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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 04:55

S'il fut un virtuose, le pianiste de jazz Joe Albany a sûrement disparu depuis longtemps de la mémoire des amateurs de cette musique. Car s'il était accro au clavier d'un piano, Joe Albany le fut encore bien davantage à toutes sortes de stupéfiants. Né en 1924 dans une famille d'émigrés italiens installés sur la côte Est des États-Unis, il est mort en 1988 après avoir réussi à enregistrer quelques disques en Europe dans les années 1970. Il joua avec quelques grands noms du jazz, dont le mythique Charlie Parker. Pour l'essentiel, il dut se contenter de prestations assez peu prestigieuses dans des clubs ou des bars. Sinon, il ne fut que l'accompagnateur occasionnel de stars comme Charlie Mingus, pas un très bon souvenir pour lui. Même s'il chercha tant soit peu à décrocher, la spirale infernale de la drogue le minait toujours plus.

De l'héroïne aux amphètes, ce ne sont ni les séjours en cure de désintoxication, ni les programmes méthadone de substitution aux drogues dures qui l'aidèrent vraiment. L'ambiance dans laquelle il vivait ne risquait pas de le sauver, non plus. À Los Angeles, le minable St Francis Hotel sur Hollywood Boulevard où il habita, ainsi que les autres lieux qu'il fréquenta, n'étaient que des repaires de losers, de personnages infréquentables aussi chtarbés que lui à cause des stupéfiants. Quant aux femmes (et autres travelos) qui furent les compagnes de Joe Albany, c'étaient de junkies hurlantes et violentes, à virer à la première occasion : “Les femmes nous compliquaient toujours la vie, mais elles ne faisaient jamais long feu” écrit sa fille Amy Jo.

Celle qui resta le plus longtemps fidèle à Joe Albany, qui décela le vrai talent de l'artiste derrière sa terrible addiction, ce fut effectivement Amy Jo. Née en 1962 de la brève et relative union de Joe Albany avec une certaine Sheila, la gamine ne peut raconter aucun souvenir positif concernant sa mère fantôme. Irresponsable, shootée la plupart du temps, hospitalisée après des crises, Sheila se prit un temps pour l'égérie d’Allen Ginsberg, pape de la "beat generation". Elle fut seulement son ultime maîtresse, avant qu'il s'intéresse plutôt comme elle aux beaux mâles. Amy Jo bannit littéralement de sa vie cette mère dont elle n'avait nul besoin. Maladive, asthmatique, la fillette s'éleva toute seule auprès de ce père pianiste qu'elle vénérait. Joe adorait sa gamine, lui faisant entre autres rencontrer l'immense Louis Armstrong, se montrant aussi paternel que le permettait son état.

Amy Jo Albany : Low Down (Éd.Le Nouvel Attila, 2015)

Ce n'est pas l'école qui aurait pu mettre Amy Jo dans le droit chemin. Un autre élève se moquait d'elle ? “Un jeudi je filai une raclée au déplaisant garçon. Je lui fit saigner le nez et lui fendis la lèvre. Quand on parvint à m'arracher à lui, je traitai la maîtresse, Mrs Stern, de hideuse vieille connasse et, à l'âge tendre de huit ans, je fus expulsée de l'école primaire Grant.” Amy Jo n'adhéra pas davantage aux religions. Un jour de messe, un prêtre s'exclame à son sujet : “Satan s'empare de la fille” et je songeai : Mon pote, si Satan devait se pointer maintenant, je serais heureuse de sauter dans ses bras brûlants pour échapper à ce cirque de piété.”

La vie d'Amy Jo ressemble plutôt à la magnifique chanson de Peggy Lee “Is that all there is ?” qu'au parcours rectiligne d'une enfant de son âge. En grande partie élevée chez sa grand-mère, également un sacré personnage en son genre, elle reste marquée par toutes les expériences vécues auprès de Joe Albany. Consciente de n'avoir que les atouts qu'elle a réussi à se forger, mais pas assez de talent artistique, Amy Jo se dirige fatalement vers une adolescence perturbée, et même suicidaire. Le dérapage vers les mêmes univers que connut son père, alors parti en Europe où il était plus apprécié, la guette mais elle saura en grande partie éviter le désastre personnel.

C'est une suite de courtes scènes que raconte avec émotion et humour Amy Jo dans ce livre. Elle ne cache ni sa légitime rancœur envers sa mère, ni tous ces excès qui firent le quotidien des décennies 1960-70 pour son père et ses proches. On imagine cette enfant au milieu de ces marginaux, pas forcément antipathiques mais quand même glauques. Bon nombre disparurent un jour définitivement, d'ailleurs. "Petite princesse" évoluant dans un monde insolite, pas absolument insupportable, c'est la manière dont elle se voyait. Avec plus de "bas" que de "hauts", et une certaine noirceur, il faut l'avouer. Amy Jo Albany a adapté au cinéma “Low Down”, film avec John Hawkes et Elle Fanning dans les rôles principaux, qu'il serait bienvenu de diffuser en France. En attendant, ce livre apparaît comme un témoignage fort sur toute une époque. Excellent !

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commentaires

nicole 07/11/2017 18:46

En train de lire ce très fort témoignage d'amour pour un père.

Claude LE NOCHER 07/11/2017 20:02

En effet, l'histoire d'Amy Jo Albany est puissante, tant dans les moments plus souriants ou "bohème", que dans une certaine noirceur.

alexandre clement 22/04/2016 08:35

J'ai commandé aussi le livre dont est tiré le film sur Joe Albany, ça à l'air passionnant, au moins pour les amateurs de jazz ! Et encore comme tu le soulignes peu de gens connaissent Joe Albany, même lorsqu'ils s'intéressent au jazz

Claude LE NOCHER 22/04/2016 08:51

Le livre d'Amy Jo Albany, où elle raconte autant la vie de son père que la sienne, est franchement émouvant. Au-delà de l'univers "décadent" du jazz dans lequel vécut Joe Albany, c'est un sacré témoignage.
Amitiés.

alexandre clement 22/04/2016 08:33

Merci pour cet excellent billet. Je vais bientôt voir ce film. Tu dis qu'il était proche de Chet Baker, et qu'il est décédé à peu près au même moment. Je viens justement de voir le film sur Chet qui n'est pas mal du tout. Tu trouveras le lien ci-dessous.

http://alexandreclement.eklablog.com/born-to-be-blue-robert-budreau-2015-a125706232

Claude LE NOCHER 22/04/2016 08:47

Bonjour Alexandre
Comme tu l'as souligné dans ta chronique, les biopics sont rarement convaincants. Du moins, ils ne donnent pas "l'esprit" des personnages, quand il s'agit d'artistes tourmentés tels les jazzmen. Perso, je préfère voir Chuck Berry (mon idole) dans le film "Go, Johnny go !" (de Paul Landres, 1959) où il joue son rôle en comédien, plutôt qu'un biopic qui évoquerait cette période de sa vie. Sinon, au risque de me répéter, j'adore écouter du jazz, mais je ne suis pas expert dans l'histoire de ces musiciens.
Amitiés.

Yv 03/09/2015 07:43

Bonjour Claude
je ne suis pas très connaisseur en jazz, mais celui de cette époque est celui que j'écoute le plus volontiers.
Amicalement,

Claude LE NOCHER 03/09/2015 08:02

Bonjour Yves
Je suis loin d'être un expert (tel l'Oncle Paul), d'autant que pas mal de ces musiciens de jazz sont restés méconnus, malgré leur véritable talent passionné. Ici, ce qui captive c'est le regard de celle qui fut une fillette sur ce petit monde-là.
Amitiés.

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