Toutefois, même si règne là une prospérité apparente, l’humeur de la population est plus grinçante. Évolution d’un petit monde qui, comme partout, a perdu certains repères, et qui a gâché également ses valeurs. Dans ces montagnes, on se flatte d’avoir résisté au fascisme et au nazisme. À part Le Maquisard, qui respecte encore une liberté sans entrave ?

L’argent qui offre le confort n’est nullement méprisable. Par contre, il entraîne chez bien des gens une avidité malsaine, l’espoir de gagner toujours davantage sans s’interroger sur des placements douteux ou sur une arnaque à la confiance. Des combines qui, selon comment elles tournent, engendreront des rancœurs, des railleries et des rumeurs. Même un village supposé tranquille n’est pas à l’abri de ces situations. L’idéologie dominante n’est plus politique, mais financière. Cet aspect sociétal autant qu’économique, Soneri en est témoin. L’âme humaine est souvent désespérante, hélas. Cette atmosphère suscite une bonne dose de mélancolie chez lui. Un roman riche, impeccable, développant tout en finesse une intrigue absolument crédible.

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24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 05:55

À l’Est des États-Unis, dans les années 1920, Alexander Dennison est un jeune médecin sans fortune, ni clientèle. Il est fiancé à Evelyne Curtis, fille d’un magistrat vivant chez son père. Ils s’écrivent souvent, Dennison attendant une meilleure position sociale avant de se marier. Elle lui reproche quelque peu sa mollesse de caractère. Coup de chance, Dennison est engagé comme assistant par le vieillissant docteur Charles Leatherby. Homme cultivé, il vit dans une luxueuse demeure. Surtout, le jeune médecin bénéficiera d’un salaire très confortable. Leatherby est entouré de sa sœur, Rose Lewis, et d’une infirmière, miss Hilda Napier. Il semble que cette dernière soit sur le point de se marier avec Leatherby, malgré une grande différence d’âge. Elle conseille à Alexander Dennison de renoncer à ce poste.

Le jeune médecin s’interroge sur la froide Mrs Lewis : “C’était une belle femme, et jeune. Il lui donnait vingt ans de moins que son frère. De plus, elle était une hôtesse courtoise. Mais quelque chose en elle perturbait Dennison. Elle le faisait se sentir insignifiant, une ombre éphémère dans la maison.” On apprend la mort soudaine du banquier Manley, patient du docteur Leatherby qu’il avait consulté peu avant. Même une crise cardiaque chez un tel personnage entraîne une enquête. C’est alors que Jeff Folyet se manifeste chez Leatherby. Celui-ci fut pendant un temps l’assistant du vieux docteur. S’il ne suggère pas exactement que le décès du banquier serait suspect, la présence de ce Folyet paraît embarrasser la maisonnée. Néanmoins, Leatherby l’invite à séjourner chez lui.

Malgré l’ambiance, Dennison se refuse à cultiver des doutes paranoïaques. Toutefois, la disparition de Folyet pose bien des questions. Auxquelles des témoignages incertains sollicités par Dennison n’apportent pas de réponses. À son hôtel, on n’a pas revu Folyet non plus, et personne n’a son adresse, à New York ou ailleurs. L’infirmière Hilda Napier se montre désormais plutôt enjôleuse envers Dennison, jouant peut-être avec lui comme avec une marionnette. Bien que le chauffeur de Leatherby ait trouvé des traces de sang dans la voiture du vieux médecin, il n’envisage pas un meurtre. Par contre, Dennison craint que Folyet ait été assassiné. En l’absence de Leatherby, le jeune docteur reçoit une curieuse patiente, Mrs Smith, qui tient absolument à obtenir la potion préparée pour elle.

Risquant de commettre une erreur en lui donnant ce produit, Dennison est embarqué dans une situation qui le dépasse de plus en plus. Quel est le rôle de Folyet, mort ou vivant, et que penser de ces lettres qu’il aurait écrites ? Un nouveau décès bizarre, similaire à celui du banquier, mérite explication. Il faudra l’intervention d’une tierce personne pour éclaircir tant de faits mystérieux…

Elisabeth Sanxay Holding : Miasmes (Éd.Baker Street, 2018)

Ensuite, il y a ces patients que Leatherby voit à l’étage. Eh bien, quoi ? Ils viennent sans se cacher. Et lui ne fait aucun mystère de ces visites. Aucune raison, donc, de s’inquiéter à ce sujet. Il est connu et respecté au village. Il n’est pas du genre à tenir un cabinet en sous-main. Toutes les tâches qu’il m’a confiées sont parfaitement transparentes et légales.
Enfin, cette affaire Manley… Folyet semble insinuer que Leatherby en sait plus long qu’il ne veut l’admettre. Folyet considère la ‘crise cardiaque’ d’un œil sceptique. Eh bien, supposons qu’il s’agisse bien d’un suicide, et que Leatherby le sache. Peu importe ! Qui diable est ce Folyet ? Non, il n’y a rien dans cette affaire Manley qui puisse m’intéresser. En y réfléchissant mieux, il n’y a rien qui puisse m’intéresser du tout. J’ai un travail légitime à accomplir. Je peux me contenter de le faire et de me mêler de mes affaires.

La romancière américaine Elisabeth Sanxay Holding (1889-1955) fut l’auteure de dix-huit romans policiers, de 1929 à 1953, et d’un certain nombre de nouvelles. À ce jour, quatre de ses titres ont été traduits : Crime étrange aux Bermudes (1946), Le vieux cheval de bataille (1952), La candide Madame Duff (1953), Au pied du mur (1953, réédité en 2013 aux Éd.Baker Street). En voici un cinquième, avec ce “Miasmes”, initialement publié en 1929, qui fut le premier suspense écrit par cette auteure. Raymond Chandler semblait tenir en haute estime Elisabeth Sanxay Holding, pour les qualités psychologiques de ses intrigues. Plusieurs de ses titres furent transposés au cinéma, dont deux films adaptés du roman “Au pied du mur” (en 1949 et en 2001).

Dès le départ, le portrait du Dr Dennison reflète avec crédibilité les cas de ces jeunes diplômés d’alors. Ils avaient l’espoir de faire carrière comme médecins, mais manquaient sûrement d’un peu de maturité. Ce qui explique qu’il ne se sente pas à l’aise chez son riche confrère âgé, et qu’il soit plutôt désemparé face aux mystères qui l’entourent. Il est vrai que vont se succéder diverses péripéties fort étranges. Entre Hilda Napier, Rose Lewis, et sa fiancée Evie, Dennison n’est pas sûr de pouvoir se fier à une femme pour élucider ces sombres énigmes. Pourtant, elles sont probablement plus lucides que lui. Les rouages de cette histoire entretiennent un climat d’incertitude, un suspense inquiétant. Elisabeth Sanxay Holding appartient à la meilleure tradition de la littérature policière.

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22 mars 2018 4 22 /03 /mars /2018 05:55

Au début des années 1870, les tribus indiennes Osages furent déplacées de leurs terres d’origine au Kansas vers une réserve rocailleuse d’Oklahoma, territoire de moindre valeur. Mais on s’aperçut bientôt que le sous-sol regorgeait de pétrole, le plus grand gisement des États-Unis. Conscients que les Blancs étaient plus puissants qu’eux, les chefs coutumiers des Osages savaient néanmoins négocier depuis longtemps pour défendre les intérêts de leur peuple. C’est ainsi que, pour exploiter la manne pétrolifère, les investisseurs durent louer les parcelles des Osages. Cette tribu indienne devint la population la plus prospère du pays, chacun touchant des fortunes. Toutefois, les Indiens étant supposés peu aptes à la gestion de leurs biens, les autorités imposèrent que des curateurs en soient chargés.

La région de Gray Horse fait partie de celles ayant bénéficié de l’afflux financier. Dans ce comté, les Indiens et les Blancs vivent en bonne entente. S’il s’y est enrichi, devenant un des principaux notables ici, William Hale se montre bienveillant envers les Osages, dont il contribue à faire respecter les droits. Un certain nombre de couples mixtes se sont formés au sein de la population. À l’exemple de Mollie, une Osage qui a épousé Ernest Burkhart. On lui inculqua de force une éducation selon les règles d’intégration, mais Mollie conserva bon nombre des traditions de son peuple. S’occupant de sa mère Lizzie, souffrante, elle faisait figure de chef de famille. Car sa sœur aînée Anna était une fêtarde, et sa cadette Rita était par ailleurs mariée avec Bill Smith, un Blanc installé dans ce comté.

Baignant dans l’aisance financière, tout semble bien se passer pour Mollie et ses proches, quand survient un drame en mai 1921. Anna ayant disparu, on découvrit son cadavre peu après : elle avait été abattue par balle. Dans le même temps, un autre Osage, Charles Whitehorn, fut également victime d’un meurtre. On pouvait attribuer ces crimes au banditisme sévissant dans la Prairie, où les brigands avaient une certaine impunité. Il était aussi possible de suspecter Oda Brown, l’ex-mari d’Anna, un fêtard comme elle. La mort de sa mère Lizzie, due à une maladie mal précisée, incita Mollie à se poser bien des questions. Quant à l’enquête sur les deux meurtres, il ne fallait pas trop compter sur les shérifs du secteur. Mais on engagea des détectives privés, qui firent ce qu’ils pouvaient.

En 1922, plusieurs autres Osages décédèrent, victimes d’empoisonnements. En 1923, ce fut Henry Roan qu’on découvrit mort assassiné dans sa Buick. Comme souvent, ce furent les frères Shoun – médecins de la région – qui pratiquèrent l’autopsie. “Le règne de la terreur” continua autour de Mollie Burkhart, en particulier quand sa sœur Rita et son beau-frère Bill trouvèrent la mort suite à l’explosion de leur maison. Cette série de crimes fit au moins vingt-quatre victimes. Il était temps que ce soit la police fédérale qui fasse la lumière sur ces affaires. Le Bureau of Investigations venait justement d’être confié à un directeur administratif de vingt-neuf ans, J.Edgar Hoover. Il restructurait avec rigueur ses services, ne gardant que les meilleurs enquêteurs, exigeant des rapports et des résultats.

Fils d’un shérif efficace, ancien Texas Ranger, l’agent Tom White avait davantage le profil d’un cow-boy que d’un policier répondant aux critères de J.Edgar Hoover. Mais ce dernier a besoin d’un homme honnête et droit comme Tom White pour conforter sa réussite. S’il n’est pas formé aux nouvelles techniques, l’agent est méthodique, analysant les dossiers avec soin. White sait qu’il s’agit d’une mission à haut risque, y compris pour ses adjoints et lui-même. Son équipe s’installe anonymement, “sous couverture”, dans la région de Gray Horse. Ils glanent d’utiles renseignements sur le fonctionnement de la vie locale. On en vient à soupçonner Bryan Burkhart, le beau-frère de Mollie. Et pour le meurtre d’Henry Roan, une piste se dessine aussi. Cette fois, l’enquête est en bonne voie…

David Grann : La note américaine (Éd.Globe, 2018)

Tous les efforts accomplis pour résoudre ce mystère venaient de se révéler totalement vains. Après avoir reçu une série de menaces anonymes, le juge de paix n’envoya plus personne enquêter sur les derniers meurtres. Il était tellement effrayé qu’il se réfugiait dans son bureau dès que l’on mentionnait l’affaire et s’y enfermait à double tour. Le nouveau shérif du comté ne se donnait même plus la peine de faire semblant de mener des recherches. "Je ne voulais pas être mêlé à cette histoire, admit-il plus tard" (…) Concernant l’affaire elle-même, il estimait que c’était "une lourde tâche et un shérif accompagné de quelques hommes ne peut pas en venir à bout. C’est au gouvernement d’en prendre les rênes."

Il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’une enquête journalistique sur un épisode oublié de l’Histoire des États-Unis. David Grann a reconstitué scrupuleusement les faits, se basant sur les archives et les témoignages. Tout ce qu’il décrit — avec une soigneuse minutie — est le reflet exact de la réalité de ce “règne de la terreur” qui secoua la tribu des Osages au début des années 1920. Son récit restitue avec limpidité les ambiances et les décors de l’époque, ainsi que l’état d’esprit des protagonistes. Par exemple, des hommes d’affaires plus ou moins sérieux se battent à coup de millions pour exploiter le pétrole des sous-sols de l’Oklahoma. À l’inverse, tandis que les Osages profitent de leurs gains, les chefs indiens continuent à affronter le gouvernement afin de ne pas être trop lésés. Sachant que leur peuple, jalousé de partout, est toujours considéré comme une sous-catégorie de citoyens.

Dans cette région plutôt isolée de l’Oklahoma, même si le modernisme va de pair avec ce soudain enrichissement, on est bien loin de l’Amérique urbaine d’alors. La Loi reste pour beaucoup de gens une notion très approximative, les shérifs corrompus ne sont pas une légende, et si certains détectives font vraiment leur métier, d’autres sont véreux. La mort de quelques amérindiens est gênante pour les autorités, mais ne justifie pas d’efforts pour trouver les coupables. Du moins, dans un premier temps, les enquêtes sont bâclées. Mais l’ambitieux J.Edgar Hoover entend, dès sa prise de fonction, étendre un empire policier sur l’ensemble des États-Unis. Personne n’échappera à ses griffes, au fichage généralisé par le futur FBI. Gare à ceux qui le sous-estiment. Même si c’est l’agent Tom White, sacré personnage, qui résout une grande partie de l’affaire, Hoover en tire un profit personnel.

Dans la dernière partie, David Grann détaille plusieurs aspects de ses recherches. Ce qui authentifie la complète véracité de cet étonnant dossier criminel. C’est en explorant l’ensemble du contexte, ce qu’a fait l’auteur, que l’on en mesure tous les enjeux, toutes les facettes. Énigmatique, cette série de meurtre fut planifiée avec une belle part de cynisme. Cette histoire se lit tel un fascinant polar, un captivant roman noir. Un ouvrage de haute qualité, à découvrir.

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21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 05:55

Malgré les efforts des "petits éditeurs", il est souvent difficile de mettre en valeur certains livres de qualité, modestement diffusés. Il y a fort à parier que ce fut le cas du premier roman de Séverine Chevalier, publié fin 2011 aux Éditions Écorce. Aussi est-ce une très bonne initiative de rééditer ce “Recluses” en format poche, dans la collection La Petite Vermillon, aux Éditions de la Table Ronde…

 

Suzanne Jauque est une femme de quarante ans, qu’on imagine marquée par le destin. Il suffit de savoir que sa sœur Géraldine est lourdement handicapée, en fauteuil. Qu’elles ont été élevées sans père, par une mère assurant le minimum, sans tendresse, même avant sa maladie. Suzanne s’est occupée de sa sœur, surnommée Zia. Puis cette dernière a vécu au Centre. Zia n’a rien à reprocher au fonctionnement de cet endroit, vie réglée où on les traite en gentils légumes, un peu disloqués, sans trop les montrer quand même. Quand Suzanne viendra l’y chercher, Zia ne verra que la perspective d’un voyage changeant son décor. Vers Marseille, puis la Camargue et Mimizan dans les Landes, dans une villa vide. Ensuite, les Gorges du Tarn, nouvelle destination choisie par Suzanne.

Zia n’a pas besoin de s’interroger sur les motivations de son aînée de huit ans. Pour Suzanne, tout semble commencer par cet attentat, le 29 mai 2010. Une jeune fille se fait exploser dans un hypermarché d’Écully, dans la banlieue de Lyon, causant quantité de victimes. La kamikaze s’appelait Zora Korps, étudiante en management. Menant une enquête hasardeuse, Suzanne visite l’appartement du père de Zora, Paul Korps. La chambre de Zora ne renseigne guère Suzanne. Pourtant, elle voudrait reconstituer le parcours de cette jeune fille en jaune qui a semé la mort. Une tentative comportant bien plus d’improvisation fantasmée que de preuves. Avec Zia, elle part donc vers Marseille, Mimizan et autres lieux où passa Zora.

Fonctionnant principalement dans sa tête, Zia n’a pas trop de mal à surmonter les aléas de cet incertain voyage. Le comportement de Suzanne glisse vers une tension violente. Dans un camping désaffecté des Gorges du Tarn, les sœurs rencontrent Vautour. Tel est le pseudonyme de ce jeune marginal, qui ne se sent libre et bien dans sa peau que dans ce paysage-là. Un type va bientôt se trouver dans le coma, à cause de Suzanne. Avec Zia, elles vont faire d’autres rencontres, qui vont dramatiquement théâtraliser leur vie…

Séverine Chevalier : Recluses (Coll.La Petite Vermillon, 2018)

Je ne sais pas pourquoi on en est là. À ce point de non-retour. Je sais maintenant, précisément, qu’elle s’est bel et bien détachée, comme l’iceberg. C’est peut-être ça, la véritable errance.

Amateurs de puzzles, bienvenue dans l’univers de Suzanne. Ne comptez pas sur un policier chevronné ou un détective intuitif pour recomposer à votre place son portrait. Ni sur le docteur Saw, psy ayant suivi cette femme égarée, qui raconte son expérience en parallèle du récit. Dans sa lettre à Zia, il explique l’étrange rapport qui s’était établi entre Suzanne et lui. N’espérez pas que le bref résumé ci-dessus vous offre des clés, non plus. C’est au fil de la lecture que se dessine une image, qui garde des contours encore flous. Les pièces du puzzle passent sous nos yeux, parfois difficile à ajuster. Non pas qu’elles soient mal calibrées, mais c’est la vie et la vérité de Suzanne qui sont faussées.

Il est quelque peu nécessaire de se triturer les méninges, parfois d’extrapoler le simple récit. C’est bien ce qui offre sa singularité à ce roman, sinueux, différent, passionnant. Ce que confirme Jérôme Leroy dans sa présentation : “Séverine Chevalier tisse ensemble les fragments d’existence de ces trois femmes, ces trois solitudes. Son roman, surprenant de virtuosité narrative, est à l’image du corps déchiqueté de Zora : éclaté et parcellaire, raconté de différents points de vue dont aucun ne peut rendre compte totalement de la vérité puisque, dans un bon roman noir, il n’y a pas de vérité.”

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20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 05:55

Anthony Argos est un journaliste du West Tribune à Perth, en Australie. Il a l’air d’un gros ours débraillé, chemise déboutonnée, barbe en bataille, exhibant un ventre de buveur de bière. Néanmoins, cet homosexuel est un pro de l’information. Certains renseignements lui viennent de l’officier de police Kerry John. Ces derniers temps, le flic est assisté de la séduisante stagiaire Debbie Chan, qui ne le laisse pas insensible. Ils enquêtent sur une affaire dont on parle beaucoup dans ce secteur du pays. Des touristes en avion ont repéré un 4x4 vide dans le désert de Nullarbor, non loin duquel ont été retrouvés les restes d’un corps. On définit bientôt qu’il s’agit de Mathew Constant, un sportif ayant été très célèbre, qui avait disparu depuis dix-huit mois. Cette affaire intéresse Anthony Argos.

Originaire de Roumanie, Mathew Constant fut un des meilleurs joueurs de footy, au sein de l’équipe des Dockers de Fremantle, il y a quinze à vingt ans. Ce sport typiquement australien excite les foules. Le footy a “une allure de jeu du cirque plus que de matchs de gentlemen”. Entre la violence des mêlées, les assauts directs sur le porteur du ballon, et des bagarres générales fréquentes, il faut que les joueurs soient solides. C’est pourquoi la plupart de ces sportifs sont dopés, utilisant des drogues addictives. Avec la bénédiction des dirigeants, sans doute. À la fin de leur carrière, certains tel Julius Florence tentent des cures de désintoxication, d’autres comme Marin Dokic ou Abraham Nigaloo s’éloignent de ce milieu vicié. Mathew Constant vivotait après avoir dilapidé ses gains du sport.

Fils du propriétaire des Dockers, l’ancienne gloire Carlos Santander a fini en prison. Peu après qu’on ait retrouvé le cadavre de Constant, il se suicide en détention. Bien qu’ayant un père millionnaire, l’avenir de l’ex-joueur de footy s’annonçait bien sombre. C’est dans sa maison troglodyte de la Nouvelle-Galles-du-Sud qu’Argos rencontre Marin Dokic. Pour l’heure, il n’a pas de révélation à apporter, ayant rompu avec l’univers du footy. Dans les archives du journal West Tribune, Argos découvre qu’un certain Vusan fit durant un temps partie de l’entourage de Mathew Constant, avant de disparaître. C’est un prénom qui fait penser aux Balkans, Vusan. Tandis que le policier Kerry John est mis sur la touche à cause de Debbie Chan, pour harcèlement sexuel, le journaliste se rend en Roumanie. 

À l’époque du dictateur Nicolae Ceauşescu, l’équipe de football du Steaua de Bucarest a connu de beaux succès internationaux. Par son confrère local Christi, Argos retrouve les noms d’anciens footballeurs, dont l’un a pu choisir de fuir vers l’Australie. Mais celui-ci est mort en 1988, avant la chute du régime dictatorial, ce que confirme sa famille. Pourtant, la piste n’est pas vaine, le nommé Vusan étant le frère de ce joueur. Quand le journaliste rentre à Perth, il apprend le décès de Julius Florence, ex-star de footy en désintoxication. Abraham Nigaloo a lui-même frôlé la mort dans un accident de la route. Quand on sait que la famille Florence compte une excellente juriste, ça peut démêler cette affaire…

Hervé Claude : Toxic star (Éd.L’Aube noire, 2018)

L’Europe centrale, la Roumanie, les Balkans, la Serbie de Dokic. Cela résonnait étrangement aux oreilles d’Argos. Est-ce que cela l’avait intrigué deux jours auparavant dans les propos du géant boiteux ? Cette histoire ramenait à sa mémoire des souvenirs enfouis. C’était l’époque où, étudiant en fin d’études, il était parti comme beaucoup de ses camarades voir à quoi ressemblait l’Europe. La Roumanie, il y était passé, et il en gardait des souvenirs troublants.
Pour le reste, l’accident de la Mercedes n’était qu’une des nombreuses péripéties, alcoolisées ou non, du champion disparu. Anthony pouvait le vérifier dans les articles qu’il continuait à lire. Tant de bagarres, de nuits agitées, de troisièmes mi-temps qui avaient dégénéré au cours des années suivantes et puis, plus tard, tant de cures de désintoxication et même d’arrestations, que l’accident de la voiture brûlée pouvait paraître anodin. Pourtant, après avoir ingurgité une bonne centaine d’articles, c’est celui-là qui lui restait en tête.

Même s’il existe des pratiquants en France, le football australien – surnommé footy la plupart du temps – ne connaît pas grand succès chez nous. Avec un ballon ovale, ce sport se joue principalement au pied – mais aussi à la main, selon des règles qui ne s’appliquent qu’à ces compétitions. C’est la vitesse du jeu qui est le principal atout du footy, avec ce que ça suppose de contacts violents entre joueurs. Un sport viril, extrêmement populaire en Australie. Faut-il penser, comme le suggère l’auteur, que les joueurs ont recours à la drogue pour résister aux chocs, aux blessures, à la pression ? C’est tout à fait imaginable. Même s’il y a des avancées, subsiste un laxisme complaisant dans le contrôle des sportifs. Primant tout, les enjeux financiers atteignent des sommets, ne soyons pas naïfs.

À l’occasion de Jeux Olympiques passés, on s’était aperçus que l’Australie avait recruté des athlètes étrangers, dans des disciplines où ce pays ne brillait guère. Ils bénéficiaient de la nationalité et des honneurs nationaux, mais il n’était pas absurde de s’interroger sur "l’achat" de sportifs de haut niveau formés dans leurs pays d’origine. C’est quelque peu le cas de Mathew Constant, venu d’Europe de l’Est. Ah, la Roumanie ! Il est vrai, comme le souligne Hervé Claude, que la "confusion" semble être l’état d’esprit traditionnel de ce pays. Ce qui était le cas au temps de Ceauşescu, imitateur des principes soviétiques, et qui reste peut-être dans les comportements actuels, bien que la modernité soit arrivée ici. La délation version Securitate, c’est évidemment de l’histoire ancienne. Mais les Roumains n’ont probablement pas envie de réveiller ces vieux démons.

À travers l’intrigue de “Toxic star”, Hervé Claude évoque plusieurs thèmes qui relèvent du vrai roman noir sous son aspect sociétal et historique. Le point central étant le sport, avec les fortunes que ça génère et les dérapages que ça inclut. Au point de supprimer les gêneurs ? Possible, puisqu’il s’agit d’une sorte de mafia. Un polar qui invite à méditer sur ces questions, en effet.

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