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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 06:50

 

Certes, il ne s’agit pas d’un pur polar. Dans Viens plus près”, disponible en poche chez Points (dès le 3 février 2011), Sara Gran nous propose une intrigue singulièrement insolite…

Architecte âgée de 34 ans, Amanda est mariée avec Ed. Elle avoue que cette vie de couple lui a apporté un équilibre dont elle manquait jusqu’à là. Ils habitent dans un immeuble quelque peu isolé, où ils ont aménagé un appartement façon loft. À cause de chiens errants, l’endroit est parfois inquiétant. Depuis plusieurs jours, un bruit répétitif et agaçant résonne par moment eu domicile du couple. Il s’agit probablement de rongeurs s’étant infiltrés dans l’immeuble. Amanda est troublée par d’autres incidents, tel ce rapport falsifié adressé en son nom à son patron. Elle a aussi repris goût à la cigarette, alors qu’elle ne fume plus depuis qu’elle vit avec Ed. Elle s’accorde en plus quelques boissons alcoolisées, ce qui n’est pas habituel. Il y a encore l’incident à la pharmacie, où elle est accusée du vol d’un rouge à lèvres qu’elle pouvait aisément payer. Et cette belle poignée de porte rouge sang, qu’elle dérobe sur un chantier dont elle s’occupe.

GRAN-PointsAu sein du couple, les disputes deviennent plus nombreuses et plus orageuses. Dans ces cas-là, Amanda fait preuve d’une mauvaise foi assumée. Elle se rebiffe, se fait plaisir en se montrant contrariante. Elle en arrive même à volontairement brûler la cuisse d’Ed avec sa cigarette, tout en plaidant le geste accidentel. Elle a reçu par erreur un livre intitulé Possession démoniaque d’hier à aujourd’hui. Ce genre d’ouvrage pas très sérieux, mais dont on remplit le test pour vérifier si on est concerné. Eh bien oui, quand même, les signes décrits sont proches des incidents qu’Amanda est en train de vivre. Par exemple, en plus d’être irritable et d’entendre des sons indéterminés, elle parait avoir un don de voyance qu’elle n’imaginait nullement. Et puis, il y a ces rêves ou cauchemars dans lesquels s’invite une certaine Naama, peut-être inspirée d’un souvenir d’enfance. Naama, qui semble même l’accompagner certains jours sans qu’elle s’en aperçoive.

Après une altercation avec un marchand de journaux, Amanda a eu un passage à vide, longue perte de la notion du temps. Quelques jours après, elle apprend que l’homme en question a été victime d’un meurtre. Amanda consulte Sœur Maria, une voyante sans grand pouvoir dans son cas. Ayant été mordue par un berger allemand qui avait peur d’elle, Amanda se fait vacciner, et subit un bilan de santé. Après un week-end supposé détendre le couple, mais bien plus sombre que prévu, la jeune femme consulte un psy. Ce n’est pas la bonne solution. Elle s’adresse ensuite à l’association Lueur d’Espoir, plus apte à l’aider. Une tentative de désenvoûtement est pratiquée par le Dr Ray Thomas, qui a vite cerné la gravité du cas. Ensuite, Amanda se sent toujours davantage habitée par Naama, qui dirige désormais la vie de la jeune femme…

 

Ce livre est un très bon roman populaire, en ce sens que l’auteur emprunte avec intelligence diverses formes. Ça commence telle une histoire de petite nénette trentenaire citadine absolument débordée pour finir comme un roman criminel. Entre-temps, on flirte avec le paranormal assez amusant, avant de plonger dans la démonologie, nettement plus inquiétante. Sur une narration qui glisse avec fluidité, Sara Gran illustre les plus noirs dérapages, les plus diaboliques pulsions, celles qui ne sont jamais suivies d’un passage à l’acte chez un être normal. Si elle a choisi d’évoquer Naama, personnage de la Kabbale, c’est sans doute parce que celle-ci apparaît dans plusieurs rôles, selon les récits mythiques. L’aventure improbable d’Amanda nous offre un roman délicieusement troublant.

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 06:51

 

L’an dernier, j’avais chroniqué “Starvation Lake” de Bryan Gruley. Ce très bon roman est réédité en format poche, chez Points, sous un titre à la tonalité plus criminelle : “Un mort à Starvation Lake” (disponible dès le 3 février 2011). Ce qui offre l’occasion de souligner un élément essentiel. Il ne faut pas se tromper de "grille de lecture" concernant cette histoire. Certes, on nous présente des personnages, dont on montre les comportements et la psychologie, confrontés à une affaire énigmatique. Mais, avant les protagonistes, c’est la petite ville elle-même et ses sombres secrets qui priment dans l’histoire.

GRULEY-PointsStarvation Lake a bénéficié d’un essor et d’une prospérité, qui masquaient une réalité beaucoup moins reluisante. Le hockey ayant été le moteur de cette expansion, on ne doit pas s’étonner que le journaliste Gus Carpenter l’évoque tel un leitmotiv. Alors adolescent, il garde des bons souvenirs de ce temps-là, qu'il nous raconte. Certains épisodes furent, pour lui et d’autres, moins agréables. Si, désormais, il y a une malédiction sur cette ville, c’est à cause du hockey. Parmi ceux qui ont vécu ou connu les faits, personne n’est innocent. L’auteur crée une ambiance troublante, où planent les non-dits, l’imprécision hypocrite des mémoires.

Gardons en tête que c’est ce "destin collectif" qui importe. Il convient de s’installer dans ce noir suspense, de se mêler à la vie des habitants de la ville, afin d’apprécier cette intrigue à sa juste valeur…

 

Starvation Lake est une petite ville au nord de l’État du Michigan, en bordure du lac éponyme (ce nom signifie “lac famine”). Une région proche de la frontière canadienne, où les hivers sont particulièrement froids. Après avoir été employé dans un quotidien de Détroit, Gus Carpenter est revenu diriger le journal local de sa ville natale, qui a connu des périodes plus fastes. Gus se souvient de l’époque où Jack Blackburn s’installa dans le secteur. Il entreprit de créer une solide équipe de hockey sur glace, dont il fut le coach incontesté. Après des débuts décevants, Blackburn parvint à motiver les “River Rats” qui gagnèrent bon nombre de compétitions. Dans l’équipe, il y avait Gus, son meilleur ami Soupy, l’arrogant Teddy Boynton, d’autres encore, qui vivent toujours ici.

Leurs succès contribuèrent à la prospérité de Starvation. La marina du père de Soupy attirait les touristes. Patron du pub Enright’s, Q.G. des supporters du club de hockey, Francis Dufresne investissait dans l’immobilier. Blackburn était le héros de la région, admiré de toutes générations. Ce n’est pas l’échec des “River Rats” en finale, qui entraîna le déclin de la ville. Ce fut la mort accidentelle du coach Blackburn. Une nuit, sa motoneige coula avec lui dans le lac gelé. Régisseur du club, Léo en fut témoin et tenta en vain de le sauver. On ne retrouva jamais son cadavre, ce qui n’est guère étonnant. Dix ans plus tard, certains évoquent encore de fumeuses hypothèses sur sa mort.

Aujourd’hui, pour relancer Starvation Lake, Teddy Boynton veut investir dans une nouvelle marina. Il n’hésitera pas à causer du tort à Soupy, mal organisé et largement endetté. Gus Carpenter ne tient pas à aider Boynton grâce au journal, pour qu’il enfonce son ami Soupy. La motoneige de Blackburn est retrouvée par hasard. C’est bien la sienne, mais elle n’est pas dans le lac où il a disparu. Joanie, jeune collaboratrice de Gus qui possède un vrai talent de journaliste, mène immédiatement l’enquête. De son côté, Gus s’interroge. Le vieux Léo n’a jamais été très loquace. Il reste marqué par l’accident mortel du coach. Le shérif Dingus Aho ne simplifie pas l’enquête du journaliste. La policière adjointe Darlene, ex-amie de cœur de Gus, ne peut pas vraiment l’aider, mais reste protectrice. Gus consulte les archives du journal, conscient que Blackburn avait caché des choses sur une partie de son passé…

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 06:50

 

Publié dans la collection Outside Thriller, L’Ange du porno de Christa Faust est un roman noir nerveux, au tempo vif, aux scènes-choc…

Angel Dare a été une célèbre actrice de films pornographiques. Depuis quelques années, elle s’est reconvertie. Son agence fournit des stripteaseuses pour des clubs et des filles pour des films X. Assistée de son employée Didi et de l’ancien flic Lalo Malloy, Angel Dare offre ainsi aux jeunes femmes des contacts sérieux dans ce milieu souvent malsain. Ce jour-là, ayant reçu une visiteuse prénommée Lia, d’origine roumaine, c’est le début de grave ennuis pour Angel. Deux types menaçant viennent lui réclamer la mallette pleine d’argent que Lia, partie entre-temps, avait avec elle. Ils fouillent, mais ne trouvent rien. Plus tard, son ami cinéaste Sam Hammer la supplie de venir tourner un film X avec l’acteur Jesse Black, un service qu’Angel ne peut lui refuser. Victime d’un piège, elle est maltraitée, torturée et violée, par ceux qui sont passés à son bureau. Cible de plusieurs coups de feu, Angel est laissée pour morte dans un coffre de voiture.

FAUST-2011En mauvaise posture mais pas morte, la jeune femme appelle Malloy à l’aide. Le premier conseil qu’il lui donne est de se cacher. Elle est recherchée par la police pour le meurtre de Sam Hammer, car c’est l’arme d’Angel qui a servi à le tuer. Si elle le reçoit quelques soins chez une dominatrice SM, ses hématomes sont visibles et encore douloureux. Angel et Malloy font un détour par Vegas, afin de contacter Zandora, une amie de la visiteuse Lia. La stripteaseuse a été tuée par les deux brutes qu’Angel connaît trop bien. Retour à Los Angeles pour le couple. Angel s’installe discrètement dans l’appartement de Malloy. Celui-ci informe Didi, pistée par des flics, de la situation présente. Il est temps pour Angel de changer largement d’aspect, d’avoir l’air d’un homme, quitte à ressembler à un homo. Malloy la fait passer pour un jeune neveu qu’il protège, tabassé par des voyous (afin d’expliquer les traces sur son visage).

Traduit du roumain, le message de Lia destiné à Zandora évoque un réseau de prostitution utilisant des filles venues des pays de l’Est. Fort possible, car des DVDs tels que Teenagers salaces 17, auquel participa Lia, ressemblent beaucoup à des catalogues de jeunes prostituées. La cassette de vidéosurveillance des bureaux d’Angel a été subtilisée, certainement par ceux du réseau en question. L’énigme de mallette pleine d’argent est bientôt résolue, une autre visiteuse s’en étant emparée ce matin-là. Angel et Malloy espéraient trouver Lia à un point de rendez-vous, mais ce sont les tortionnaires d’Angel qui sont là. La jeune femme en abat un. Devant fuir, le couple s’installe dans un motel minable. Les infos légales figurant sur le DVD Teenagers salaces 17 peuvent apporter à Angel et Malloy une piste importante. Mais c’est maintenant Didi qui est menacée par leurs adversaires…

 

Dans la puritaine Amérique, la place de l’industrie du film X est plutôt complexe. Moralement réprouvée, commercialement acceptable, elle s’est organisée un milieu à part, celui du divertissement sexuel. Angel Dare y baigne depuis de longues années. Il faut avouer qu’elle était précoce : Ce qui les dérangeait [les autres filles] n’était pas tant que j’aimais le sexe, mais que je ne l’utilisais pas comme argument de négociation. Je ne voulais pas l’échanger contre une maison et toute une flopée de mômes. J’aimais le sexe pour ce qu’il était, parce que c’était bon. Et c’est pour ça que toutes les filles me détestaient. Les garçons, quant à eux, m’adoraient. Ça, ce fut jusqu’à ce que la réalité leur éclate au visage et qu’ils me troquent contre un modèle plus digne de faire une épouse respectable.

Angel se retrouve au cœur d’une sinistre affaire, battue, accusée, poursuivie. La crudité du langage et le franc-parler d’Angel ne doivent pas donner le sentiment que le sourire prime sur la sombre intrigue. Même si elle assume une certaine dérision, placée dans l’illégalité, la jeune femme est contrainte de surmonter de nombreuses épreuves. Il n’est pas dit qu’elle s’en sorte glorieusement. Péripéties rythmées, ambiances marginales, tonalité décalée de la narratrice, voilà une histoire particulièrement réjouissante.

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 07:03

 DRAP-2011

Le quatrième salon de littératures noires et policières "Polar à Drap" a lieu les vendredi 4, samedi 5 (de 14h à 18h) et dimanche 7 février 2011 (de 10h à 17h). La commune de Drap se situe à quelques kilomètres de Nice. L’entrée et les animations du salon sont gratuites, au gymnase Vincent Calcagno (22, avenue Général de Gaulle à Drap).

 

Les auteurs annoncés :

Mouloud Akkouche, Antoine Blocier, Jacques Olivier Bosco, Jean-Paul Ceccaldi, Pierre Debesson, Ida Der-Haroutuian, Mark Deville, René Frégni, Sébastien Gendron, Karine Giebel, Arnaud Gobin, Jean-Claude Guégan, Pierre Hanot, Françoise Laurent, Benjamin Legrand, Marc Magro, Mako, Marcus Malte, Christian Maria, Franck Membribe, Nadine Monfils, Guillaume Nicloux, Philippe Nicloux, Max Obione, Jean-Hugues Oppel, Jean-Bernard Pouy, Christian Rauth, Éric Roux, Romain Slocombe, Zolma.

(Les auteurs cités en caractère gras ont été chroniqués ici, cliquez sur les liens)

Pour connaître le détail des débats, ateliers, expositions et séances de cinéma sur ces trois jours, consultez l’adresse de «Polar à Drap» :

http://www.salon-polar-drap.fr/dotclear/ 

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25 janvier 2011 2 25 /01 /janvier /2011 06:47

 

Le nouveau roman de Marcus Malte Les harmoniques est publié en ce début 2011 dans la Série Noire. D’abord, un survol de l’ambiance de cette intrigue…

Bob est chauffeur de taxi, au volant d’une antique 404, philosophe à ses heures. Son ami Mister est un musicien noir, pianiste dans un club de jazz parisien, le Dauphin Vert. Ce dernier reste perturbé par le meurtre de Véra Nad, âgée de 26 ans. Elle semble avoir été victime d’un règlement de compte dans un quelconque trafic de drogue. Ses assassins, Carlin et Mandic, ont été rapidement identifiés et arrêtés. Sans doute trop vite, comme si ces exécutants sans importance avaient été balancés. Mister persiste à croire qu’il y a autre chose à trouver, le véritable commanditaire et les circonstances de l’assassinat de son amie. Reprendre sa propre enquête, se remémorer un nom, un lieu, un détail ? Mister se souvient que Véra évoqua l’Atelier Lazare. Cet endroit est un cours de théâtre dirigé par Mme Stein, froide prof âgée, dont l’apprentie comédienne Véra Nad fut une des élèves. Ni cette dame, ni la jeune Karima, n’apportent d’infos utiles à Mister.

Un appel téléphonique anonyme offre une piste au pianiste. Bob et lui visitent la galerie d’art qu’on leur a indiqué. On y expose une série dodécatyque de douze portraits de Véra, des toiles du peintre Josef Kristi. Un artiste qu’on n’approche pas facilement. Tandis que Bob s’intéresse au CV de la jeune femme, originaire de l’ancienne Yougoslavie, Mister sympathise avec deux musiciens du métro, Milosav Pesic et son aïeul aveugle Dobrica Pesic. MALTE-2011Il ne tarde pas à gagner la confiance des deux immigrés venus des Balkans. Mister et Bob sont invités à rencontrer Josef Kristi, dans sa propriété de Neauphle-le-Château (Yvelines). En réalité, l’endroit appartient toujours à son ex-femme Célia Valdéron, devenue l’épouse du ministre de l’Intérieur Karoly. Pour le peintre, Véra fut plus qu’un simple modèle. Évidemment à cause de leurs origines yougoslaves, de Vukovar, de la famille de guerriers dont faisait autrefois partie Joseph Kristi.

Ne dédaignant pas la piste d’un trafic de drogue, Mister et Bob planquent par la suite non loin de chez le peintre. Ils ont bientôt un suspect, un jeune aux airs de berger rasta. Il s’agit de Jean-Baptiste, le fils du peintre et de son ex-épouse. Un coup pour rien, ou presque. Car le duo apprend que le ministre Karoly voulait acquérir la série de tableaux représentant Véra. Il aurait bien voulu que celle-ci devienne sa maîtresse mais, malgré chantage et menace, elle persista dans son refus. Célia pouvait être au courant des désirs de son mari actuel. Une nuit, à la sortie du club de jazz, Mister est pris à partie par un type hostile et armé. Les Pesic arrivent à point nommé pour assommer l’agresseur, que Mister embarque dans la voiture de Bob. Ce dernier ironise sur les raisonnements approximatifs de Mister. Faire parler leur prisonnier, ancien de la Légion, ne sera pas facile…

 

Voilà un bon petit roman d’enquête, avec ses ingrédients confirmés : duo de détectives amateurs, références musicales, scènes nocturnes, pistes de hasard. La vérité prend sa source dans les drames sanglants de l’ex-Yougoslavie, on le comprend assez tôt. La mafia serbe, issue d’une guerre dont quelques-uns tirèrent bénéfice, est aussi soupçonnable qu’un ministre et son entourage, ou que le peintre manchot auteur des toiles sur le thème la colombe et le corbeau.

Sans doute est-il préférable d’avoir lu de précédents titres de cet auteur pour en apprécier pleinement l’univers, la tonalité. Le cercle s’élargissait. De plus en plus, glissant sur la pente de l’empathie, Mister se sentait y appartenir. À son tour il entrait dans la danse, dans la ronde macabre où une place lui était retenue. Une main dans celle de la comédienne, une autre dans celle du peintre. Qu’est-ce qui les unissait, sinon une trop grande sensibilité ? Le charognard s’attaque d’abord aux morceaux les plus tendres. Par ailleurs, certains traits d’humour sont agréables, d’autres caricatures moins convaincantes (paysan lourdaud, barman homo, Demis Roussos). Néanmoins, il est plaisant de suivre Mister et Bob dans leurs investigations.

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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 06:48

 

Publié chez Fleuve Noir, voici le nouveau titre de Marin Ledun : Zone Est. Ce roman d’aventures est autant un polar futuriste qu’un scénario d’anticipation. L’histoire se passe dans trois à quatre décennies. Coincée entre les Alpes et le Massif Central, la Zone Est s’étale sur deux cent vingt kilomètres d’Orange à Lyon, villes qui n’existent plus. Ce qui fut la Vallée du Rhône est devenu un vaste espace urbain et industriel. Tout le sous-sol a été aménagé en immeubles souterrains. Cet espace où vivent trois millions de personnes est cerné d’un long mur infranchissable. On a conçu cette zone protégée quand le monde a été vicié par les nanovirus. Ces poisons se sont soudainement multipliés et répandus, causant une catastrophe majeure et de terribles réactions en chaîne. Beaucoup parmi les survivants gardent des séquelles physiques, en particulier de graves problèmes de vue. L’industrie médicale a pris le relais et développé quantité de prothèses, vaccins de tout poil, de neurovirus et de nanorobots supposés prémunir nos gènes et notre système immunitaire de toute nouvelle attaque.

LEDUN-2011Résultat, une vie déshumanisée au cœur d’une prison troglodyte. C’est dans cet univers que vit Thomas Zigler, 42 ans, qui se qualifie de chasseur d’âmes. On lui donne pour mission d’aspirer les données figurant dans la mémoire de chacune de ses cibles humaines. Avec efficacité, il va identifier la cible, la neutraliser, transférer les informations, et disparaître. Des intermédiaires le contactent pour de puissants clients, sans qu’il sache à qui profitent les renseignements qu’il soutire de la mémoire des cibles.

Sa dernière mission l’a troublé. Parce que son contact Vinetti a abattu la victime de l’opération. Surtout, Thomas a entrevu dans la mémoire aspirée les images d’une femme franchissant le Mur, frontière de la Zone Est. Pourchassée, la fugitive serait passée à travers, scène irréelle. Le même client propose à Thomas une nouvelle mission, mais il est conscient des risques. Son appartement ayant été visité, il choisit la clandestinité.

Ami de Thomas, Stix est un cyborg ayant des relations partout dans la Zone Est. Pas de philanthropie de sa part : s’il accepte de l’aider, Stix espère en tirer une compensation financière. Quant à Thomas, son but est d’obtenir des yeux sains. Il est animé par un esprit de revanche contre ces dirigeants de la Zone Est qui l’ont manipulé. Assisté par la belle et dangereuse Sylia, comparse de Stix, il suit la seule piste dont il dispose. Il capte la mémoire d’une jeune femme, témoin qui est trop sous l’emprise des médicaments. Tentant d'approcher d'un secteur proche du Mur dominé par le caïd Vania, le duo est secoué dans une bagarre. Difficile de faire la différence entre mercenaires et forces de sécurité.

Chef de bande, Rocket Queen négocie son aide pour s’attaquer à Vania. Grâce au commando qui neutralise le caïd, Thomas peut aspirer sa mémoire. Pourtant, le chasseur d’âmes n’en est encore qu’au début de ses recherches, qui vont bientôt l’opposer au puissant Medic’Corp et aux autorités. Peut-être finira-t-il par savoir s’il existe toujours des formes de vie, sans virus, de l’autre côté du Mur…

 

Même si les pires pollutions à venir ne sont pas certaines, on ne peut exclure l’hypothèse servant de base au récit, une catastrophe virale. Pour y remédier, l’union entre laboratoires scientifiques et pouvoir politique peut entraîner une forme de dictature :

…ces savants bossent pour le gouvernement et les monopoles de l’industrie médicale et pharmaceutique. De quoi mettre en doute leur sincérité et l’objectivité de leurs conclusions […] En pratique, tout individu de la Zone Est est traçable en permanence. Qui dit traçabilité et fichage généralisé, dit aussi possibilité de manipulation. Les micro-puces qui parasitent ma chair signalent ma présence autant qu’elles reçoivent des informations, donc des ordres d’actions potentielles.

Voilà donc Thomas et Sylia lancés dans une course à la vérité, confrontés à de nombreux obstacles et de multiples dangers. On sent un évident plaisir d’écriture chez Marin Ledun, qui maîtrise parfaitement une histoire riche en palpitantes péripéties. Même les lecteurs moins férus de SF ne sont pas déroutés, car ce très bon suspense rythmé a simplement pour décor le monde de demain.

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 06:36

 

Grâce à son contexte, Bavure dans le béton de Charles Madézo (Éditions du Palémon) dépasse le simple roman d’enquête, même si le héros se prend pour Maigret. S’intéressant à un univers pour le moins sombre et corrompu, grisâtre comme du béton, il n’a rien à envier aux détectives de romans noirs…

Le BTP est un milieu que connaît bien Patrice Ozédam. Cet ingénieur fut d’abord employé dans l’entreprise Fouché, un des leaders du marché. Puis il suivit trois ex-cadres dirigeants quand ils créèrent leur propre société, GTE. La troïka Loisel, Gabelin et Henri Perle, fit rapidement prospérer cette nouvelle entreprise, qui s’installa bientôt à La Défense. Cette croissance fulgurante devait beaucoup aux méthodes douteuses de Loisel. La corruption fut un atout maître, dont il abusa très fréquemment. Verser d’énormes bakchichs à ses interlocuteurs ne lui posait aucun problème de conscience. La GTE possédait également le club La Canopée, géré par la belle Agnès. La société y invitait ses meilleurs clients pour des nuits festives et sexuelles. S’il appréciait Henri Perle, Patrice Ozédam éprouvait de l’antipathie pour Loisel. Il quitta la GTE pour créer une agence d’expertise.

MADéZO-2011Henri Perle est décédé un an plus tôt, tombé à la mer lors d’une sortie sur son bateau. Sa mère Diane Perle ne croit pas dans la version officielle d’un accident maritime. Très proche de son fils, un peu castratrice sans doute, Diane engage Ozédam afin qu’il découvre la vérité. Enquêter sur un meurtre n’entre pas dans les compétences de l’ingénieur, mais il a comme une revanche à prendre sur GTE. Si Henri Perle a vraiment été assassiné, il faut d’abord vérifier de ce côté. Empreint d’une rigidité due à ses convictions religieuses, Perle était strict en affaires autant qu’ambigu vis-à-vis des femmes. À Paris, Ozédam interroge le géomètre Dallon, trop indépendant d’esprit pour s’entendre avec le trio dirigeant la GTE. Il évoque un projet immobilier original à New York dont le concepteur, l’architecte Caillon de Monbrison, fut dépossédé par une des combines de Loisel. Henri Perle, qui avait sympathisé avec l’architecte, désapprouva l’opération.

Le détective amateur retrouve la trace d’Agnès, la gérante du club La Canopée. Si Ozédam est toujours sensible à son charme, celle-ci avoue que les choses ont bien changé. C’est Henri Perle qui exigea la fermeture du club. Quant à Filières, l’ancien responsable de la comptabilité de GTE, il raconte à l’enquêteur la façon illégale dont la société s’octroyait des marchés publics. Comme Henri Perle, il en avait assez des manipulations comptables en tous genres, y compris pour le club d’Agnès. Ozédam rencontre aussi Sophie Bailly, secrétaire de direction à la GTE, qui fut proche de Loisel. Un projet foireux en Corée du Nord a refroidi la jeune femme, jusqu’à là admirative envers Loisel. Cécile Pedrono fut une amie intime d’Henri Perle, à tel point qu’ils comptaient se marier. Sans l’approbation de Diane, évidemment. C’est en revenant dans la région de Roscoff et de l’Île de Batz que le détective va enfin trouver des indices capitaux…

 

L’affaire est censée se passer voilà une vingtaine d’années. Pour autant, on peut supposer que les procédés illégaux évoqués n’ont jamais cessé, que ces méthodes malsaines sont toujours appliquées. Impossible d’assainir une activité comme le BTP, qui génère des budgets colossaux. Il est certain que le moindre intervenant dans un dossier ne crache pas sur un dessous de table, ou sur un service rendu. Arrangements occultes, détournements comptables divers, pratiques mafieuses, et conflits d’intérêts, sont probablement encore habituels, bien pires que ce que nous imaginons.

Ingénieur retraité des Travaux Publics, Charles Madézo connaît les arcanes de ce monde-là, vérolé par les magouilles. Il parsème son récit d’épisodes probablement issus de ce qu’il a observé. C’est aussi une intrigue criminelle très bien menée, avec pistes et indices, suspense et dénouement. Néanmoins, le témoignage sur ce milieu professionnel reste l’atout majeur de ce polar de belle qualité, digne des meilleurs romans noirs.

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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 07:04

 

Encore mal connu en France, Patrick Senécal est un auteur chevronné ayant publié une dizaine de titres. Ses solides romans, d’une réelle noirceur, sont très appréciés des lecteurs québécois. C’est dans la collection Coups de Tête qu’il publie Contre Dieu… Quelques éléments sur cette intrigue...

Ce Québécois de trente-cinq ans est commerçant, patron d’un magasin de sport. Marié avec Judith, ils ont deux enfants, Béatrice et Alexis. Eux trois ont passé le week-end chez les parents de son épouse. Ce 21 février au soir, ils vont rentrer en voiture. Ce sont deux flics à la mine attristée qui sonnent à sa porte peu de temps après un ultime appel téléphonique. Senécal-2011La voiture de Judith est tombée dans un ravin dans ce virage étroit de cette saleté de route en zigzags, que sa famille a souvent empruntée. Ils sont morts tous les trois dans cet accident, sur lequel la police enquêtera, bien sûr. Se moquant des circonstances, sous le choc, il s’est déconnecté immédiatement de la vie. Les appels téléphoniques, la famille de Judith et la sienne, il n’y répond bientôt plus. C’est son beau-frère Jean-Marc qui se charge de toutes les formalités. Sylvain, son meilleur ami, peut lui offrir un refuge, au lieu de rester dans cette maison vide. La solitude, il la vit déjà dans sa chair. Sur son vélo d’entraînement, ce sportif pousse son effort au maximum. C’est suicidaire, mais ça ne suffit pas à l’achever.

Il s’isole d’abord dans une chambre d’hôtel, avant de rejoindre ses proches et amis au salon funéraire. Suite à une réflexion qu’il juge stupide, il provoque un incident dont les effets auraient pu être graves. Plus tard, il retrouve Sylvain dans un bar. Il a déjà dépassé une frontière, ce que son meilleur ami n’est pas en mesure de comprendre. Dans ce bar, une jeune femme prénommée Mélanie se laisse inviter par le veuf. Elle n’a aucune intention de coucher avec lui, mais sait se montrer compatissante. Parce que, comme lui, elle est habitée d’une souffrance intime. Lui s’enferme dans son violent égoïsme. Nouvel incident, avec un automobiliste, suite à une collision en voiture. Ivre, il erre maintenant dans la ville, au cœur de la nuit. Dans un club, il provoque deux jeunes femmes, puis s’amuse à causer un psychodrame sans conséquences dans le métro.

En rupture totale avec tous les membres de sa famille et avec ses amis, il finit par louer un meublé dans l’immeuble où habite Mélanie. Elle tente de l’amadouer en partageant un repas, avant de sortir en boite de nuit. Mais cette nuit-là, il va finalement la passer avec Andréane, bien plus jeune que lui. Débutant par un désaccord sexuel, leur querelle violente va fatalement mal se terminer. Mélanie ne renonce pas. Elle amène le veuf désemparé dans cette maison des jeunes en rénovation, une initiative du Père Léo. Il doute que le prêtre apporte un remède à sa terrible souffrance, malgré sa bienveillance. Il ne possède pas la motivation exaltée de Mélanie, reste irritable avec elle. Ses comptes bancaires ont été bloqués par sa famille, afin qu’il se manifeste. Maintenant qu’il a récupéré une arme à feu, il se lance délibérément dans "sa" guerre…

 

Ce survol de l’intrigue ne reflète qu’imparfaitement ce remarquable roman. Car il est impossible de traduire en quelques lignes l’ambiance de cet itinéraire d’un enragé fou de douleur. Quand survient un tel drame, il n’y a pas de réponse au "Pourquoi ?" qui s’impose à l’esprit du survivant. Détruire les autres comme il a été soudainement détruit lui-même, telle parait être la solution adoptée par ce personnage central. Il ne s’agit pas de vengeance : c’est un mal profond et monstrueux qui a explosé en lui, qui commande ses actes.

L’accident de voiture et ses conséquences, voilà un thème que quelques très bons romanciers ont déjà traité. Pas de cette manière-là, c’est certain. Ici, le mode narratif particulier surprend dans un premier temps. On comprend vite qu’il est parfaitement adapté au récit. C’est une fuite en avant désespérée, une course effrénée qui ne laisse pas le temps de reprendre son souffle. Ces qualités stylistiques offrent une puissance supplémentaire à l’histoire, le tempo reflétant l’état d’esprit du héros. La relative brièveté du texte correspond aussi à ce rythme. Coup de cœur évident pour cet excellent roman !

 

[La collection Coup de Tête est diffusée partout en France, voir ici]

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Toutes mes chroniques, résumés et commentaires, sont des créations issues de lectures intégrales des romans analysés ici, choisis librement, sans influence des éditeurs. Le seul but est de partager nos plaisirs entre lecteurs.

Spécial Roland Sadaune

Roland Sadaune est romancier, peintre de talent, et un ami fidèle.

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ClaudeBySadauneClaude Le Nocher, by R.Sadaune

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