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18 avril 2018 3 18 /04 /avril /2018 04:55

Gus accepte de raconter à un écrivain qui l’a retrouvé dans son refuge un épisode de sa vie, soixante ans plus tôt, début 1958. En ce temps-là, dans le Jura, Gus est associé avec André. Dans leur camion Citroën fatigué, ils transportent du fret à travers le département. Pas de quoi s’enrichir avec cette activité-là, faute de chargements réguliers. Ils font des pauses chez Simone, l’amie intime d’André, ou couchent ailleurs. Les troubles en Algérie ont certaines conséquences, même ici. La gendarmerie multiplie les contrôles routiers. Pas bon quand on circule comme eux dans un vieux camion. Par ailleurs, les ouvriers arabes des usines de la région se mettent en grève. Les réactions de la population sont hostiles : “Là-bas, ils égorgent nos soldats. Ici, ils foutent le souk.”

Ces derniers jours, André et Gus croisent un personnage fantomatique, pas inquiétant, un de ces vagabonds qui trouvent à s’engager comme journaliers pour gagner leur pitance. Encore que celui-là soit certainement d’un caractère différent, et qu’il ne rôde pas par hasard dans le coin. D’ailleurs, il vérifie auprès de Simone l’identité d’André. Cet homme, qui dit se prénommer Pierre, a participé à la guerre en Algérie où il a connu Paul, le défunt frère d’André. Inspiré par le mythe du légionnaire, l’idée d’héroïsme, Paul avait quitté les monts jurassiens pour les djebels. Sauf qu’une guerre est toujours beaucoup plus sale et sanglante qu’on ne la décrit, Pierre en sait quelque chose. S’il traîne alors dans la région, évitant les gendarmes, c’est parce qu’il a des révélations à faire sur la mort de Paul.

La tension entre Français et Arabes entraîne parfois des bastons dans certains quartiers, y compris à Dole. Pas de véritable raison d’en découdre, plutôt de la provocation, un trop-plein d’adrénaline pour Gus qui se frotte à des Algériens. Et qui, blessé, se trouve à l’hosto avec un arrêt de travail, une incapacité à conduire et à s’occuper du fret. André n’a d’autre choix que de recruter Pierre, laissant bientôt Gus provisoirement désœuvré. Gus rumine une envie de s’attaquer au premier Arabe venu. Un Algérien de moins dans le Jura, ça passerait presque inaperçu. Quant à Pierre, il ne peut rester plus longtemps dans la région. La frontière toute proche n’est pas infranchissable pour quelqu’un comme André. Sauf s’il se produit des complications causées par Gus et par une tierce personne, risquant de faire plusieurs morts…

Patrick Pécherot : Hével (Série Noire, 2018)

Le barrage passé, on a roulé sans parler. Un tel cirque pour une grève nous turlupinait. Une grève d’Arabes, c’est particulier, j’en disconviens pas, mais les gendarmes auraient été plus utiles devant l’usine. En pleine cambrousse, ça rime à quoi ?
On est entrés dans les faubourgs de Morez. Ils semblaient bien tranquilles. Bien calfeutrés sous la froidure. Les usines alignaient leurs toits en dents de scie. C’était de la belle industrie, alors. Tout en pendules, en lunettes et en clous. La ville tournait rond dans sa vallée. Avec le soleil qui traînait pour se lever, des soirs tombant tôt, et l’ombre des forêts à flanc de coteau. C’est des lieux à demi-jour, par ici. Du sombre jusque dans le vert qui coule des bois comme une rivière.
On a rangé le bahut dans la cour de la fabrique. On devait y pendre du fret à monter sur Dole. À l’entrée, le planton a examiné son registre. "J’ai rien pour aujourd’hui". Il avait l’air embêté. Il tournait les pages, baladait son index sur les lignes.

La fin des années 1950, une toute autre époque. On pourrait l’évoquer telle une France en noir et blanc, mais ce sont plus sûrement ses facettes grises qui apparaissent ici. Depuis la fin de la 2e Guerre mondiale, encore récente dans les esprits, on cultive la joie de vivre et une certaine légèreté. On s’informe via la radio et les journaux. La jeune Brigitte Bardot est une star. Les suites de l’affaire Dominici passionnent toujours le public. On se distrait en écoutant à la radio “Sur le banc”, avec les chansonniers Raymond Souplex et Jane Sourza. La guerre d’Algérie, on en discute un peu partout. Généralement, sans vraiment comprendre ce qui se passe là-bas. Elle a quelques répercussions en métropole, du moins dans les régions industrialisées où travaillent des ouvriers arabes.

Une France grise, comme les murs d’usines, les blouses des maîtres d’école, les costumes des employés, les salopettes des salariés manuels. Pas si riante que ça, quand on gagne péniblement sa vie tels André et Gus, dans les décors vallonnés du Jura. On est loin de l’image triomphante de ce que l’on baptisera plus tard “les trente glorieuses”. Peut-être plus près du mot hébreu “hével”, signifiant une réalité éphémère, absurde, illusoire. Mais les souvenirs de Gus ne sont-ils pas biaisés par son impulsivité d’alors, un regard sur le monde qui s’est apaisé depuis ? C’était un nerveux, Gus. Patrick Pécherot ne se contente pas de retracer l’époque, de nous raconter l’histoire d’une poignée de personnages. Le récit bénéficie d’une vraie écriture, d’une tonalité stylée, tant dans le contexte esquissé que pour le côté humain de ses héros.

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16 avril 2018 1 16 /04 /avril /2018 04:55

Romain Brunie est capitaine de police à la PJ d’Orléans. Il enquête sur une série de crimes dont tout porte à croire que la vengeance est le mobile. Il y a d’abord eu le meurtre d’une coiffeuse sexagénaire de Machecoul, en Loire-Atlantique, prénommée Marie-Ange. On n’a guère de témoignages précis, sauf de gens ayant aperçu la voiture de l’assassin. Peu après, à Vendôme, la mort de Jérôme Grasset va de pair avec celle de Marie-Ange. Bien que ça remonte à plus de quarante ans, le tueur avait des comptes à régler avec ces deux-là. Il a laissé en évidence une pièce d’un Franc près de chaque victime. Il n’en a pas fini avec le passé. C’est dans la maison de retraite où réside M.Mesnard qu’il va sévir. Car l’homme lui causa un gros préjudice voilà bien longtemps.

L’inconnu qui assouvit sa vengeance ne s’est jamais rebellé durant toute sa vie. Pourtant, il a eu affaire à quelques personnages fort désagréables, voire pire. Avec son épouse Caroline, ils avaient fondé une famille, menant une existence ordinaire. Malgré tout, il a encore des raisons d’en vouloir au nommé Pascal Duret, responsable d’un terrible drame qui marqua leur vie. Il estime n’avoir aucune raison de pardonner à ce type-là. Et puis, il y a aussi le cas de Roger Rossignol. À une époque, ce dernier fut leur voisin. Quelqu’un de malsain et, pour le dire clairement, un véritable emmerdeur. Ce que confirmera par la suite l’enquête de Romain Brunie, auprès du voisinage actuel. Une nouvelle fois, on trouve une pièce d’un Franc près du cadavre. La série criminelle continue.

Le tueur n’en a pas fini. Il est temps de s’attaquer à son propre gendre, qui maltraite sa fille depuis des années. C’est à l’issue d’une poursuite en voiture que l’assassin abat sa cible. La prochaine victime se trouve à Arcachon, sur son bateau. Il doit payer pour un vieux différend commercial qui affecta beaucoup Caroline, l’épouse du tueur. Pendant ce temps, Romain Brunie s’est installé dans la région de Nexon, tentant de cerner le profil de l’assassin. Le policier fait la connaissance de Lætitia, ravissante jeune femme avec laquelle il devient intime. C’est par son intermédiaire qu’il rencontre l’ancienne institutrice de Nexon, âgée de soixante-quinze ans. En effet, la plupart des victimes sont originaires de cette commune, la vieille dame se souvient d’eux, de leurs caractères. Quant au tueur, il reste une étape importante dans l’accomplissement de sa vengeance…

Denis Julin : La lézarde du hibou (Pavillon Noir, 2018)

Rien de neuf dans le canard. Relevé d’empreintes ADN, prises de témoignages et conjectures. Si mon jeune gendarme d’hier fait le rapprochement avec mon interpellation sur le parking, nul doute qu’il va sentir ses jambes trembler. Une Golf avec un avant bousillé, à cinquante kilomètres du crime, une heure après les faits, on ne peut que se rendre à l’évidence. Mon signalement va être donné, mais cela ne les aidera pas à me trouver, juste à être certain en cas de confrontation. L’adresse et le nom sur les papiers, s’il s’en souvient, vont les renvoyer à Limoges, dans une école de coiffure qui n’a jamais de près ou de loin entendu parler de moi. Il ne restera que le descriptif du véhicule, mais qui ira le découvrir au fond de mon garage ? Le signalement et l’acrimonie de l’acte trahissent une exécution programmée par le Milieu.

Au sud de Limoges, en Haute-Vienne, la région limousine s’étendant de Nexon à Aixe-sur-Vienne, est probablement mal connue de la majorité des Français. Pourtant, le château de Nexon est historique, et cette commune abrita durant la 2e Guerre un centre de transit pour les Juifs étrangers, envoyés ensuite à Drancy et vers l’Allemagne nazie. Plus positif, Nexon est le siège du pôle national des arts du cirque, avec un chapiteau permanent, né de l’École Nationale du Cirque créée par Annie Fratellini et Pierre Etaix. C’est dans ce terroir que se place géographiquement cette intrigue, même si quelques meurtres vont être commis ailleurs, les victimes n’habitant plus forcément cet endroit.

C’est un double récit que nous présente l’auteur, en alternance. D’un côté, l’assassin anonyme raconte ses meurtres, non sans expliquer ce qui les justifient à ses yeux. Il s’agit d’un homme que l’on imagine fatigué, puisant dans ses forces pour accomplir ce qu’il n’a pas osé faire jusqu’à là. De l’autre, une narration traditionnelle nous permet de suivre le policier Romain Brunie dans ses investigations. Même s’il accumule des éléments, ce n’est pas strictement un roman d’enquête. Son idylle naissante avec la belle Lætitia compense la noirceur des actes du vengeur. Un suspense solide, très agréable.

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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 04:55

À Athènes, Christophoros Markou appartient à l’élite de la police grecque. Âgé de trente-cinq ans, il se veut avant tout homme de terrain. Néanmoins, Markou est diplômé en criminologie. C’est dans ce département de la faculté de Droit qu’il doit enquêter cette fois. Un lundi soir autour de 23 heures, deux personnes ont été abattues dans un couloir de ce secteur de la fac. Il s’agit de Mme Irini Siomou, une universitaire, et d’Anghelos Kondylis, un brillant étudiant rentrant tout juste de Paris où il poursuit ses études. Markou a connu plusieurs responsables de ce département de criminologie, ce qui devrait faciliter ses investigations. Il compte également sur son amie Véra Konsta, ex-étudiante qui a été secrétaire ici, pour l’aider discrètement dans ses recherches.

Markou n’ignore pas qu’il règne un ambiance exécrable dans cette partie de la faculté. Le scénario du double meurtre semble clair. La sacoche en cuir que portait Anghelos Kondylis, le second à être assassiné, a disparu. La relative obscurité à cette heure dans ce couloir aurait-elle influé sur le déroulement des faits ? Possible. Markou interroge successivement les protagonistes. En commençant par la directrice du département, Mme Olympia Danéli. Elle ne cache pas qu’une brouille sérieuse l’opposait à Mme Siomou. Cette dernière était surnommée La Vipère : “Une femme sévère, rigide, une perpétuelle étincelle de sarcasme dans le regard, souvent blessante avec les étudiants comme avec ses collègues. De ses lèvres serrées qui ne savaient pas sourire, elle crachait son venin sur tous et à tout propos.” Elle contribuait largement au mauvais climat.

Si M.Vellis, dit Le Bouddha, ex-directeur du département, fit figure de diplomate huilant les rouages entre chacun, il ne nie pas que Mme Siomou propageait de sales rumeurs sur les gens, en particulier contre Mme Danéli. Pourtant, il a du mal à croire que le coupable se trouverait en interne. Quant à M.Mavridis, autre éminent professeur, il admet qu’une défiance générale pourrissait les relations, à cause de Mme Siomou. Il ne pense pas que les deux victimes aient été en contact, avant le crime. Il considérait Anghelos Kondylis comme un de leurs meilleurs étudiants. Mlle Strobaku, actuelle secrétaire, révèle au policier que Mme Siomou fouillait beaucoup dans les archives et les dossiers ces derniers temps. Ce qui irritait encore davantage son entourage professionnel.

L’enquêteur Markou doit aussi interroger le professeur Légros, hospitalisé après son retour récent d’Amérique Latine. Celui-ci comprenait l’amertume de Mme Siomou, mais il a fini par se fâcher avec elle, comme les autres. Malgré son rôle parallèle, Véra est assommée par un inconnu, ce qui a fatalement un lien avec l’affaire. Le policier explore les messages par e-mail d’Anghelos Kondylis. Ce qui semble corroborer les témoignages, encore que certains points restent en suspens. Les coupables potentiels ne manquent pas…

Christos Markogiannakis : Au 5e étage de la faculté de droit (Ed.Albin Michel, 2018)

— Qu’est-ce qui pousse un individu au meurtre ? Pour quelle raison, d’après vous, quelqu’un commet-il le pire des crimes ?
— Vous savez comme moi, capitaine – nous sommes d’ailleurs plusieurs à proposer un cours là-dessus dans notre programme de master –, qu’il n’y a pas une, mais de multiples réponses à votre question. Les vieilles théories qui mettaient en avant un unique facteur criminogène, de préférence l’hérédité, l’atavisme ou un développement biologique anormal, l’environnement social, le manque de chance, etc., tout cela est dépassé. La tendance, depuis des années, est de considérer qu’on a affaire à de multiples facteurs concomitants et associés les uns aux autres, par exemple la présence du gène de la criminalité dans un contexte social défavorable […] D’après mon expérience personnelle et mes travaux théoriques, quelqu’un peut passer à l’acte ou en arriver à tuer quand il se sent menacé dans ce qui est vital pour lui. Non pas au sens littéral, dans sa vie même, car nous parlerions d’un réflexe d’auto-défense. Je parle plutôt de quelque chose de fondateur pour son existence sociale

Né en 1980 à Héraklion, Christos Markogiannakis a étudié le droit et la criminologie à Athènes et à Paris. Il a travaillé pendant plusieurs années comme avocat pénaliste. C’est dire qu’il utilise pour cette intrigue un contexte qu’il connaît fort bien. Pas uniquement la faculté de Droit d’Athènes, où se déroule toute l’affaire, mais il est aussi question de Paris – une référence pour les étudiants grecs, semble-t-il. C’est un roman policier dans les règles de l’art que nous propose l’auteur. Avec un enquêteur compétent et attentif, qui ne néglige aucun témoignage, et qui élabore quelques hypothèses à vérifier. Dans la grande tradition, en vue du dénouement, il réunit finalement les principaux protagonistes pour leur exposer ses conclusions.

Comme il se doit, les suspects sont devant nos yeux, appartenant au microcosme de ce département de criminologie ou en périphérie directe. Dans n’importe quel groupe de personnes, des rivalités naissent, des jalousies existent. Justifiées ou non, il arrive que certaines relations hostiles prennent une ampleur regrettable, peut-être jusqu’au passage à l’acte meurtrier. Ici, nous sommes au milieu d’experts en crimes, même si leur savoir est largement plus théorique que concret, selon le policier Markou. Mais qu’est-ce qui pourrait pousser l’un ou l’autre de ces dignes universitaires à éliminer deux victimes ? Un puzzle criminel à reconstituer, selon l’éternel principe du roman d’enquête. Un suspense très sympathique.

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12 avril 2018 4 12 /04 /avril /2018 04:55

Woodrow Cain est originaire de Horton, petite ville de Caroline du Nord. Âgé de trente-quatre ans, séparé de son épouse, il vient s’installer à New York en février 1942. Sa fille Olivia doit bientôt l’y rejoindre. Bien qu’il n’ait guère de contacts avec son beau-père, le puissant Harris Euston, c’est ce dernier qui a choisi un appartement dans un bon quartier, à Chelsea, pour Cain et Olivia. Il se murmure aussi qu’Euston a usé de son influence pour que son gendre intègre la police de New York. Certes, Cain était inspecteur à Horton, mais il s’est produit un grave incident. On ignore si le fait qu’il boite a un rapport avec cela. Si Cain a bien passé le concours pour le NYPD, beaucoup supposent qu’il a été favorisé. Il est affecté au 14e secteur du 3e district. Deux mois plus tard, il est chargé d’une enquête.

Un cadavre anonyme a été découvert sur les bords de la rivière, où l’on en repêche sept cent par an. Celui-ci a été maltraité, on remarque des traces de brûlures sur son corps. Et un tatouage au nom de Sabine. Cain dispose d’une vague piste, une salle de spectacle de Yorkville, le "quartier allemand" de New York. Parmi le population, on trouve beaucoup d’aryens admirateurs d’Hitler, mais aussi bon nombre de Juifs alémaniques. C’est pour une toute autre raison que Cain est convoqué au QG de la police new-yorkaise. Le commissaire Lewis Valentine ne cache pas son hostilité envers Cain. La protection d’Harris Euston n’est pas une bonne référence pour lui, qui fait en sorte d’améliorer les services du NYPD.

La mission que le commissaire Valentine confie à Cain est secrète. Il s’agit de comprendre pourquoi les flics du 14e secteur du 3e district s’avèrent si peu efficaces. Cain risque fort de perdre son job s’il ne réussit pas. Or, ses collègues n’ont nullement confiance en lui. En particulier Maloney, un Irlandais violent. Par contre, le policier chevronné Zharkov (dit Le Cosaque) paraît assez bienveillant. Le commissaire Valentine a raison : si plusieurs caïds, tel Lucky Luciano, sont en prison, pas mal de truands mafieux semblent recherchés sans se bousculer. Même un redoutable tueur-à-gages comme Albert Anastasia, chef de la Murder Incorporated, échappe sans trop de problèmes aux autorités policières.

L’inspecteur Cain fait la connaissance de Maximilian Danziger (que ses amis appellent Sacha), implanté depuis de nombreuses années à New York. Parlant cinq langues, son métier consiste à traduire et à écrire des lettres pour des clients peu cultivés, qui ne maîtrisent pas l’écriture, ou s’exprimeraient mal dans certains langages. Danziger est très bien informé sur tout ce qui se passe dans le quartier allemand de New York. Il identifie le noyé maltraité, mais aussi un second mort. Tous deux étaient membres d’organisations pro-nazis. Cain et Danziger vont mutualiser leurs renseignements pour situer les motifs de ces meurtres. Le beau-père de Cain entend peser sur la vie de son gendre. Harris Euston avoue n’avoir aucune sympathie pour les Juifs, très présents dans la finance new-yorkaise. Par ailleurs, il ne faudrait pas occulter le rôle de la Mafia : si Luciano est incarcéré, son associé Meyer Lansky reste très actif. Au profit de qui ?…

Dan Fesperman : L’écrivain public (Cherche Midi Éd., 2018)

En retirant son bonnet, l’homme répandit une odeur mixte de chou bouilli et de laine mouillée. De près, ses yeux étaient d’un bleu sans nuage, et toute fragilité s’était évanouie. Si ses frusques rappelaient décembre, ses iris parlaient de la mi-juin, d’un matin au début de l’été quand les abeilles bourdonnent et qu’on a l’impression d’une journée qui ne se terminera jamais. Il paraissait alerte, intelligent, et mieux encore : lucide. Quelles que fussent les raisons de sa présence, il ne pouvait s’agir d’un cinglé.
— Soyez remercié, inspecteur Cain, de condescendre à me recevoir. Je ne suis là que pour remplir mon devoir de citoyen. Plus précisément, je pense être en mesure de vous assister dans le cadre de vos enquêtes.
Cain, qui commençait tout juste à s’habituer aux accents locaux, ne connaissait pas celui-là. Ce discours-là semblait naître quelque part en Russie, traverser l’Allemagne, faire un petit crochet à Rome avant d’atterrir à Brooklyn dans la bouche d’un serveur de delicatessen.

New York sert fréquemment de décor aux intrigues policières. Rien de plus logique pour une telle métropole, melting-pot de populations venues du monde entier, où la criminalité est omniprésente. C’est une époque singulière qu’a choisi de restituer Dan Fesperman dans “L’écrivain public”. 1942, c’est une période charnière de l’entrée en guerre des États-Unis. Pour les Américains, Hitler et le nazisme sont longtemps restés abstraits. Sans doute était-ce un dictateur, mais ça se passait en Europe. Et puis, les Allemands ayant immigré en Amérique affichaient un certain soutien à ce Führer qui allait redresser leur pays natal. Toutefois, des gens comme Lucky Luciano – tout caïd mafieux qu’il fut – détestaient Benito Mussolini, réalisant les terribles ravages de la guerre menée par Hitler et le Duce. C’est ainsi que la Mafia s’impliqua dans le conflit mondial.

Ce contexte général, on le connaît. Ce que dessine Dan Fesperman, c’est l’ambiance qui régnait alors à New York, chez les habitants autant que chez les puissants. Woodrow Cain, qui débarque d’une bourgade du Sud, n’est pas préparé à tout ce qu’il découvre. Certes, il n’est pas surpris qu’une partie de la police soit corrompue, mais jamais il n’a approché des Juifs, tels les amis de Danziger, et il ne mesure pas la notion d’activisme pro-nazis. Loin d’être stupide, il saura pénétrer les réseaux secrets de cette ville. Si Danziger a l’air d’un vieux bonhomme, il n’a que cinquante-deux ans. Sous une allure dépenaillée, c’est un des personnages les mieux informés de New York, sur tous les milieux. Il ne demande qu’une somme modeste pour écrire chaque lettre ou pour ses traductions, mais collecte ainsi plus de renseignements qu’un service d’espionnage.

Outre l’enquête, l’auteur nous présente l’univers familial du policier Cain, sa fille Olivia, l’ombre de son épouse Clovis, et son arrogant beau-père. Sans oublier Beryl Blum, parmi les proches de Danziger. Belle manière "d’humaniser" le récit, par ailleurs parfaitement documenté. Racontée avec limpidité, cette histoire nous plonge avec délices dans le vécu du New York d’alors avec ses travers. Un roman absolument remarquable.

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10 avril 2018 2 10 /04 /avril /2018 04:55

De nos jours, le septuagénaire Mike Fremantle est directeur de la police de Kearns, une ville du Michigan. Policier depuis quarante ans, il a obtenu ce poste voilà une vingtaine d’années. Fremantle est marié à Cara, d’origine vietnamienne, âgée de cinquante-sept ans. S’il l’a épousée, cela n’a rien à voir avec le fait qu’il ait été sergent durant la Guerre du Vietnam, c’était juste une question d’affinités. Il lui arrive de repenser à l’époque où il était combattant, mais ça remonte à quarante-sept ans et il n’a pas vraiment gardé de contacts avec les vétérans du Vietnam. Fremantle n’est pas pressé de prendre sa retraite, d’autant qu’il est assisté de bons enquêteurs. Un jour, il reçoit la visite du directeur de campagne de Wilson Drake, sénateur du Nouveau-Mexique âgé de soixante-six ans, qui désire être réélu. Il a un problème, que Fremantle peut l’aider à résoudre.

L’ancien sergent se souvient fort bien de Billy Drake. À son arrivée dans sa section, il était assez maladroit, mais il se montra finalement à peu près à la hauteur. D’ailleurs, Drake fut récompensé par la médaille Purple Heart, pour acte de bravoure. Lors d’un discours face à des vétérans du Vietnam, Drake a évoqué un épisode de l’époque, se targuant d’avoir tué un ennemi. En fait, c’est Fremantle qui l’a abattu. Sur Internet, un soldat de leur section conteste le fait d’armes de Drake. Bien qu’il déteste plus que tout le mensonge, Fremantle accepte de se rendre à Santa Fe pour corroborer la version du sénateur. Après tout, ce n’est qu’une petite entorse à la vérité. Et puis, l’émissaire de Drake lui a promis que ses services de police bénéficieraient de budgets supplémentaires, dont ils ont bien besoin.

Au Nouveau-Mexique, Fremantle enregistre une vidéo confirmant la version de Drake. Mais un autre ancien soldat accuse à son tour le sénateur de mentir. Comment peut-on lui accorder du crédit, alors qu’il s’agit d’un criminel emprisonné ? Au Vietnam, il présentait déjà des signes de déséquilibre, allant jusqu’à tuer un couple de civils. Néanmoins, il obtint une médaille, lui aussi. À cause de ce témoignage pas fiable du tout, la Purple Heart du sénateur Drake risque maintenant d’être remise en question. Devant des journalistes sérieux, Fremantle présente la "meilleure version" de tous ces faits. Mais l’adversaire de Drake a le soutien de l’ex-lieutenant Gage, ancien supérieur du sergent Fremantle. Ces deux-là se détestaient cordialement, car le lieutenant n’avait rien d’un baroudeur.

Aux yeux de Mike Fremantle, l’affaire devrait s’arrêter là. Beaucoup trop d’agitation pour gagner ou perdre quelques votants, peu significatifs du corps électoral. De retour à Kearns, il ferait mieux d’enquêter avec ses assistants sur un meurtre tout frais. Fremantle est désormais plus impliqué qu’il n’est raisonnable dans la campagne de Drake, et certaines rumeurs risquent fort de lui causer grand tort…

Iain Levison : Pour services rendus (Éd.Liana Levi, 2018)

Ces histoires ne signifient rien, elles ne répondent à aucune question, ne prouvent rien, ne s’insèrent dans rien. Et ce sont les seules dont Billy Drake se souvienne.
C’est pourquoi si quelqu’un l’interroge à propos du Vietnam, il ment. Il indique toujours la bonne unité et le bon endroit, parce qu’il sait que ces crétins de la presse chercheront les archives du Ministère de la Défense sur Internet pour essayer de le prendre en défaut. Alors, il cite l’unité et fabrique des histoires qui finissent toujours drôlement ou héroïquement, et restent assez vagues pour ne pas être vérifiables et juste assez ennuyeuses pour n’inciter personne à se donner le mal de vérifier […] Les gens de la presse sont des animaux imprévisibles, avec une tendance manifeste au masochisme. Parfois vous leur dites d’aller se faire foutre, et ils parlent alors de votre courage pour vous être opposés à eux.

Policier chevronné, Fremantle n’aime pas les menteurs : “Il ne juge pas les gens pour les actes qui les font échouer dans une salle d’interrogatoire, mais pour les mensonges qu’ils lui racontent. Si vous devez être questionné par la police, mettez un peu de réflexion dans vos réponses, n’essayez pas de nous embarquer dans votre univers de mensonge.” Et pourtant, c’est ce qui va lui arriver. Ce n’est pas tant pour goûter aux privilèges liés au pouvoir, voire pour obtenir des budgets, qu’il confirme un petit mensonge. Mais parce qu’il garde le souvenir de Billy Drake comme d’un type correct, sans s’apercevoir qu’une longue carrière politique a pu changer le personnage qu’il a connu. Sans réaliser non plus que tous les coups sont permis lors d’une campagne électorale.

Le mérite de Iain Levison, dont on connaît l’humour ravageur et subtil, c’est de dessiner l’engrenage sans exagérément en dramatiser le déroulement. À soixante-et-onze ans, âge de Fremantle, on a la capacité de faire face à des situations de crise. Malgré tout, c’est dans un bain d’hypocrisie qu’il s’est jeté. On peut compter sur l’auteur pour dénoncer avec ironie les conditions du jeu politique. Il suggère encore qu’avec Internet, personne n’est plus vraiment anonyme. Mais Levison sait aussi nous décrire les facettes humaines des protagonistes. L’harmonie du couple Fremantle, par exemple. Et les souvenirs de l’ancien sergent, dressant un portait plus juste de certains "témoins". C’est un roman, une fiction, mais que l’on sent terriblement proche de la réalité. Excellente histoire, ça va sans dire.

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 04:55

En 1984, à Palerme. Leo est un journaliste sicilien d’une vingtaine d’années. Il fait partie de ceux qu’on appelle les "blondinets", les jeunes gens ayant encore à faire leurs preuves. Il vit avec sa copine Lilli, partageant l’appartement avec Fabrizio, leur coloc, et son amie Serena. Pour ses reportages, Leo est assisté par le photographe Filippo. Il obtient souvent des infos du commissariat, grâce au policier Antonio Gualtieri. Une prostituée de luxe connue sous le nom de Veruschka a été agressée chez elle. Elle a été battue avec une violence démesurée, causant d’atroces souffrances, avant qu’on lui jette de l’acide chlorhydrique au visage. Bien que transférée au service des grands brûlés de l’hôpital, elle est décédée.

Âgée de vingt-sept ans, la victime se nommait Vera Něměcěk. Elle était originaire de Prague, en Tchécoslovaquie. Issue d’une famille sans histoire, cette splendide jeune fille avait réussi à fuir son pays communiste, avant de devenir entraîneuse au club Lady Jim, en Italie. Elle ne tarda pas à être remarquée par des personnes puissantes. Connaître la liste de ses clients permettrait d’avoir autant de suspects. Leo est contacté par son "faux oncle", le baron Bruno Capizzi di Montegrano, un authentique aristocrate sicilien. Il fut un des clients de Veruschka, dont il était quelque peu amoureux. Il pense qu’elle ne simulait pas la jouissance. Si Vera aimait le jazz, c’était une grande admiratrice de Raffaella Carrá.

Leo essaie de cerner la personnalité de la victime, mais Serena l’en estime incapable, trop sentimental et faible avec les femmes. Il est vrai qu’avec Lilli, son couple bat de l’aile alors qu’il est vraiment épris. Un autre client de Veruschka accepte de témoigner. Ami du baron, Giovanni Vassallo tient une galerie d’art, présentant des artistes trop obscurs pour Palerme. Bien que ça semble improbable, lui aussi reste convaincu de la sincérité de la prostituée dont il était franchement amoureux. Comme le baron Bruno, il confirme que Vera portait toujours un collier de pierres rouges, des grenats. On ne l’a pas retrouvé sur le cadavre de Veruschka, détail que Leo transmet au policier Gualtieri.

Leo doit enquêter sur un autre meurtre. Un inconnu bien habillé a été découvert dans le coffre d’une voiture. Il a été tué par ce mode de strangulation appelé "incaprettamento", souvent utilisé par les mafieux. Pourtant, cet homme de vingt-sept ans menait une vie assez ordinaire : Stefano Bevilacqua tenait un pressing. Selon son frère, “c’était un garçon sérieux, il n’avait pas d’ennemi.” Il faisait son métier, jouait au foot en amateur, n’avait pas de petite amie. Leo poursuit ses investigations sur la prostituée. Tony Casuccio, le patron du club Lady Jim, ne savait pas grand-chose sur la vie privée de Veruscha. Le nom d’un proche de parrains mafieux apparaît finalement…

Giuseppe di Piazza : La nuit appartient aux amants (Éd.Harper Collins, 2018)

Les tableaux d’Appel me semblèrent déplacés avec leurs pitreries loufoques. La confession de Vassallo méritait des paysages mélancoliques, des ciels voilés, des étendues de gris.
L’homme qui se tenait devant moi était tombé amoureux d’une prostituée tchécoslovaque de vingt-sept ans, et l’avait aimée d’un amour profond, sincère. Un amour voué à l’échec, comme beaucoup. Il avait cru pouvoir lui faire changer de vie, imbécile heureux appartenant à cet immense cortège d’hommes qui rêvent de sauver des filles, surtout si elles sont jolies, et il était aujourd’hui incapable de faire son deuil. Cet homme sensible et cultivé sentait une plaie béante dans son ventre, un trou de la taille de la figure disloquée que représentait le tableau accroché au mur. À vue de nez, un trou de 50x70.

Voilà un roman qui fourmille d’excellents atouts. Raconté à la première personne, le récit décrit la première expérience significative de ce jeune journaliste. Il y incorpore des éléments de sa propre vie, telle sa relation avec sa copine Lilli et d’autres femmes, ou cette soirée de fête organisée par son ami Totino avec des amis de leur âge. Leo est surnommé Sansommeil, assidu dans son métier, mais il a aussi besoin de loisirs.

En ce qui concerne le contexte, il est bon de retenir que nous sommes là en 1984, dans une Sicile gangrenée depuis des décennies par la Mafia. Même le grand hôpital Camilliano n’y échappe pas : “Les parrains y faisaient la loi, intimidant, voire tuant les médecins si nécessaire. L’hôpital avait été pendant des années une sorte d’annexe de la prison de l’Ucciardone, que les parrains surnommaient "Grand Hôtel Ucciardone" en raison des services dont ils bénéficiaient.” Ce n’est pas seulement l’ombre de la Mafia qui plane sur cette affaire, mais plus exactement sa présence viciant l’ambiance palermitaine. Bien que la Justice progresse contre la Mafia, les habitants doutent encore de changements possibles.

Grâce au journal intime de la prostituée Veruschka, nous en apprenons davantage sur son parcours et sur ses amants. Des confessions très instructives, dont ne disposent pas les enquêteurs – policiers ou journalistes. L’intrigue oscille habilement entre plusieurs motifs, quant au meurtre de la jeune femme. Il faudra un indice crucial pour commencer à en dénouer les rouages. “La nuit appartient aux amants” de Giuseppe di Piazza est un polar fort séduisant, un franc plaisir de lecture.

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6 avril 2018 5 06 /04 /avril /2018 04:55

En Californie, vers 1990. Bill Malone sort de prison, où il vient de passer quatorze années. Il fut condamné pour complicité, après avoir cambriolé avec un ami Indien un entrepôt du Bureau des Narcotiques, et volé près de deux cent trente kilos de marijuana. Bill reste en liberté conditionnelle pour sept ans, sous l’œil de l’agent de probation Joe Campbell. Ex-militaire et ancien gardien de prison, marié à Sally, ce dernier n’est pas de ceux qui s’acharnent sur les taulards dont il est responsable. Mais il doivent éviter de retomber dans le banditisme, ce qu’a bien compris Bill Malone. Par contre, Campbell est sceptique quant au métier choisi par Bill pour se réinsérer : plongeur dans un restaurant. Pourtant, il connaît bien le job, qu’il a longtemps exercé en prison.

À quarante-trois ans, ne voulant pas retourner à Portland – sa ville d’origine, Bill Malone s’installe à Fresno. La chambre que Campbell lui a réservé au Star Motel est confortable. Il ne tarde pas à sympathiser avec Gail, la patronne de l’établissement, et sa fille de treize ans, June. Toutes les deux sont très sexy, mais Bill veillera à ne pas devenir trop intime avec l’adolescente, même si elle joue beaucoup de son charme. Gail est l’épouse de Tony Camacho, actuellement en prison, un bagarreur connu sous le nom de Tony la Terreur. Bill l’a côtoyé pendant une partie de sa détention. Ils furent même plutôt amis, sans doute parce qu’ils appartenaient à la même génération – avec certains principes. Le retour de Tony est retardé, car il continue à se montrer trop violent en prison.

Bill est rapidement engagé par la propriétaire du restaurant italien voisin du motel, Regina Ferraro. Il sera toujours plus sérieux que ses prédécesseurs à la plonge. D’autant qu’il faut manier un gros appareil de lavage, qui mérite d’être mieux entretenu. Bill va se charger de le réparer, et montrera vite qu’il est à la hauteur. Hélas, les gangs sont très présents à Fresno, aussi. Avec des types comme Richard Avakian, qui tient une boutique de fringues tout en étant mêlé au trafic de drogues. Pour lui, Bill Malone et Tony Camacho sont des “dinosaures du banditisme” qu’il pense largués. Richard Avakian préfère s’acoquiner avec la famille Sandino. C’est un gang mafieux qui débuta dans les années 1930, dont Alfredo – dit Freddy le Gant – est aujourd’hui le chef incontesté. 

Pour Bill, un avenir paraît possible ici. En devenant l’amant de Gail, il craint de trahir son ami. Gail le rassure : “Tony a une petite chérie de vingt-deux ans et il va rejoindre les Hell’s Angels de San Diego. Je lui ai dit que j’étais amoureuse de vous, et il m’a répondu que j’avais bien choisi.” Mais il y a bientôt du grabuge autour du restaurant Ferraro, causé par le trafic de drogue, ce qui va certainement compliquer la vie de Bill Malone…

Dannie M.Martin : L’homme de plonge (Éd.10-18, 2018)

Gail les regardait discuter. Ce type se démarquait des anciens détenus qu’il lui était donné de rencontrer. Il avait l’air détendu, les mains dans les poches, à converser avec June : presque beau. Physiquement c’était un des hommes les plus attirants qu’elle avait jamais vus. Ses muscles étaient longs et fermes, non pas massifs comme ceux des adeptes de la musculation, plutôt comme ceux des gymnastes ou des nageurs. La seule chose qui pouvait gâcher son apparence, c’était ses tatouages sur les bras et la poitrine. Mais, là non plus, il ne s’agissait pas de tatouages comme ceux qu’on faisait en prison (…)
C’est ce qu’elle n’arrivait pas à voir qui l’inquiétait chez lui. Il paraissait terriblement gentil et aimable, mais ce qu’elle savait de son passé lui disait tout autre chose. Elle-même se sentait physiquement attirée par Bill. Quant à June, elle s’épanouissait comme une rose au soleil. Il y avait une part de danger chez lui. Ses mouvements étaient ceux d’une grande panthère, même s’il avait l’air relativement doux, ou plutôt – c’était le mot juste – dompté. Elle avait besoin à son sujet de certitudes qui tardaient à venir et qu’elle ne voyait pas comment obtenir.

Le romancier Jérémie Guez signe la préface de cette édition de “L’homme de plonge”, car c’est un livre qu’il a transposé au cinéma et dont il est le réalisateur : “Tu ne tueras point” (A bluebird in my heart) sortira en 2018. L’histoire l’avait beaucoup marqué, nous dit-il, car – même s’il s’agit d’une fiction – elle s’inscrit dans la lignée du vécu dont d’anciens détenus, tel Edward Bunker, ont témoigné. Notons en parallèle que Jérémie Guez est de plus en plus présent dans le milieu du cinéma. En tant que scénariste, par exemple pour le film “Lukas” qui sortira à l’été 2018. Quant à son roman “Balancé dans les cordes”, il a récemment été adapté au cinéma sous le titre “Burn out”.

Bill Malone, “l’homme de plonge”, est un authentique dur-à-cuire, pro du banditisme qui a fait ses preuves. La violence et la marginalité étaient son univers, il n’a rien à regretter. Quadragénaire, il a désormais besoin de stabilité, tout en conservant un mode de vie qui lui correspond. Pour gagner cette existence plus paisible qu’il vise, il risque de franchir les limites de la légalité. Avec les conséquences que ça suppose. Ce qui fait la force de ce personnage, la raison pour laquelle on ressent une vraie empathie, c’est que Bill est un type réglo, sincère, sans ambiguïté. C’est pourquoi il est apprécié de son nouvel entourage. Si l’histoire semble assez simple, la structure du récit s’avère très habile, peaufinant certains portraits, suggérant les embrouilles à venir. On ne peut que partager l’enthousiasme de Jérémie Guez pour ce roman de grande qualité.

Dannie M.Martin : L’homme de plonge (Éd.10-18, 2018)
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3 avril 2018 2 03 /04 /avril /2018 04:55

Jeune veuve d’un skipper mort noyé un an plus tôt, Eva Velasquez est une criminologue à la silhouette flamboyante, dont la compétence ne fait pas de doute. Elle est confrontée à une mission imprévue, qu’elle devra mener dans des conditions précaires. Les naufragés du voilier Spanish Queen ont trouvé refuge sur un îlot volcanique méditerranéen au large de Gibraltar. Ce sont les autorités espagnoles qui interviennent, même si d’autres pays ont autant de droits sur cette petite île. Eva prend connaissance du dossier. Neuf personnes qui se sont connues via Internet ont embarqué sur le ketch, pour une petite croisière. Il y avait quatre hommes et cinq femmes de nationalités différentes, avec peu de points communs, sauf la passion des voyages, et plusieurs ayant une formation juridique.

Ils partirent à neuf, un dixième passager ayant renoncé. Mais il n’y a que huit rescapés, un d’eux ayant disparu autour du naufrage : Dorian Panzer-Vaugel, photographe, fils d’un haut-diplomate français en poste à Madrid. Il s’avéra bien vite que le seul qui soit capable de naviguer, de barrer le voilier, c’était Dorian. À l’écoute des témoignages, Eva cerne le portrait du disparu. Outre ses qualités de marin, c’était surtout un obsédé sexuel jouant de son physique et de son charisme. La plupart des jeunes femmes présentes ne firent rien pour résister à son fascinant attrait. Dans un groupe comme le leur, la promiscuité ne pouvait qu’entraîner des tensions. D’autant que l’autoritarisme nerveux de Dorian, maître à bord, plus mâle que certains de ses amis, irritait fatalement les autres.

Au sixième jour de la croisière, un trou dans la coque causa le naufrage. Heureusement, le voilier put aborder l’îlot. Comme on a découvert deux petits paquets de drogue sur l’île, on peut imaginer que Dorian rentabilisait le voyage ainsi. Ce n’est pas le sentiment d’Eva. Si ses interrogatoires se passent dans l’inconfort, elle peut néanmoins compter sur le caporal Cortés. Cet Espagnol est aussi serviable qu’efficace pour dénicher des infos. En particulier sur une sale affaire de mœurs impliquant naguère Dorian, qui s’en sortit grâce à son père. Un corps va être retrouvé sur l’île. Les versions des huit rescapés sont complémentaires et concordantes quant au déroulement des faits. Au moment du naufrage, tous admettent avoir agi en plein accord, se rebellant contre Dorian.

Malgré tout, Eva n’est pas totalement satisfaite du scénario qui se dessine. L’arrivée sur l’île de M.Panzer-Vaugel, le père de Dorian, risque encore de compliquer sa tâche. Dès qu’elle le pourra, Eva devra affiner le rôle de chacun. Et se méfier des apparences…

Philip Le Roy : Le neuvième naufragé (Éd.du Rocher, 2018)

— Vous êtes pile-poil sur la bouche de l’enfer.
Eva se figea par réflexe et regarda ses pieds. Cortés esquissa un sourire.
— La légende raconte que les pêcheurs locaux entendaient jadis des hurlements dans la mer. Un jour, l’un de leurs filets ramena le corps d’un homme en train de se noyer. Une fois sauvé, le rescapé avoua qu’il était un meurtrier. Pour remercier les pêcheurs de l’avoir arraché du trépas, il leur décrivit le purgatoire où il avait été envoyé après sa sentence : un cratère en fusion noyé sous les eaux ! Ainsi, celui qui avait été condamné à mort par les hommes, ne l’avait pas été par la justice divine, sauf à errer entre les flammes et l’écume, en attendant que son âme connaisse un sort définitif. Le destin voulut que les hommes lui donnent une deuxième chance.
— Quelle étrange légende !
— Elle illustre la justice selon les lois des hommes, de Dieu et de la nature.

Écrivant depuis une vingtaine d’années, Philip Le Roy figure parmi les auteurs confirmés. Il fut récompensé en 2005 par le Grand Prix de Littérature Policière pour “Le Dernier Testament. Avec “Le neuvième naufragé”, qui s’inscrit dans la meilleure tradition des intrigues énigmatiques, il démontre une fois encore son sens du suspense solide. Bien sûr, une île avec une brochette de suspects, c’est un évident clin d’œil aux “Dix petits nègres” d’Agatha Christie (1939). Philip Le Roy n’est pas moins astucieux qu’elle. Il convient de souligner aussi la souplesse narrative du récit, entre progression de l’enquête, scènes d’avant le naufrage, et questionnements de la criminologue. Celle-ci se dirige vers une conclusion quelque peu bancale, elle le sent. Le dénouement sera, lui, à la hauteur.

Lorsqu’un groupe de protagonistes est présenté, on peut craindre de les confondre, de s’y perdre un peu. Ce n’est pas le cas ici car, entre une Québécoise décomplexée, un écrivain Irlandais probablement gay, un Brésilien à l’allure sportive, et toute la bande, les équipiers du Spanish Queen possèdent des caractéristiques diverses. Et puis, c’est le personnage de Dorian, avec son cynisme de séducteur opposé à son sérieux de navigateur, qui capte en grande partie l’attention. Voilà un suspense construit et raconté avec une belle maestria, pour le plus grand plaisir des lecteurs.

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