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20 février 2018 2 20 /02 /février /2018 05:55

À l’issue de la Première Guerre Mondiale, l’Albanie profite de la chute de l’Empire ottoman pour s’unifier afin de former une véritable entité nationale. Peu reconnue par les autres pays, l’Albanie manque encore de stabilité, ses frontières restent relatives, et le pouvoir qui s’installe compte imposer avec fermeté la modernisation. Dans ce pays archaïque, ces changements ne seraient pas inutiles. Certes, le port de Durrës est plutôt actif, et le choix de Tirana pour capitale apparaît pertinent. Mais les montagnards du nord de l’Albanie ne sont pas prêts à modifier leur rugueux mode de vie. Ils vivent toujours selon le Kanun, le code ancestral de ces régions reculées. S’ils se montrent accueillants avec les visiteurs, ils s’affichent rebelles contre l’autorité. Qu’ils aient été contraints de construire une grande route vers chez eux durant la guerre ne plaît pas du tout à ces populations.

En avril 1924, la voiture louée par deux Américains – Dan Marvin et Gregory DeBurgh – avec leur chauffeur albanais tombe dans une embuscade au pont de la Droja, sur cette route du nord. Les jeunes étrangers sont tués, le chauffeur est dans le coma. Leurs corps sont bientôt rapatriés à Tirana, ce qui met la capitale en émoi. Des reporters, nombreux pour une si petite ville, cherchent vainement des témoignages. Au Café Bristol, chacun des habitués y va de son commentaire, entre pessimisme et incompréhension. Ce genre de crime est une première, c’est contraire au Kanun pour lequel l’hospitalité est une vertu majeure. Dans les rues, le peuple manifeste sa compassion pour les victimes. Les chefs du pays ne tardent pas à réduire encore les libertés de tous, à organiser la répression dans le nord. Partout, on s’interroge sur cette malédiction qui frappe un si pauvre pays.

Julius Grant est un diplomate des États-Unis, en poste ici depuis quelque temps. Il n’est que l’émissaire de son pays, sans titre d’ambassadeur. Bien qu’expérimenté, Julius Grant a eu quelques difficultés à comprendre l’Albanie. Entre Fuad Herri, qui fait office de premier ministre, et le religieux Dorotheus, lui aussi héros national, à quel dirigeant peut-il se fier ? L’enjeu de sa mission était enthousiasmant : développer les richesses pétrolières de l’Albanie au profit de l’Amérique. Il a déchanté, à cause du comportement rétrograde des Albanais, mais aussi parce que les Britanniques négocient déjà avec le gouvernement local. Toutefois, le Parlement ne veut se fâcher avec aucune nation protectrice, ce qui peut aider Julius Grant à obtenir davantage de poids. Adnan Bey, un des hommes forts du pays, soutenu par Mussolini, est également un atout à ne pas négliger.

Quoi qu’il en soit, ce double meurtre d’Américains complique la situation. Crime crapuleux ou obscure vendetta de la part des montagnards, erreur de cible ou manipulation politique visant à exciter les rebelles afin de mieux les réprimer, tout est imaginable. L’ordre public est en péril dans ce pays en ébullition. À travers ses rapports à sa hiérarchie, Julius Grant finira quand même par démêler les circonstances de la mort de ses compatriotes…

Anila Wilms : Les assassins de la route du nord (Actes Noirs, 2018)

Tout le monde était parti, mais lui n’en avait pas la possibilité. Il était retenu prisonnier dans sa maison où les pas et les voix résonnaient encore ; où la terre piétinée et le gravier du jardin reflétaient encore la présence de cette foule qui avait patienté là toute la journée.
Grant se secoua. Il monta l’escalier et sortit sur la terrasse. L’air était frais. Tirana s’étalait devant lui, sombre, déserte. Qui aurait cru que, quelques heures plut tôt, une agitation indescriptible s’était emparée de la ville ? Il voyait encore les gens debout devant lui, qui attendaient sagement.
Cette foule, ce climat de tristesse qui imprégnait tout, cette accumulation infernale d’émotions, cela lui était totalement étranger. Étranger et étrange. Comme tout ce qu’il y avait dans cette ville où il vivait et travaillait depuis un an.
Il était arrivé ici gonflé d’énergie et de confiance, et pourtant cette année avait été de loin la plus difficile de sa carrière.

Que savons-nous de l’Albanie, sinon que ce petit pays connut un isolement complet durant de longues décennies, sous la dictature communiste d’Enver Hoxha ? Elle est si complexe, l’histoire des Balkans. C’est pour mieux approcher le passé albanais qu’Anila Wilms (née à Tirana en 1971) nous relate un épisode authentique, sous forme romancée. Afin de nous faire comprendre ce que traversa le pays dans les premières années de son indépendance. Instabilité ? Ce n’est peut-être pas le meilleur qualificatif, même si les luttes pour détenir le pouvoir – habilement décrites ici – ne simplifiaient rien. Avant tout, les traditions ont pesé sur l’évolution de l’Albanie. Le peuple aimait son pays, mais chacun possédait son regard personnel sur la question. En témoignent certaines conversations au Café Bristol, où régnait une liberté d’expression peu commune chez les Albanais.

L’intrigue policière est prétexte à illustrer la vie de cette population à l’époque, en 1924. On saura ce qui causa la mort des victimes, bien sûr, car tout crime mérite explication. Mais ce qui retient l’attention, c’est la tonalité du récit. L’auteure évite soigneusement de dramatiser les faits, de noircir la narration. À l’inverse, c’est avec une bonne dose de légèreté et une part de drôlerie qu’elle nous présente les péripéties de l’affaire. Il est vrai qu’une révolte fut matée avec violence, mais c’était sans doute dans l’ordre des choses. L’obstruction systématique des montagnards du nord, au nom de leur Kanun, ne risquait pas de faire progresser l’Albanie, c’est évident. Il y a une certaine ironie chez Anila Wilms, quand elle suggère que c’est à cause de ses habitants, et de ses dirigeants, que ce pays est demeuré en retrait du monde.

Une large facette sociétale et historique, complétée par une intrigue polar, ça donne ici un roman très réussi. Ayons un peu de curiosité envers ce pays oublié qu’est l’Albanie.

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commentaires

Jean dewilde 21/02/2018 12:45

Bonjour Claude,

Je te remercie d'attirer mon attention sur ce polar. Effectivement, je sais très peu de choses sur ce pays et elle est belle, l'occasion d'en apprendre un peu plus via ce roman. Je passe du coq à l'âne: te souviens-tu de Quartier rouge de Simone Buchholz? As-tu vent d'autres ouvrages de cette auteure prometteuse qui auraient été traduits ? Amitiés. Jean.

Claude LE NOCHER 21/02/2018 15:58

Bonjour Jean
Lire des polars, c'est aussi l'occasion de voyager à la découverte d'autres cultures. J'ai bien aimé ce titre d'Anila Wilms.
Il est regrettable qu'aucun éditeur n'ait, après les éditions Piranha, traduit et publié les romans de Simone Buchholz. Si l'on en juge par le premier, qui enthousiasma ceux qui l'ont lu, les titres de cette auteure auraient toute leur place dans des grandes collections de romans noirs. Gardons l'espoir.
Amitiés.

Philippe 21/02/2018 02:41

Bonjour M. Le Nocher,

Vous savez que George Weah, élu en décembre dernier ( 2017 ) Président du Liberia, son pays d'origine, est ainsi devenu le premier ex-footballeur professionnel à être chef d'Etat ?

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/12/29/george-weah-l-enfant-du-ghetto-devenu-president_5235874_3212.html

Il est en visite en France en ce moment, je crois.
Il a aussi la nationalité française, acquise à l'époque où il jouait dans des clubs français, notamment le Paris-Saint-Germain.
Vous savez comme moi qu'en principe un article de la Constitution française dit qu'un national français ne doit pas être chef d'Etat ou chef de gouvernement d'un autre Etat. Mais on ne recherche pas toujours absolument son application.

Cordialement

Claude LE NOCHER 21/02/2018 07:35

Bonjour Philippe
Nous avons aussi le cas du franco-togolais de Kofi Yamgnane, qui n'a pas eu le même succès dans son pays natal que George Weah.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Kofi_Yamgnane
Amitiés.

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