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10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 05:55

À Peterborough, petite ville de l’est de la Grande-Bretagne, la population d’origine anglaise reste majoritaire, mais on compte beaucoup de familles venues d’autres pays. Il s’agit de gens qui, par leurs efforts, se sont insérés et ont trouvé leur place ici. Certains ne parlent toujours pas très bien l’anglais, mais ce sont des citoyens sans histoire. Une partie des natifs ne les apprécient guère, sans pourtant approuver les excités de l’English Nationalist League et autres mouvements racistes. L’Économie n’étant pas vraiment florissante, il est facile d’accuser l’étranger de tous les maux. Ce sont principalement les derniers migrants qui en pâtissent, ceux arrivant des pays de l’Est, du Portugal ou d’ailleurs. Ouvriers sans qualification, ils trouvent de l’embauche sur des chantiers, mais pour de maigres salaires.

Estonien, Jaan Stepulov faisait partie de ces immigrés espérant une nouvelle vie dans ce pays. Au foyer où il fut un temps hébergé, il ne posait aucun problème. Maloney, patron d’un pub, témoigne aussi qu’il avait un comportement très correct. Mais, depuis trois semaines, après le passage d’un inconnu le cherchant, la situation de Stepulov était bien moins stable. Il s’était réfugié dans un abri de jardin, chez le couple Barlow. Alcoolisé à longueur de journée, mendiant pour se payer à boire, il se montrait agressif, faisant très peur à Mme Barlow. Alors, quand on découvre le cadavre calciné de l’Estonien dans l’abri de jardin cadenassé et incendié, les soupçons de la police se portent vite sur le couple, qui paraît avoir fait semblant de ne pas s’apercevoir du sinistre, malgré l’alerte d’un voisin.

L’inspecteur Zigic est affecté à la section des crimes de haine de la police, où il est assisté par le sergent Mel Ferreira. Marié à Anna, père de famille, Zigic est issu d’aïeux lointains. De troisième génération, il se sent complètement Anglais, même s’il éprouve une sincère compassion pour les nouveaux arrivants des pays de l’Est. Née au Portugal, Mel Ferreira est la fille de restaurateurs ayant beaucoup travaillé pour gagner leur rang social. Elle n’a pas tout-à-fait évacué la xénophobie des Britanniques. À titre personnel, la jeune femme s’accorde une part de futilité. Entre la version nébuleuse des Barlow et le flagrant manque de coopération du voisinage, le duo d’enquêteurs avance peu. Au pub, Maloney en sait sûrement davantage qu’il ne l’avoue, ayant de bonnes raisons de ne pas s’exposer.

Jaan Stepulov s’est récemment bagarré avec le nommé Tombak, un marchand de sommeil exploitant les ouvriers semi-clandestins. Un excellent suspect à présenter aux médias. Un des locataires de Tombak en profite pour signaler aux policiers la disparition récente de deux hommes dont Viktor, le frère de Stepulov. L’inspecteur Zigic connaît bien l’agence d’intérim Pickman Nye, employant à bas coût des étrangers. Toutefois, il peut exister des façons moins légales de recruter, plus proches de l’esclavagisme. Pyromane récidiviste aux motivations racistes, à peine sorti de prison, Clinton Renfrew correspondrait au profil du tueur. Il est bon aussi de s’intéresser à des combinards vivotant de petits trafics, avec lesquels Stepulov fut en contact. La mort plane encore à Peterborough, et Zigic lui-même n’est pas à l’abri des risques…

Eva Dolan : Les chemins de la haine (Éd.Liana Levi, 2018)

C’était une méthode de lâche, impersonnelle, qui avait de grandes chances de réussir. Il essaya d’imaginer Phil Barlow se lever à l’aube et sortir avec une bouteille d’essence à briquet à la main pour mettre le feu à l’abri avant de regagner son lit bien chaud. Il n’avait pas l’air comme ça, mais dans certaines circonstances, les gens découvraient de nouveaux recoins de leur âme, et ils étaient habituellement plus sombres et froids qu’on ne l’aurait imaginé.
Il y avait aussi des photos du cadenas, un modèle en laiton épais de la marque Chubb, noirci par les flammes mais d’aspect assez neuf. Les empreintes de Stepulov étaient les plus fraîches, faciles à identifier, mais il y en avait d’autres, moins nettes et plus anciennes, sur lesquelles Jenkins travaillait encore. Elle avait trouvé une empreinte de pouce qui appartenait peut-être (elle avait entouré le mot deux fois) à Phil Barlow. Quatre points de concordance, pas assez pour le procureur, mais assez pour susciter des interrogations.

Sur la forme, “Les chemins de la haine” est un roman d’enquête. Avec les policiers d’une brigade chargée de traiter des crimes à caractère xénophobes, du moins où s’inscrit une notion de haine raciale. De générations et de cultures différentes, Zigic et Ferreira sont complémentaires dans ces missions, aussi déterminés l’un que l’autre. Le regard de Zigic se veut lucide sur les faits, et il ne privilégie pas les hypothèses trop simples. Ferreira, en tant que femme, est capable d’apprivoiser quelques-uns des témoins. Toutefois, elle sait se montrer également mordante et énergique quand la situation l’exige. Savant dosage, que l’auteure manie avec habileté pour son duo d’enquêteurs. Ceux-ci n’ignorent pas les cas de ces travailleurs immigrés, mais la réalité est plus sordide qu’ils ne l’imaginent.

C’est l’aspect sociétal qui, très vite, captive dans cette histoire. La bienséance guindée de l’Angleterre traditionnelle, un cliché qui n’est pas de mise. Eva Dolan souligne que, par le passé, des étrangers avaient de bonnes chances d’intégration… Hélas, ceux qui s’exilent de nos jours en Angleterre n’auront guère d’opportunités d’y gagner leur vie. Parce que la société britannique y met de sérieux freins, et qu’une part de la population cache mal son hostilité, c’est sûr. Pire peut-être, ces nouveaux venus sont exploités par des margoulins s’engraissant au mépris de la misère sociale. La pauvreté alimentant l’économie parallèle, pas besoin de traiter humainement ces migrants. Ne sont-ils pas interchangeables, et isolés si loin de chez eux ?

Sur un sujet sensible, Eva Dolan dessine un portrait teinté d’amertume, criant de vérité douloureuse, dans une Grande-Bretagne très sombre. D’une tonalité fort juste, voilà un authentique roman noir d’aujourd’hui.

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commentaires

PIERRE FAVEROLLE 10/01/2018 07:00

Salut Claude, lu et beaucoup apprécié. Je compléterai juste ton billet par le fait que c'est le premier roman d'une série qui en comporte 4 aujourd'hui. Mon billet, qui va dans le même sens que le tien sort ce soir. Amitiés

Claude LE NOCHER 10/01/2018 07:29

Salut Pierre
Oui, on espère que les prochains titres seront bientôt traduits.
J'irai lire ta chronique, bien sûr !
Amitiés.

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